‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 42 sur 334 · Moultou à J.-J. Rousseau, 1758. Sti*eckeisen-Moultou · texte numérisé non relu

Moultou à J.-J. Rousseau, 1758. Sti*eckeisen-Moultou

80 VOLTAiriE ET J.-J. ROUSSEAU

Enfin la situation paraissait si pressante que dans un moment de lyrisme, le pasleur adressait encore à son ami cette éloquente invocation :

« 0 Rousseau! notre ange tulélaire, sauvez-nous ou élevez un monument qui proteste contre notre corruption et qui fasse après vous des citoyens quand vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle. Vous avez bien fait, Monsieur, des Lettres sur la musique [)OUi' des gens qui n'ont point d'oreilles; nous avons encore des cœurs républicains, faites parler la patrie, ils vous entendront*. »

On sait quelle était la cause de cette corruption qui gagnait peu à peu toutes les classes, de cette dépravation qui menaçait les fondements même de TÉtat ; la cause était aux Délices. C'était cet homme que Ton avait vu arriver quelques années auparavant, malade, inquiet, ne sachant où reposer sa tête, et auquel la République avait eu l'imprudence d'accorder un asile; c'était cet homme qui abusait de Thospitalité reçue poui* pervertir les mœurs de la cité sainte. Sa seule présence avait sufli pour menacer Genève de tous les maux.

1. Du reste, de bons esprits, Vernes entre autres, niaient cette démoralisation : <i Si le ton, les manières et les maximes françaises ont gâté quelques jeunes gens, écmait Vernes à Jean-Jncques, ils sont en petit nombre et ils osent à peine se montrer.... J'ose vous dire que la vertu est encore ici sur le trône, qu'elle seule conduit aux honneurs. » (23 juillet 1759.)

On lisait à M. de Rocliemont une des diatribes de Rousseau contre la corruption de sa patrie : a Oh I dites à cet honnôte homme, c s'écriat-il, que nous sommes encore presque tous bons et bêtes! » De quoi donc se plaignait-on?

Tel devint du moins le langage de Rousseau et de ses

fidèles.

Ces reproches étaient-ils fondés? pouvait-on, avec

quelque apparence de justice, rendre Voltaire responsable du relâchement qu'on constatait dans la Rome protestante?

Assurément non. En 1758, Voltaire n'était à Genève que depuis trois ans. Comment croire que la vertu des habitants ail été à ce point fragile qu'il ait suffi d'un si court espace de temps pour la mettre à mal et en triompher? En quoi d'innocentes représentations à Lausanne avaient-elles pu corrompre la République de Genève'? Était-ce Voltaire qui avait fondé les cercles ou les pères et môme les mères' restaient jusqu'à des heures avancées de la nuit? Fallait-il lui reprocher les habitudes déréglées et même criminelles de la jeunesse genevoise? Tout cela n'existait-il pas bien avant qu'il n'ait mis le pied sur le territoire de Genève? N'était-ce pas agir avec une insigne mauvaise foi que de l'en rendre responsable?

La vérité, c'est que depuis longtemps déjà la République était travaillée par la passion du luxe et des divertissements. Soumis à un régime d'une austérité rigoureuse, à des lois tyranniques qui remontaient au seizième siècle et qu'on s'efforçait de leur appliquer.

i . Voltaire passait les hivers à Monrion, près de Lausanne, et c'est là seulement qu*il joua la comédie tant qu'il ne fut pas possesseur de Fer- Dcy, c'est-à-dire jusqu'en i758.

2. n 7 avait des cercles pour les femmes. Lettre de Tronchinde 1758.

les Genevois se précipitaîcnt vers les plaisirs avec d'autant plus d*ardeur qu'ils en avaient été plus longtemps privés. La corruption, puisque tel est le nom pompeux donné aux distractions les plus naturelles, la corruption avait déjà produit des ravages profonds dans la société genevoise, lorsque Voltaire arriva aux Délices. C*était donc à ses concitoyens que Rousseau devait s'en prendre d'une démoralisation croissante, mais cela servait mieux sa haine de trouver un bouc émissaire et de rejeter tous les pécliés d'Israël sur l'hôte de la République.

11 est juste d'ajouter que les pasteurs, dans l'espoir d'en tirer parti, flattaient volontiers dans leurs lettres Tantipatliie de Rousseau pour Voltaire; ils lui donnaient ainsi un aliment et une apparence de raison.

Les Genevois, amis de Jean-Jacques, n'avaient pas oublié la promesse que le philosophe leur avait faite de revenir habiter Genève ; déjà à plusieurs reprises ils lui avaient rappelé sa parole, mais sans pouvoir le décider à quitter Paris. Pensant que la question d'argent seule l'arrêtait, ils crurent en 1757 avoir résolu la difficulté en lui trouvant une situation paisible et suffisamment rétribuée. D'accord avec le Conseil, Tronchin lui offrit la place de bibliothécaire de la ville de Genève avec mille deux cents francs d'appointements. De plus, M. Pcrdriau lui proposait la jouissance gratuite d'une villa sur les bords du lac. Ces offres séduisantes furent repoussées au grand étonnemcnt de tous. Rousseau prétexta son ignorance en fait de livres, sa mauvaise

santé; bref, il se jugea incapable de remplir dignement la situation qu'on lui oiTrait.

