Question d'histoire littéraire
Depuis longtemps signalée par de savants critiques ( Wolf, Prolegom. ad Borner um , g xv, sq. Creuzer, Hittoritche Kutut der Çriethen, p. 73. Levesque, Biliaire crit. de ta Rép. rom. I. p. t. Voyez aussi Bittaire tie ia Grèce, parC. Tbirlwall T. H, p. 108, dans l'Encyclopédie anglaise de J. Lardner), la question que nons examinons aujourd'hui n'a pas encore élé étudiée avec tonte l'attention qu'elle réclame. Le savant Heeren lui-même l'a passée presque entièrement sous silence dans aon grand ouvrage Sur la politique et le commerce des peuples de l'antiquité. C'est ce qui nous a engagé, dans notre Cours de cette année , à en faire l'objet d'nne leçon spéciale : le morceau qu'on va lire n'est qu'une analyse de cette leçon , augmentée de quelques réflexions et de quelques preuves nouvelles.
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Dans une de ses célèbres leçons à l'Ecole normale, Volney divise l'histoire générale île l'humanité , et nariiculièramcnt celle de In littérature historique, en deux périodes que sépare l'invention de l'imprimerie. « Telle est, dit-il pour résumer ce curieux t paradoxe , telle est la puissance de l'imprimerie , telle est son i influence sur la civilisation , c'est-à-dire sur le développement i de toutes les facultés de l'homme dans le sens le plus utile à la « société , que l'époque de son invention divise en deux systè- « mes distinctifs et divers l'état politique et moral des peuples > antérieurs et des peuples postérieurs a elle, ainsi que de leurs
< historiens; et son existence caractérise à tel point les lumières
< que, pour s'informer si un peuple est policé ou barbare, l'on t peut se réduire a demander : A-i-il l'usage de l'imprimerie, a- ■ t-il la liberté de la presse (I)? • Ainsi, en élevant une statue à Guttemberg, l'orgueil mayençais a pu justement inscrire le Fini lux de la Genèse sur le premier volume sorti des presses de ce grand homme.
{I) Troisième leçon d'histoire à l'École normale.
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Celte opinion, qui surprend d'abord par une apparence de grandeur et de simplicité, cache pourtant de graves erreurs. Pour ne rien dire des peuples asiatiques, que Volney range trop vite parmi les Barbares , et ne considérer que le inonde européen, la critique de notre savant publicisle est a la fois bien superficielle et bien injuste. Il ne fallait point comparer l'imprimerie a l'écriture, telle que celle-ci se présente à nous durant le moyen-âge , à l'écriture ainsi déchue de son antique puissance. Bornée à la rédaction des actes officiels et aux travaux solitaires du cloître , l'écriture n'était plus cette arme de propagation qui jadis multipliait rapidement et à peu de frais les productions de la pensée (1). Plusieurs circonstances eu avaient restreintes bienfaits; mais surtout elle avait perdu, dès le siècle de Charlemagne, le secours d'une substance qui seule en rend l'usage commode et efficace , d'un papier. Le parchemin était rare et cher ; le papier de coton et le papier de linge ne l'avaient pas encore remplacé. De bonne heure on s'était vu réduit à effacer une première écriture pour copier des ouvrages modernes sur les feuilles des vieux manuscrits , et le grand nombre de ces palimpsestes ou codice* reteripti que possèdent encore nos bibliothèques , atteste assez les ravages qu'exerça sur les monuments de la Uuéralure.classique l'emploi de ce déplorable procédé (2).
L'antiquité, au contraire, depuis le siècle de Pisistrate jusqu'aux dernières années de l'école d'Alexandrie , posséda pour l'écriture une matière commode , légère , peu coûteuse , et qui par là doublait la puissance du copiste et de l'écrivain. C'est celte matière, c'est le papyrus égyptien dont Volney a complètement méconnu l'importance, et dont L'introduction en Grèce ouvre, selon nous , pour le monde ancien, une période de progrès com-
(1) V. M. Géraud : Enai tur tes livre» dont l'Antiquité. 1840. ln-8°.
