‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 71 sur 334 · Charlotte Renyer, femme Bourrette · texte numérisé non relu

Charlotte Renyer, femme Bourrette

tillons de son talent. Voltaire ne fut pas épargné et riposta par une tasse de porcelaine*. Dès que Rousseau eut fait paraître la Nouvelle Iléloïse, Mme Bourrctte, le jugeant suffisamment illustre, lui adressa une longue lettre qui ne reçut pas de réponse. Sans se décourager, elle écrivit de nouveau et chercha à stimuler son zèle par un exemple assez malheureusement choisi :

« J*ai l'honneur, Monsieur, de vous faire part d*une.générosilé que j'ai reçu de M. de Voltaire, un de vos illustres amis; il m'a fait donner par Mme d*Argenlal une lasse de porcelaine incruslée en or, faite pour un déjeuner, venez y prendre du café. Je vous l'avoue, j'ai été aussi sensible à ce présent qu'à celui de Sa Majesté le Roy de Pologne, qui m'a honorée de son portrait dans une boîte d'or. Je vous envoie ci-joinls les vers qui m*ont attiré la marque de son souvenir, avec ceux que je lui ai envoyés en remerciement. Si, à Texemple d'un si grand homme, qui a pensé à moi^ de si loin, vous m'honorez d'une réponse en ajoutant la faveur d'un mol pour que votre libraire me vende Uéloïse à bon compte, pardonnez. Monsieur, celle économie à une mère de famille qui voudrait être en étal de le payer le double. Je désire faire celte acquisition comme un trésor que je veux conser-

1. lime Bourrette avait son débit rue Groix-des-Pctits-Champs. Elle répondit à la tasse de Voltaire par ces vers :

L<^gislatcur du goût, diou de la po<!*sie,

Je tiens de vous une coupe choisie Digne de recevoir le breuvage des dieux ;

Je voudrais pour vous louer mieux,

Y puiser les eaux d'Ilippocrènc Mais vous seuls les buvez, comme moi l'eau de Sciiic.

Mme Denis, à laquelle Mme Bourrette avait également adressé des vers, lui envoya un fort bel éventail.

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ver, je ne Taie lue que par emprunt et je ne me lasserai jamais de le relire*. »

A la letlre étaient joints ces vers singuliers :

<( A monsieur Rousseau de Genève sur sa Nouvelle Helotse :

Dans tes sublimes entretiens, La vertu nous devient aisée.

11 n*est point de Père Elisée Dont les sermons valent les tiens.

[Par la Muse limonadière^ février 1761.) »

Cette fois Rousseau répond : le nom de Voltaire a suffi pour le tirer de son indifférence :

« Si jamais Toccasion se présente de profiter de votre invitation, j*irai» Madame, avec grand plaisir, vous rendre visite et prendre du café chez vous, mais ce ne sera pas, s'il vous plaît, dans la tasse dorée de M. de Voltaire, car je ne bois pas dans la coupe de cet homme-là*, p

Quant à rexemplaire de Julie^ Mme Bourrctte dut s'en passer.

Peu de temps après, Jean-Jacques fit'paraître V Extrait du projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre^. Il avait eu entre les mains les papiers de l'abbé, et, au milieu de beaucoup de fatras, il crut devoir sauver cet écrit de l'oubli. Le Projet de paix perpétuelle fut accueilli à Ferney par des éclats de rire :

1 Inédile, Bibliothèque de Neufchâtel. Mss. '2. 12 mars 1761.

3. Rousseau en céda le manuscrit pour douze louis à M. de Baslidc* rédacteur du journal le Monde,

a Jean-Jacques politique I s'écrie le patriarche. Nous verrous s*il gouvernera TEurope comme il a gouverné la maison de Mme de Wolraar. C'est un étrange fou..., il m'offense de gaieté de cœur, moi qui lui avais offert, non pas un asile, mais ma maison» où il aurait vécu comme mon frère ^ »

Et il s'empresse de publier le Resant de V empereur de la Chine sur ladite paix perpétuelle^ où le projet de Jean- Jacques est tourné en ridicule*. En apprenant les plaisanteries de son ennemi, Rousseau se contenta de dire: « C'est un pauvre homme à courte vue sur ces matières. » Mais les sarcasmes qui arrivaient de Ferney ne firent qu'augmenter son irritation contre le seigneur châtelain.

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