Feiney, 19 mars
territoire genevois; mais, depuis, la situation s'était heureusement modifiée, et le seigneur de Fcrney, le comte de Tournay, n'aimait pas qu'on lui rappelât ces mauvais jours, pas plus que les obligations qu'il avait à la République.
Lisez celte lettre à M. de Thibouville et voyez si l'homme qui l'écrivait devait aimer qu'on lui parlât d'asile !
« On me reproche d'être comte de Ferney; que ces Jean-
f -là viennent donc dans la terre de Ferney, je les mettrai
au pilori. N'allez pas vous aviser de m'écrire à Monsieur le Comte, comme fait Luc^ : mais écrivez à Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi, titre dont je fais cas, titre que le roi m'a conservé avec les fonctions : car, pardieu I ce qu'on ne sait pas, c'est que le roi a de la bonté pour moi, c'est que je suis très bien auprès de Mme de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, et que je ne crains rien, et que je me f.. . de.... et de.... et de...., ainsi que de Chaumeix, et que je leur donnerai sur les oreilles dans l'occasion. Pourtant brûlez ma lettre et gardez le secret à qui vous aime'. »
Mais nous n'en avons pas encore fini avec la lettre du 17 juin 1760. Il y a un paragraphe que nous avons laissé de côté parce qu'il fournit la preuve d'un procédé fort équivoque de Rousseau, que nous devons le discuter à loisir et que nous n'avons pas voulu interrompre le récit.
Voici ce paragraphe :
i. Frédéric.
2 20 mai 1760.
(( M. Tabbé Trublet me marque qu*il tient la feuille en réserve* et ne la prêtera point sans mon consentement, qu'assurément je ne donnerai pas : mais cet exemplaire peut n*étre pas le seul à Paris. Je souhaite, Monsieur, que cette lettre n*y soit pas imprimée, et je ferai de mon mieux pour cela ; mais si je ne pouvais éviter qu'elle le fût, et qu'instruit à temps je pusse avoir la préférence, alors je n'hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me parait juste et naturel. »
En ce qui concerne l'abbé Trublel, le récit de Jean- Jacques était exact. Cet abbé l'avait prévenu dès le 1 5 j uin qu'il venait de recevoir la Lettre sur la Providence.
« Je n'avais jamais entendu parler de cet écrit, disait l'abbé, et il en est de même de toutes les personnes a qui j'en ai parlé, parmi lesquelles plusieurs sont de vos amis, entre autres, MM. Duclos et d'AIembeil....
« Elle (cette lettre) est pourtant bien propre à faire du bruit ; elle est de vous, à l'auteur le plus célèbre, et très digne de Tun et de l'autre. Je me perds donc dans l'énigme de cet incognito et j'ose vous en demander le mot. En attendant je n'ai voulu prêter mon exemplaire à personne ; j'en excepte le père Berthier qui me le renvoya le lendemain. Je vous avouerai encore que j*ai lu votre dite lettre à deux ou trois de nos philosophes et vous croyez bien qu'ils m*ont fort prié de la leur prêter. Je les ai refusés et elle ne sortira point de mes mains, à moins que vous ne me le permettiez. L'un d'eux me dit que cela serait bon à réimprimer dans les circonstances. Oui et non; mais cela serait curieux et dès lors très recherche. Qu'en pensez-vous*? »
1. La feuille de Formcy qui reproduisait la Lettre sur la Providetice,
2. L'abbc Trublet à Rousseau. Taris, 15 jauvier 1700. — Inédile, Bibliothèque do Neufchâtel. Mss.
Voilà ce qu'écrit Fabbé le 13 juin. Rousseau approuve sa réserve puisqu'il mande le 17 à Voltaire qu'il ne laissera pas Trublet communiquer la lettre, et qu'il fera de son mieux pour en empêcher la publication.
Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que trois jours auparavant il s'est adressé à M. de Malesherbes, pour lui demander ce qu'il penserait de l'impression de cette lettre. Ce magistrat lui répondait le 17 :
c Je n*ai aucune connaissance. Monsieur, des éditions de vos œuvres faites à Paris, ni de la lettre qui a été imprimée à Berlin; vous vous opposeriez inutilement à ce qu*elle parût en France, et le meilleur parti que vous ayez à prendre, est de la faire imprimer promplement à Paris ^ v
Rousseau reçoit cette lettre le 18*, le 19 il trouve un imprimeur et il s'empresse aussitôt d'en prévenir le directeur de la librairie.
i. Inédile. Paris, 17 juin 17G0. Bibliolliëquc de Neufcliàtcl. Uss.
2. Le 18, Rousseau écrivait encore à Trublet en lui recommandant de la façon la plus absolue de ne laisser voir la lettre à âme qui vive ; en môme temps il lui parlait de son projet de la faire imprimer et l'interrogeait sur ce que pourrait en penser M. de Malesherbes. L'abbé répondait le 21 : « J'ai reçu, Monsieur, la réponse que vous avez bien voulu me faire. Je me confoiinerai très exactement à vos intentions, et votre lettre à M. de Voltaire ne sortira pas de mes maius. Je ne la lirai même à personne si vous l'exigez. Je vois souvent M. de Malesherbes cl je puis lui demander son avis sur l'impression de votre lettre, mais, !• il faudrait la lui confier, et il pourrait bien la confier à d'autres, à quelcpie censeur royal, pour avoir son avis, et, en ce cas, il serait à craindre que le consulté ne la confiât encore à d'autres, et qu'enfin, à force de IKisser par différentes mains, il n'en fût tiré copie; 2" je ne crois pas que M. de Malesherbes fût d'avis de l'impression, surtout dans les ch*constanccs présentes. Je ne lui parlerai donc point jusqu'à nouvel ordre de votre part. » {ItiédiU, Bibliothèque de Neufchâtel. Mss.)
(( ... J'ai suivi, Monsieur, votre conseil, au sujet de ma lettre à M. de Voltaire, et j'ai prié mes voisins de campagne, MH. Guèrin et de la Tour, de l'imprimer, quand ils en auront reçu de vou3 la permission. Je suppose que H. Tabbé Trublct aura bien voulu leur communiquer son exemplaire pour vous ùtre présenté. Sinon, je lui remettrai ma copie et nous nous passerons des notes de M. de Formey. J'ai dessein d'y joindre un autre petit morceau extrait de Platon sur l'imitation théâtrale, d'une métaphysique assez ennuyeuse, mais qui, se rapportant à un sujet que j'ai traité, devient intéressant pour moi. Agréez, Monsieur, mes très humbles excuses et mon profond respect*. »
M. de Malcsherbes répond le 23 juin :
(( Dès que l'abbé Trublet vous aura remis le manuscrit, ou que vous aurez pris le parti de faire imprimer sur le vôtre, envoyez-le h M. Calley; je l'en préviendrai, et je m'arrangerai pour que la permission soit expédiée tout de suite, sans in'écrire à Malcsherbes et attendre ma réponse*. »
Le jour môme l'autorisation était obtenue sans que Ton fût encore en possession de la pièce originale, détenue par Tabbé Trublet'.
(( 11 est permis à M. Guérin d'imprimer la lettre de
1. Inédite» BibliothC'quc nationale. Mss. f., Fr. n. a. 1183.