(2) V. B. Je Honifaucon dans le tome VI des Hémoires de l'Académie «les Inscriptions e( Belles -Le tires.
(5) paralile à celle qu'immoilaHsenfehez les modernes les deux découvertes de Gutiemberg et de Christophe Colomb.
J'aime à croire que les historiens grecs , si curieux en toutes choses de la recherche des origines, n'avaient pas oublié le papyrus égyptien dans leurs ouvrages, aujourdliuijperdus, sur le* invention* (I). Depuis Kphore de Cames, on vott se multiplier ces recueils où l'invention du papier de byblos. méritait bien de figurer au premier rang. On trouve même dans Eustathe (2) le litre d'un livre également perdu : «ifî d&«v , composé an deuxième siècle de notre ère par le rhéteur jEliua Dionysîus d'Halicarnasse ; et entre les deux sens que ce titre parait offrir (nir te byblut ou lur la ville de Byblos, en Palestine), je pencherais pour le premier, en remarquant que le même auteur avait écrit fur Alexandrie un livre dont le sujet parait avoir été purement littéraire (3). Toutefois, il faut avouer que les témoignages épars dans des écrivains étrangers d'ailleurs a ces recherches spéciales , sont , avec les monuments eux-mêmes, la seule ressource qui nous reste aujourd'hui pour essayer l'histoire de cette découverte.
Oq voit dans Platon et Diodore de Sicile (4) comment l'Egypte prétendait être le berceau des sciences et îles arts de la Grèce. Suivant les prêtres de Memph.is , Musée , Orphée , Homère
(I) M. Bude en a recueilli les titres avec beaticoap de soin dans son H utoire de ta poétie grecque , t. 1, p. 7 suir.
(2j Ad Dionyiii periegesin , vers. 912. Celte citation nous avait échappe , ainsi que quelques autres , quand nous rassemblions les}lémnignagesde l'antiquité sur ce Bavant rhéteur. (Longini quœ luperiunt , p. tvi -m)
(3) T. Photius Hgriobibt., eod. 161, et l'auteur anonyme de la Vie de Scylax.
(A) Platon, Timéei Diodore, Bibl. hiti. 1, 66, 67 et 96. T. aussi Dion Chryaostome, discours XI*. Les autres textes relatifs à ces anciennes relations de l'Egypte avec les peuples étrangers sont indiques dans un mémoire de H. junker, auquel nous pouTon s ^renvoyer nos lecteurs. [A>iw Jakrbiehtr fur Philologie tuid Pontagogik. VII Supuleincnlband , p. 367-384.)
même, avaient puise en Egypte ies traditions historiques ou la philosophie sublime qu'ils propagèrent dans leur poésie. De la même école étaient sortis les. sculpteurs Teleçlès et Théodore, les législateurs Minos et Lycurgue ; et c'est avec les colonies égyptiennes de Cécrops, de DanaQs et d'Inachus que l'ordre politique avait paru pour la première Ibis au sein de l'Helladc barbare. Eu faisant dans ces prétentions, quelquefois consacrées par la crédulité des Grecs eux-mêmes , une large part à la vanité nationale des Egyptiens, il faut avouer que l'Egypte a précédé de beaucoup la Grèce dans les premiers progrès de lu civilisation. Ainsi l'architecture atteignait déjà une merveilleuse perfection sur les bords du Mil a l'époque où s'élevaient a Hycènes , à Tirymhe, ces grossiers monuments connus sous le nom de pélasgiqucs ou cyctopéens ; et même aujourd'hui , l'art de bâtir n'a pas surpassé la force et la précision de procédés dont témoignent les Pyramides, antérieures peut-être de trois mille ans à l'ère chrétienne. Hérodote (I) rapportait aux Egyptiens l'origine de quelques lois et coutumes Spartiates, et l'on n'a guère de raisons solides contre la vérité de cette observation. Bien qu'une critique puissante ait mis a néant le fabuleux palais d'Osymandias, et, avec ce palais, la bibliothèque qui en faisait partie (2); bien qu'il soit impossible aujourd'hui de dire ce qu'étaient les livres de Thot déposés dans les autres bibliothèques de l'Egypte (3) , on sait du moins , par les preuves les plus certaines , que l'écriture hiéroglyphique était déjà constituée longtemps avant l'importation de l'alphabet Cadméen en Grèce. Enfin , pendant que les autres nations connues écrivaient encore sur la pierre ou le mar-
(l)Lïv. vi, c», GO.
