Au maréchal de Luxembourg, 16 juin
que Rousseau reçut des marques de sympathie. Malgré sa rupture avérée avec le parti philosophique, bien qu'il eûteessé avec éclat toutes relations personnelles avec Voltaire, Grimm, Diderot, etc., il était resté en bons termes avec d'Alembert. A la première nouvelle de la persécution qui frappait VÉmile et son auteur, d'Alembert s'empressa de lui adresser une lettre des plus honorables.
a Je comptais môme faire mieux que de vous écrire, je me flattais d'avoir le plaisir de vous voir à Montmorency... lorsqu'il a plu à une troupe de fanatiques qui se font appeler Pères de la patrie dans les gazettes de vous persécuter pour avoir eu raison, et pour avoir donné aux hommes le plan d*uno religion raisonnable. Ce malheur, auquel je prends, Monsieur, toute la part qu*une ancienne amitié et la plus grande estime doivent m'inspirer, ne me laisse de force que pour vous parler de vous-même et pour vous offrir, dans la situation où vous êtes, tout ce qui dépendra de moi pour l'adoucir. )i
Il l'engageait en même temps à chercher un refuge dans les États du roi de Prusse.
a Je ne doute point qu'il n'accueillit comme il le doit un homme de votre réputation et de votre mérite; il en a trop lui-même pour ne pas sentir combien des hommes tels quo vous sont rares, combien on doit être glorieux de les posséder et honteux de n'en pas sentir le prix. »
Mais il lui conseillait surtout de se rendre à Neufchâtel, où il trouverait un gouverneur, « Milord Maréchal, qui le recevrait et le traiterait comme les patriarches de l'Ancien Testament recevaient et traitaient la vertu persécutée . »
CnAPITRE VIII
Sommaire : Rousseau est décrété à Genève. ^ VÊmile et le Contrat social y sont brûlés. — Effervescence dans la ville. — Jean- Jacques se plaint de l'indifférence de ses concitoyens. — Il est expulsé d*Yverdun. — Il se réfugie à Motiers.
K'esl-ii pas étrange qu'au lieu de prendre la route de Genève, Rousseau se soit rendu à Yverdun ?
Il paraissait si naturel cependant qu*il cherchât un asile dans sa patrie quand la France le repoussait, que tout le monde Ty attendait; le bruit courut môme qu'il était arrivé et plusieurs personnes assurèrent l'avoir rencontré*. Lui-môme prévoyait l'objection, car, à peine à Yverdun, il mandait à Moultou :
« Un autre me demanderait peut-ôtre pourquoi je ne me retire pas à Genève; mais, ou je connais mal mon ami Moultou, ou il ne me fera sûrement pas cette question; il sentira
i. Correspondance de Moultou.
que ce n*est point dans la patrie qu'un malheureux proscrit doit se réfugier; qu'il n'y doit point porter son ignominie, ni lui faire partager ses affronts. Que ne puis-je dès cet instant y faire oublier ma mémoire ! N'y donnez mon adresse à personne, n'y parlez plus de moi ; ne m'y nommez plus. Que mon nom soit effacé de dessus la terre ^ »
Et le pasteur, grisé par Tenthousiasme, lui répond
a Un proscrit, dites-vous, ne doit pas se réfugier dans sa patrie, mais la patrie t'a-t-ellc proscrit, pour te donner ce nom? Des assassins, que tu fuis, t'ont-ils été ton droit de bourgeoisie? Montre-moi le décret de tes concitoyens qui t'a chassé de nos murs? Plus la sentence que le parlement de Paris va prononcer sera infamante, plus elle te sera glorieuse*. »
Les nobles sentiments si bien exprimés par Rousseau, ce respect profond de la patrie, cette crainte exagérée d'en fouler le sol, ne manqueraient pas d'une certaine grandeur s'ils ne servaient à dissimuler la vérité ; il ne fallait pas une grande clairvoyance pour deviner les motifs qui éloignaient de Genève le philosophe. Il avait une connaissance trop exacte de la situation pour qu'il ne crût pas de la plus stricte prudence d'attendre les événements sur un terrain neutre et de voir avant tout quelle impression produiraient dans la cité de Calvin ses deux nouveaux ouvrages. C'est la raison fort prosaïque qui lui fit prendre la route d'Yverdun; il le dit luimôme dans ses Confessions :
i. 15 juin 1762.