POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT
instruments de cette œuvre même les puissances qui y perdent. Tous ces États, slaves pour la plupart, ne se sont pas encore organisés dans des limites et dans des cadres définitifs : on conçoit la formation, dans ces régions, d’une Slavie très originale, qui ne sera pas plus russe que l’Italie n’est française; l’Autriche semble évoluer en ce sens. Mais tout cela est encore à l’état nébuleux. Les Bulgares ont absorbé la Roumélie, malgré l’Europe, comme les Italiens le royaume de Naples ; ils prendront peut-être Constantinople malgré les Russes, comme les Italiens ont pris Rome malgré la France. Il suffit d’un accident, de l’apparition d’un Cavour, ou d’un Bismarck, ou d’un nouveau Philippe de Macédoine, pour que se précisent en un grand trait de lumière les obscures destinées de la Slavie balkanique.
L’établissement de la domination russe, française et anglaise sur une grande étendue de pays musulmans est un autre caractère essentiel de la Question d’Orient , car la péninsule des Balkans n’en est peut-être pas le centre, et l’Asie et l’Afrique offrent de plus étonnants spectacles. La nouvelle forme politique prise par l’ancienne Turquie d’Europe a forcé la Russie à se rejeter vers l’Est. Malgré ses dernières défaites, elle y a accompli une œuvre extraordinaire. Entre la mer Noire et l’Océan Pacifique, de l’Océan Glacial vers le Pamir, son mouvement a été, depuis un siècle, continu. Lent d’abord et comme inconscient, il en est venu à franchir toute la distance nécessaire qui la séparait de l’Empire colonial anglais, et à fermer ainsi au Pamir le cercle dont les puissances chrétiennes enserrent l’Islam, par le nord.
Désormais voisine de la Chine et de l’Inde, à portée de leurs trésors par les voies continentales, la Russie n’a plus autant besoin de débouchés maritimes, et la possession de Constantinople n’est plus pour elle d’une urgente nécessité économique. Elle s’intéresse avec moins de passion aux affaires des Balkans, ne cherche qu’à couvrir de ce côté son flanc droit contre des hostilités trop redoutables. Dès lors, elle ne se heurte plus à la rivalité de la France, elle peut même s’entendre avec l’Angleterre, et tous les systèmes diplomatiques de l’Europe chrétienne peuvent en être modifiés.
Elle concentre sa plus grande attention au développement politique de l’Asie ; elle y a obtenu déjà de tels résultats qu’elle a compris que ses destinées y pouvaient être
CONCLUSION
très brillantes, et que sa mission dans l’histoire universelle était de coloniser l’Asie, de reconduire la civilisation européenne à son berceau, et d’en achever, par le nord de l’ancien monde, le gigantesque cycle. Le milieu de son empire, son centre de gravité en quelque sorte, est désormais dans l’Asie centrale, au pied du Pamir, à égale distance de la mer Noire et de la mer Jaune, de Moscou et d’Irkoutsk, de Saint-Pétersbourg et de Vladivostok, de l’Europe et de la Chine. Elle y a vaincu glorieusement, puis absorbé — car elle est douée d’une grande force d’assimilation — toutes les populations musulmanes du Turkestan, elle les a enrôlées sous ses drapeaux; elles sont à son service. N’englobe ra-t-elle pas de même dans son action les autres Turcs musulmans, c’est-à-dire les Ottomans? Qu’on jette les yeux sur une carte ethnographique et religieuse de l’Asie ; les Turcomans de la mer d’Aral y occupent une place bien plus considérable que les Osmanlis, qui, enveloppés parles Indo- Européens des Balkans, du Caucase, de l’Arménie et de la Perse, par les Arabes de la Syrie et de la Mésopotamie, y sont comme égarés au milieu de races étrangères et ennemies. Chassés de Constantinople et rejetés en Asie mineure, les sultans ottomans, redevenus les sultans de Brousse ou d’Erzeroum, ne subiraient-ils pas la destinée des khans de Khiva et de Boukhara ?
Actuellement la Russie se recueille. Le temps n’est pas venu des grands événements que Napoléon jadis projeta en un mirage éblouissant aux yeux du tsar Alexandre Ier. Sans perdre de vue le progrès de la décomposition de l’Empire ottoman, tout en poussant ses colons, ses marchands, ses missionnaires de toutes sortes à travers l’Asie mineure, elle fortifie ses positions vers la Chine, dans le Turkestan ; elle y porte toutes ses ressources ; elle y jette des voies ferrées, comme les énormes artères qui feront revivre le continent asiatique. Elle s’arme pour les luttes prochaines, en attendant l’accident historique, l’homme de génie, qui détermineront l’emploi nécessaire de cet armement, et qui de toutes ces promesses feront jaillir la grande réalité qu’elle? renferment.
A l’autre bout du monde musulman, à travers les pay? arabes qui forment l’autre moitié des terres où règne le Coran, l’expansion française en Afrique est presque aussi remarquable. Elle aussi s’est continuée- sans interruption depuis 1830, par l’Algérie sous Louis-Philippe, le Sénéga1
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sous Napoléon III et surtout le Soudan de nos jours. Tant d’héroïques efforts y sont actuellement faits qu’on s’oblige à croire qu’ils attirent les préoccupations essentielles du gouvernement et expliquent les sacrifices faits dans le Levant au maintien du statu quo.