(2; V. H. Letronne dans le Journal det Savant* de 1822 , et dans le lome IX* des Mémoire! de l'Académie det inscription!. Cl. Heereo , De la politique et du commerce , etc., I. VI, p. 251 ; trad. fr.
(3) V. JawUiqoe , de Jfyiier. VIII, 1. Cf. Clément Alex. Stromatet, VI, 4, et la Revue (rancaieedu i" décembre 1838.
: : i bre, sur des feuilles d'ivoire ou de métal , sur des écorces d'arbre , sur des feuilles de palmier, sur la toile ou les peaux tannées , l'Egypte employait déjà pour cet usage un produit particulier de son sol , le papyrus on byblut ; les légendes pharaoniques ne s'écrivaient pas seulement sur les parois des hypogées, sur les murs des temples, ou sur le revêtement extérieur des pyramides, mais aussi sur des rouleaux de cette frêle substance qui a souvent traversé les siècles , grâce a la protection d'un climat conservateur.
Nous ne parlerons point ici de la fabrication du papier de papyrus; les détails qu'on en trouve chez Pline l'Ancien ont été souvent discutés, et, tont récemment, H. Dnreau de la Malle les a bien éclairais dans un mémoire inédit , mais déjà connu par diverses lectures académiques. Ce qu'il nous importe de déterminer, s'il est possible , c'est l'époque où commence entre les Grecs et les Egyptiens le commerce de cette denrée.
Sur ce point , l'esprit de système pourrait se mettre à l'aise et remonter plus haut que le manuscrit autographe de YOdytséc dont parte Libanius, plus haut que la lettre autographe de Sarpedon leLycien.qite l'on montrait à un contemporain de Pline (1). En effet, des feuilles de papyrus conservées dans les musées de l'Europe appartiennent presque certainement au quatorzième on au quinzième siècle avant noire ère (2), c'est-à-dire au temps de Rarasès III ou Sésostris, le célèbre conquérant qui porta si loin les armes égyptiennes. Malheureusement si les conquêtes de Sésostris répandirent hors de l'Egypte quelques uns des secrets
(1) Libanius , Epitt. Lai., I, 68, 73; 111, 149. Pline, Hit t. nat., XIII, 26, 27.
(2) T. Cliampollion le Jeune , Lettres a» due de Dlucai, p. 42, 67 et EÛiv. Les plus anciens papyrus égyptiens, portant de l'écriture populaire ou dérooliqiie , ne remontent qu'à la un du septième siècle avant notre ère. V. A. Uai. Ca ta logo de' papiri Egtaiani délia Itibl. Valie. (Koma, 1825 ; 4'), p. 25. Reuvens, Allas des Lettre» à M. Lettonne . p. 6.