Ces scrupules si honorables ne servaient qu'à dissimuler les véritables raisons de son refus. Nous l'avons \u, la situation n'était plus la môme, la place qu'il enviait était prise : qu'irait-il faire maintenant dans sa patrie? Comme ses compatriotes, ignorant ces motifs cachés, insistaient de nouveau près de lui, il prenait prétexte de sa santé pour repousser leurs avances :

a L*amilié de mes compatriotes me sera toujours sacrée, écrivait-il à De Luc le père.... Vous voulez que je vous fasse connaître mes peines; hélas! mon cher concitoyen, vous les connaissez; elles viennent de mes maux qui me mettent hors d'étal de supporter le voyage et de me rendre dans la patrie*. Je souffre de ma pauvre vessie; à cela près, je serais

i. Depuis plusieurs années déjà Rousseau se disait très malade. Nous devons à rinépuisable obligeance de M. ilorteloup, la communication d*une lettre inédite du philosophe, dans laquelle il refuse les soins de Tronchin comme désormais inutiles. Cette lettre du 25 novembre 1755 est adressée à De Luc père :

« Je ressens votre zèle et votre amitié. Vous voudriez me mettre en correspondance avec M. Tronchin et par consétiuent me guérir, s'il était possible, et je ne doute pas que ce n'en fût le moyen, s'il en restait un. \\ y aurait d'ailleurs du plaisir et de l'instruction à recevoir des lettres de cet homme célèbre, et je ne puis qu'être que sensiblement touché de l'intérêt qu'il veut bien prendre à moi. Mais non, mon cher concitoyen, je sais d'avance quel jugement il porterait de mon état et de mes ressources : SCS lumières lui diraient tout ce que je sens et sa candeur l'empêcherait de me le déguiser : ainsi je suis sûr d'être d'avance dans le même état où je serais après ravoir consulté, excepté que la description de mes douleurs passées, me les ferait derechef sentir toutes, et que mon imagination ranimée par la peinture de tant de maux, m'en rendrait plus encore que le premier médecin du monde n'en saurait guérir. Son estime et ses bontés me seront toujours chères et jetteront

heureux et j'accepterais peut-être vos offres, si je croyais qu'une sonde d'or me fit p mieux qu'une autre*. »

Mais le prétexte tiré de sa santé fit bientôt place à des motifs plus sérieux, et Rousseau déclara enfin que la véritable raison qui Téloignait de Genève était la corruption des mœurs.

c Le mal est désormais sans remède, écrivait-il à Tronchin en 1759. Loin d'aller être témoin de la décadence de nos mœurs, que ne puis-je fuir au loin pour ne pas l'apprendre! J'aime mieux vivre parmi les Français que d'en aller chei^ cher à Genève. Dans ce pays où les beaux esprits sont si fêlés, Jean-Jacques Rousseau ne le serait guère. Tel que je suis je ne me plains ni de mon sort, ni de mon séjour. Je suis l'ami du genre humain, et l'on trouve partout des hommes*. »

Dans toutes ses lettres il revient sur ce sujet qui l'obsède :

« D'ailleurs, mes chers Genevois, on travaille à vous mettre tous sur un si bon ton, et l'on y réussit si bien, que

de la douceur sur les restes d'une vie que tout son savoir ne saurait prolonger. Parlez-lui donc de mon respect et non de mes maux, qu'il affermlsse et conserve la santé de mes concitoyens, ce sera me consoler de la perte de la mienne. »

1. Montmorency, 20 mars 1758. — Inédile. (Journal VOrdre du 22 avril 1851.)

2. 28 août 17.59. Collection do M. le colonel Tronchin. Cette lettre fut communiquée à Voltaire qui a écrit de sa main sous la signature de Rousseau : « L'extrême insolence est une extrême sottise, et rien n'est plus sot à un Jean- Jacques que de dire : le genre humain et moi. » (Sayous, Dix-huitième siècle à l'étranger.)

je VOUS trouve trop avancés pour moi. Vous voilà tous si élégants, si brillants, si agréables; que feriez-vous de ma bizarre figure et de mes maximes gothiques ? Que deviendi'ais-je au milieu de vous, à présent que vous avez un maître en plaisanteries qui vous instruit si bien? Vous me trouveriez fort ridicule, et moi je vous trouverais fort jolis, nous aurions grand'peine à nous accorder ensemble ^ )>

Ainsi donc c'est la présence de ce maître en plaisanteries qui Tempêche de rentrer dans sa patrie, voilà la vérité !

Plus on insiste pour le faire revenir, plus il s'irrite contre Voltaire. Cet homme qui attire chez lui une partie de la société, qui jouit d'une grande réputation à Genève, qui y est fôté et honoré par l'aristocratie, ne peut ôlre qu'un misérable usurpateur, le corrupteur des mœurs, le fléau de la République.

« Vous me parlez de ce Voltaire 1 écrit Jean-Jacques à Houltou. Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu*un opprobre de plus qui le déshonore par Tindigne usage qu il en fait. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu* à nourrir la dépravation de son cœur. 0 Genevois! il vous paie bien de l'asile que vous lui avez donné*. »

Rien dans la conduite de Vollairc pouvait-il motiver de pareilles injures? N'avait-il pas, en toutes circon-

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