décembre
prévenu presque en certitude, n'a pas mieux été déguisé à d^autres qu*à vous. Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon cœur. Le délire de la douleur m*a fait perdre la raison avant la vie; en faisant des actions de méchants, je n*étais qu'un insensée
« Quant à M. Guérin, mes soupçons sur son compte sont encore plus impardonnables, puisqu'ils empoisonnaient des soins pleins de bienfaisance et d*amitié et tout à fait désintéressés. M. Guérin est un homme irréprochable, qui jouit de Testime universelle et qui la mérite, et quand on a vécu cinquante ans homme de bien, on ne commence pas si tard à cesser de Tétre. Je sens amèrement mes torts et la bassesse de mes soupçons, mais si quelque chose peut m'excuser, c'est mon triste état, c'est ma solitude, c'est le silence de mes amis, c'est la négligence de mon libraire, qui me laissant dans une ignorance profonde de tout ce qui se faisait, me livrait sans défense à l'inquiétude de mon imagination eflarouchée par mille indices trompeurs, qui me paraissaient autant de preuves. Que mon injustice et mes torts soient donc, mon cher Moultou, ensevelis, par votre discrétion, dans un éternel silence, mon honneur y est plus intéressé que celui des offensés*. »
Mais à trois reprises diiîérentes Rousseau a pris M. de Maleshcrbes à témoin de la fourberie des libraires, c'est près de lui surtout qu'il doit réparer le mal. Voici en quels termes il fait l'aveu de sa faute :
Depuis plus de six semaines, ma conduite et mes lettres
i. 23 décembre 1761.
2. Cette lettre est placée dans la Correêpondance générale à la date du 18 janvier 1701; c'est une erreur manifeste; elle est de décembre 1761 ou de janvier 1702.
De sont qu^un tissu d'iniquités, de folies, d'impertinences. Je vous ai compromis, Monsieur, j*ai compromis Mme la Maréchale de la manière du monde la plus punissable. Vous avez tout enduré, tout fait pour calmer mon délire; et cet excès d'indulgence qui pouvait se prolonger est en effet ce qui Ta détruit. J'ouvre en frémissant les yeux sur moi et je me vois tout aussi misérable que je le suis devenu : on ne demande point pardon à mon âge, parce qu'on n'en mérite plus, mais. Monsieur, je ne prends aucun intérêt à celui qui vient d'usurper et déshonorer mon nom. Je l'abandonne à votre juste indignation, mais il est mort pour ne plus renaître : daignez rendre votre estime à celui qui vous écrit maintenant; il ne saurait s'en passer et ne méritera jamais de la perdre, je ne puis cependant me dispenser de vous dire que s'il était vrai que Duchesne m'ait proposé de ne m'envoyer les bonnes feuilles que volume à volume, alors mes alarmes et le bruit que j'en ai fait, ne seraient plus seulement les actes d'un fou, mais d'un vrai coquin.
« Il faut vous avouer aussi, Monsieur, que je n'ose écrire à Mme la Maréchale^ et que je ne sais comment m'y prendre auprès d'elle, ignorant à quel point elle peut être irritée*. »
Halesherbes envoya à Mme de Luxembourg la lettre qu'il venait de recevoir de Rousseau et il y joignit le mot suivant :
€ J'ai reçu, Madame la Maréchale, une nouvelle lettre du malheureux Jean-Jacques, dont je crois n'avoir point de meilleur usage à faire que de vous l'envoyer. Vous y verrez comme dans toute la suite de cette affaire le fond de son
1 II lui écrivit cependant le 24 décembre quelques lignes assez embarrassées.
S. 23 décembre 1761.
âme, et ce mélange d*honnêleté, d^élêvation, et en même temps de mélancolie et quelquefois de désespoir qui fait le tourment de sa vie, mais qui a produit ses ouvragés. Je lui ai fait la réponse la plus consolante que j'ai pu, je Tai assuré en môme temps que vous n'étiez point irritée, parce qu'on ne Test jamais des écarts causés par une extrême sensibilité. Je me flatte que vous ne me désavouerez pas. Je lui ai mandé que je vous envoyais sa lettre*. »
La maréchale répondit aussitôt :
<( Vous êtes plein de bonté et d'humanité^ Monsieur, ce pauvre Rousseau en a grand besoin^ mais il est aussi bien intéressant, il ne partage point sa reconnaissance, il mérite lui seul tout ce que vous faites pour lui ; ce n'est pas qu'il soit ingrat, car il compte, Monsieur, sur l'honneur de votre amitié, et personne n'en fait un cas plus précieux que moi. Soyez persuadé, je vous supplie, des sentiment^ du plus tendre attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante*.
Malesherbes s'empressa de rassurer Rousseau sur les conséquences de ses folies :
ff Je ne me flatterais pas, Monsieur, que ma façon de penser sur vous fût assez intéressante pour vous l'expliquer, si la dernière lettre parvenue de vous ne me le faisait croire. Vous me paraissez occupé du jugement qu'ont pu porter de vos procédés ceux qui en ont été témoins, c'est-à-dire Mme k maréchale de Luxembourg et moi. J'ai vu Mme la maréchale depuis le mémoire que vous m'avez chargé de lui communiquer, et je vous assure qu'elle ne m'a parlé,