(8) de sa riche civilisation , il n'est resté sur le sol grec aucune trace de celte influence. Pour en découvrir de certaines, il faut descendre jusqu'au septième siècle, et au règne de Psammitichus I" ( vers 630 av. Jésus-Christ). Ce règne , qui ferme une période de dissensions intérieures et ouvre une ère de civilisation nouvelle, est signalé aussi par de fréquentes relations entre l'Egypte et la Grèce. 11 est possible que, dès 750 avant Jésus-Christ, des Grecs se trouvassent en Egypte comme l'a prétendu un ancien cbronograpbe (1); ce qui est certain, c'est qu'ils y étaient en bien petit nombre , sans droit de résidence continuel, sans droit de commerce avec leurs hôtes. Biais Psammitichus , au rapport d'Hérodote et de Diodore, étant chefjd'un des douae gouvernements de l'Egypte, le Saïlique, sur les bords de la Méditerranée, put, à la faveur de cette heureuse situation, s'assurer le secours des pirates ioniens et cariens , triompha de ses onze rivaux , et resta seul maître du pouvoir. En récompense de leurs services , les Grecs reçurent le droit de libre échange avec'Jes villes commerçantes du Delta (nous ne disons pas les villes maritime/, car il parait constant que le Delta n'en renfermait pas alors une seule), ils fondèrent même près de Naucratis une espèce de colonie ou de comptoir, un camp, comme ont dit les anciens (2). Dès [lors l'Egypte ne fut plus la terre mystérieuse de Protée , la patrie lointaine de Cécrops et d'Inachus , ce fut un pays de brillante réalité, où s'ouvrait entre les deux civilisations un commerce régulier de leurs produits respectifs. Bientôt il fallut , pour seconder ce commerce , une classe d'interprètes ^également instruits dans les deux langues. Psammitichus a encore l'honneur de cette fondation, et sa politique généreuse, continuée par ses successeurs Néchos et Amasis (3), complète, autant du moins qu'elle
(1) Castor, cité par Eusèbe dans sa Chronique.
(2) V. Hérodote , 11, 152, soiv. Diod., I. c. cf. Heeren , tome VI , p. 411, suîï. et p. 149.
(3) V. M. Letroniie , Mémoire sur le canal des deux mers , inséré.dins ta Revue du Deux mondei du 15 juillet 1841.
C9) était possible, la fusion des deux peuples. Les Phéniciens se joignent à celte invasion pacifique dons la patrie des Pharaons; ils ont aussi leurs comptoirs près de Hemphis (1). Cent ans à peine s'étaient écoulés que le voyageur grec Hécatée de Milct rencontrait sur les bords du Nil une Eplièse , une Chios, une Lesbos, une Samos (2); enfin, au temps d'Hérodote , malgré la répugnance des Egyptiens à laisser remonter leur fleuve par des vaisseaux étrangers, une tribu de Samiens était établie dans la grande Oasis (3).
Dès que l'Egypte fut ainsi ouverte aux marchands grecs , aucune denrée ne dut fixer plus tôt leur attention que le papier de papyrus, et l'on peut croire que bientôt une active exportation le répandit dans les ports de la Grèce; d'autres inductions concourent encore pour assigner aux premières années du sixième siècle l'origine de ce commerce et l'influence rapide qu'il dut exercer sur les progrès intellectuels du inonde hellénique.
Hérodote , qui voyageait vers l'an 460 avant Jésus-Christ, parlant de divers usages du roseau appelé papyrvt ou bt/biot , omet précisément celui qui nous intéresse le plus (4) ; mais son silence même a pour nous un sens particulier. Car l'historien d'Halicarnasse a fait deux fois remarquer (6) qu'il ne s'amuse point à répéter les faits connus de tous , qu'il veut surtout raconter et décrire les faits nouveaux on peu familiers à ses lecteurs. Si donc l'emploi du byblus pour la fabrication du papier ne lui parait pas une curiosité digne d'être consignée dans son livre , c'est apparemment que depuis longtemps la Grèce pratiquait cette industrie. Tel est encore le sens d'un passage souvent mal inter-
(1) V. Hérodote,», 112.
(2) T. Hécatée de Milet , fragm., 286 ; Ed. Mfiller, dans la collection publiée par H. Didot. V. aussi le fragment septième de VAuhidt de Phamxlème , dans la infime collection.
(3) Hérodote, III , 26.
t-f) HéroJoie, 11, 92 ; cf., VII, 25, 36.
(5) III, 106 et VI, 55.