Sans abandonner les excellentes et très anciennes positions qu’elle occupe en Syrie, en Égypte, et sur lesquelles il peut être un jour utile de fonder quelque nouvelle conception politique, elle absorbe peu à peu — car elle a, comme la Russie, une grande force d’assimilation — les États musulmans de l’Afrique occidentale ; elle tient la plus grande partie du bassin du Niger ; elle remonte au nord du Congo, le long de l’Oubanghi, jusqu’à l’hinterland de la Tripolitaine. Elle exploite habilement les sympathies dont elle jouit en Éthiopie pour y faire passer une autre voie de pénétration vers le Nil ; et, aux confins septentrionaux des pays noirs, comme la Russie vers le Pamir, elle ferme le cercle dont les puissances chrétiennes enserrent l’Islam par le Sud.
Les Anglais, dans le même temps, se sont ouvert la route de l’Inde à travers les pays musulmans. C’est l’histoire d’une politique qui pendant un siècle s’est soutenue avec une constance remarquable et a enregistré les plus notables succès. Maîtres de Gibraltar dès le début du xvme siècle, ils ne s’étaient pas engagés aussitôt dans la Méditerranée, et on a vu en 1770 un officier de la marine anglaise, Elphinston, servir de pilote à la flotte russe d’Alexis Orlof menaçant Constantinople. L’Angleterre ne s’occupa naturellement de cette nouvelle route de l’Inde que lorsqu’il fut question de l'ouverture d’un canal de Suez. Dès lors elle sut s’en assurer l’accès. Elle prit et garda Malte dont les ambitions de Bonaparte lui révélaient la valeur stratégique. Elle eut jusqu’en 1863 le protectorat des Iles Ioniennes. Elle eut Aden en 1839, Chypre en 1878, la domination effective de l’Égypte en 1882. Elle disposa des deux routes de l’Inde, celle du Cap et celle de la mer Rouge.
Elle acheva dans la répression des cipayes la destruction de la puissance des Grands Mogols de Delhi ; elle renversa ainsi la suprématie politique de l’Islam dans l’IIindoustan ; elle parut refaire, de Londres à Calcutta, d’un bout à l’autre de l’ancien continent, l’unité de la race indo-européenne.
Elle ne cessa point, pendant toute cette histoire et
CONCLUSION
presque jusqu’à nos jours, de redouter l’opposition de la France et de la Russie, et ce fut le principal caractère de sa politique extérieure au xixe siècle. Elle se maintint à Malte malgré la France ; elle l’écarta de l’Égypte, malgré la situation très forte qu’elle s’y était assurée et malgré les services qu’elle y avait rendus ; elle la refoula vers le Sud, et l’affaire de Fachoda fut comme le dernier symbole de cette longue querelle. Elle écarta la Russie de Constantinople à plusieurs reprises, notamment lors de la guerre de Crimée, et lors de la guerre des Balkans ; elle l’enferma dans la mer Noire par la convention des Détroits de 1841 ; elle s’établit à Chypre pour la mieux surveiller en Asie mineure; pendant tout le xixe siècle, elle remporta sur les Russes des succès répétés et les refoula vers le Nord, dégageant ainsi devant elle les grandes voies du Levant, et le Levant, en effet, à la hauteur de la Syrie et de la Mésopotamie, demeure encore aujourd’hui ouvert à ses entreprises.
Mais la politique britannique ne se règle pas sur des abstractions ou des sentiments; elle est d’un réalisme plein d’audace. Le danger de la concurrence allemande lui inspire désormais d’autres desseins; et les conventions du 8 avril 1904 avec la France, du 31 août 1907 avec la Russie, ont inauguré une entente anglo-franco-russe, à laquelle l’Espagne et l’Italie montrent des sympathies, qui ferme un siècle entier d’expansion et d’ardente rivalité, et qui constitue, notamment pour la question d’Orient, l’un des faits nouveaux les plus importants des dernières années.
C’est que, depuis le traité de Berlin, les Allemands d’Allemagne et d’Autriche ont conduit le long du Danube, vers les Balkans, par les voies ferrées qui vont à Salonique et à Constantinople, des entreprises politiques et économiques très hardies et jusqu’ici très heureuses. Contre l’influence russe, ils avaient obtenu l’administration de la Bosnie et de l’Herzégovine pour l’Autriche ; ils avaient établi un officier autrichien, Ferdinand de Saxe-Cobourg, sur le trône de Bulgarie ; l’empereur allemand était fort étroitement lié avec le sultan Abd-ul-Hamid II, menait des pèlerinages retentissants en Palestine, pressait la construction du chemin de fer de Bagdad ; toute la péninsule des Balkans était sous la tutelle économique de l’Autriche et de l’Allemagne ; au reste leur industrie et leur commerce n’ont pas de meilleurs débouchés.
Les derniers événements ne sont que des épisodes de