(10) [iri'ifi où Hérodote dit que les Ioniens, d'aprèt un ancien mage, appellent atpklkère (peau), même te fryblos (le papier de papyrus}, parée que te bybtot venant à manquer , ils t'étaient quelqueloin tervi [pour le même usage] de peaux de chèvre* ou de brebis. Et il ajoute que de sou temps encore plusieurs peuples barbares écrivaient ainsi sur des peaux (1). Dès le siècle d'Hérodote , en effet , le mot de byblos, inconnu dans ce sens à la langue homérique (2), devient le synonyme de livre. Beaucoup d'allusioo.s éparses dans les auteurs réfutent l'inconcevable erreur de Varrou qui , confondant peut-être le papier égyptien avec celui de Pergame {charta pergamena, le parchemin), en rapportait la découverte au fondateur d'Alexandrie (3). Enfin la célèbre anecdote d'Alcibiade souffletant un pauvre mattre d'école qui ne possédait pas un exemplaire de V Iliade (4), prouve assez que les livres étaient alors devenus d'nn usage commun et populaire.
Or, deux siècles entiers ne sont pas trop pour expliquer une telle diffusion. Et nous sommes ainsi ramenés au règne de la dynastie Saïtique : c'est-à-dire encore au règne de Pisistraie, à la fondation de la première bibliothèque dans Athènes ■ a la rédaction définitive des vieux monuments de la poésie traditionnelle , et surtout des poèmes homériques. Avec ces événements littéraires coïncident la naissance des écoles de médecins, de philosophes, d'historiens, la composition des premiers ouvrages en prose , attribuée tantôt à Pbérécyde de Syros le philosophe, tantôt à Pbérécyde d'Athènes, ou bien à Hécatéede Milet, deux des maîtres d'Hérodote ; enfin l'origine de la comédie et de la tragédie. Et alors se révèle à nous une des plus belles transformations de l'intelligence humaine , la décadence de cette inspiration poétique qui seule anime les œuvres d'une littérature primitive, le triomphe de l'esprit d'analyse et de critique , la division de l'épopée eu
{2} V. les interprètes de ['Odyisét, XXI, 39t. (.1) Piine, I. c, cl les interprèles sur ce passage. (4j Plutirquc , Vie i' Alcibiaie , c. 7-
( Il J
plusieurs genres de littérature , division que déjà noua faisait pressentir Hésiode ; pour tout dire en un mot , le partage de l'empire d'Homère entre ses successeurs.
• On dit que prés de Naucr.itis , en Egypte , il y eut un dieu,
< l'un des plus anciennement adorés dans le pays , et celui-là
> même auquel est consacré l'oiseau que l'on nomme ibis. Ce
• dieu s'appelle Thcuth. On dit qu'il inventa le premier 1rs nom-
< bres, le calcul, la géométrie et l'astronomie ; les jeux d'échecs,
■ de dés et l'écriture. L'Egypte tout -entière était alors sous la i domination de lhamus , qui habitait dans la grande fille, capif taie de la Haute-Egypte.... Theulh y vint trouver le roi , lui t montra les arts qu'il avait inventés ; et lui dit qu'il fallait en faire
• part a tous les Egyptiens.... Quand ils eu furent à l'écriture : « Cette science, 6 roi, lui dit Theulh, rendra les Egyptiens plus « savants, et soulagera leur mémoire. C'est un remède que j'ai « trouvé contre la difficulté d'apprendre et de savoir.— Le roi lui
> répondit : Industrieux Thcuih , tel homme est capable d'en fan f ter les arts , tel autre d'apprécier les avantages ou les désavan- « tages qui peuvent résulter de leur emploi ; et loi . père de 1 ecri-
• ture , par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage , lu Tas « vu tout antre qu'il n'est : il ne produira que l'oubli dans l'espril « de ceux qui apprennent , en leur faisant négliger la mémoire, f En effet , ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur r rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont
• eux-mêmes aucun souvenir. Tu n'as donc pas trouvé un moyen
■ pour la mémoire, mais seulement pour la réminiscence, et lu t n'offres ù tes disciples que le nom de la science , sans la réalité ;
• car lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres , ils se
• croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu'ils
< seront pour la plupart, et la fausse opinion qu'ils auront de
( 12 ) r leur science lea rendra insupportables dans le commerce de lu « vie (1). »
Ces profondes el symboliques paroles de Platon semblent inspirées par le spectacle de la révolution que sa patrie avait va s'accomplir entre Pisisirale et Périclès. Ce que le bon Thamus prédisait à l'industrieux Theuth, sur les effets de l'invention des lettres , le dernier des bomérides aurait pu le prédire aux peuples grecs le jour où parut dans leurs ports ce fatal présent de l'Egypte qui devait doubler la puissance de l'écriture. Dès ce moment , l'âge héroïque était fermé sans retour. Aux aèdes , aux bomérides , jadis uniques dépositaires de la science divine et humaine, allaient succéder le poète écrivain, le logographe, le philosophe; la poésie vivait toujours (elle ne saurait mourir), mais elle ne commandait plus en maltresse ; on lui avait fait sa part, son rôle dans le monde; on avait limité, divisé son domaine : elle était dramatique au théâtre , lyrique chez Simonide et Pindare, satirique chez Archiloque, philosophique au sein des écoles. Quanta l'épopée, cette majestueuse encyclopédie delà Grèce antique, depuis que vingt poètes s'en partageaient les débris, depuis que Xénophane et Pytbagore citaient Homère à leur tribunal pédantesque , qu'eu restait-il? une ombre, un vain souvenir; prolongée par l'imitation et la routine jusqu'aux derniers temps de la littérature classique, l'épopée artificielle des Pisandre et des Panyasîs n'était plus qu'un hommage rendu aux formes de l'art homérique ; l'esprit s'était retiré d'elle, et n'y devait rentrer que sous l'inspiration d'une autre foi nationale et religieuse.
Maïs si la poésie allait s' épuisant , si la mémoire, celte éminente faculté du poète , perdait chaque jour de sa force et de sa dignité , ce triste déclin était en même temps la condition d'une gloire nouvelle. La pensée humaine, descendue de son char pour marcher à pied , suivant l'énergique et pittoresque exprès-
(1) Platon , Phèdre, t. VI, p. 121 Ue la Trod. de M. Cousin.
( 13) sion d'un ancien (I), vient subir le joug de la raison. Sous le nom de critique , de philosophie , de science , partout la raison envahit le domaine intellectuel ; elle le partage , elle l'organise : ici voulant régner seule dans les livres d'Arisiote, là par an pacte an Mime s'nnissant à L'invention poétique pour réaliser dans les drames de Sophocle et dans les dialogues de Platon l'idéal de la perfection littéraire. Homère avait tous les instincts de l'art, les poètes de Périclès en ont tous les calculs, et quod mine ratio ett, impetut anie fbit. A ces deux termes d'une longue carrière, l'homme est bien différent de lui-même, mais toujours grand et toujours faible , toujours fils de Dieu par sa faiblesse comme par sa grandeur.
Il est donc vrai de le dire , la diffusion du papyrus et le mouvement décisif qui entraîne le génie grec dans cette période de son histoire sont deux faits unis par des liens intimes et providentiels. A toutes les époques de sa dnrée , le monde est plein de ces actions réciproques de l'esprit et de la matière ; et telle est notre condition ici-bas qu'une vaste révolution dans les idées devient souvent impossible sans un imperceptible événement dans l'ordre des choses physiques. L'esprit grec était mûr pour la science , qui n'a pas d'autre forme que la prose; mais la prose ne saurait vivre, dans une littérature, sans un véhicule commode et sur; elle n'a pas, comme les vers, un attrait puissant pour l'imagination et la mémoire. Le papyrus y suppléa , à l'heure même où il le fallait, au siècle de Pisistratc , lorsque l'ancienne poésie avait elle-même besoin d'être protégée contre les périls de la tradition orale. Une fois introduit en Grèce , le papyrus égyptien, dont l'Egypte n'avait rien su faire que dès canons chronologiques, des légendaires! des rituels, des recueils de formules et de recettes médicales , devient pour l'Europe , pour le monde entier
(I) Plularque , Sur Ut oracle* de la Pythie, c. 24, cf., 23 et 18. Strabon aussi a d'excellentes réflexions sur ce sujet dans le premier livre de sa Géographie.