I. — Progrès de l’Autriche
L’Autriche d’abord occupa le premier plan de cette histoire. Elle y fut appelée par la dernière manifestation offensive des Ottomans dans l'Europe centrale.
Le sultan Mohammed IV eut un long règne (1648-1687). Il ne fut pas comparable aux illustres conquérants qui avaient fondé l’empire des Turcs. Il eut du moins le mérite de choisir d’habiles vizirs et de les laisser gouverner à l’abri des intrigues du harem. Ce fut le temps de la dynastie ministérielle des Kœprilü ; le premier, une sorte de Richelieu, fit cesser l’ànarchie dans le gouvernement et l’administration par d’impitoyables exécutions, et permit ainsi à ses successeurs d’exercer à peu près tranquillement l’autorité légitime qu’ils tenaient du sultan. Ceux-ci furent malheureux dans leurs entreprises guerrières ; mais, vaincus, ils conduisirent la défensive avec beaucoup de courage et continrent, autant qu’il était possible, la réaction victorieuse des peuples chrétiens. Ils sauvèrent l’honneur des armes ottomanes.
Ahmed Kœprilü II prétendit revenir sur les concessions déjà faites à l’empereur au commencement du siècle : il lui refusa le droit d’intervenir dans l’élection des princes de Transylvanie, et, pour affirmer la position hostile qu’il reprenait, il envahit la Hongrie septentrionale, marcha sur Vienne, enleva la forteresse de Neuhœsel, à l’entrée de la Moravie, pilla cruellement cette province et la Silésie. Le danger était grand ; toute l’Europe chrétienne s’émut ; le pape fit appel à tous les gouvernements de l’Occident. Louis XIV s'empressa d’offrir de nombreuses troupes à l’empereur : il ne lui déplaisait pas d’exercer sur l’empire et sur l’Autriche une sorte de protection, de montrer sa puissance. Léopold Ier le comprit ainsi et n’accepta qu’un secours de 6.000 Français ; il ne voulait pas être écrasé
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par la générosité du roi de France. D’autres considérations pourtant agirent sur l’esprit de Louis XIY pour lui faire oublier les intérêts de l’alliance, séculaire déjà, de la France avec les Ottomans : en d’autres circonstances encore, ses sentiments religieux l’emportèrent sur les intérêts les plus évidents de son royaume. Il eût été aussi fier que Charles- Quint de conduire contre les Turcs quelque magnifique croisade; s’il ne prêta pas une grande attention au projet que lui soumit Leibniz en 1671 d’une conquête de l’Égypte, c’est qu’il se préparait à l’invasion de la Hollande, et qu’il avait pour les hérétiques autant de haine que pour les Infidèles. Il eut la satisfaction de faire bombarder Tunis et Alger (1635) et montra à ses successeurs le chemin de ces repaires de pirates. Il envoya Duquesne dans le Levant ; celui-ci fît une descente à Chio, parut dans les Dardanelles avec ses vaisseaux, jeta la terreur au Sérail, et, sous la menace de ses canons, fit renouveler les privilèges jusque-là reconnus au commerce français. C’est la dernière fois d’ailleurs que les rois de France se mettent aussi décidément au rang des ennemis du sultan : la tradition de François Ier l’emportera bientôt pour deux siècles sur les idées de croisade.
L’armée impériale, grossie des 6.000 Français que commandaient Gassion, Coligny, La Feuillade, fut conduite en Hongrie par le grand capitaine Montecuculli et rencontra l’armée du grand vizir à Saint-Gothard, sur le Raab. A la vue des soldats français, à la coiffure ornée de longues perruques blondes, les Turcs se moquèrent et les prirent pour des jeunes filles. Ils se moquèrent peu de temps ; les perruques blondes se battirent bien et eurent le principal honneur de la victoire : car l’empereur leur en témoigna quelque humeur. Le sultan, par la convention de Yasvar, confirma les stipulations du traité de Sitvatorok.
L’empereur ne tira pas encore un grand profit de son succès; il se mêla aux affaires de l’Occident et à la guerre de Hollande. En 1682, Emerich Tœkely, prince de Transylvanie, tenta de soulever la Hongrie autrichienne et en revendiqua la couronne. Il fit alliance avec le sultan qui se disposa à soutenir ses prétentions. Le grand-vizir Kara- Mustapha, gendre de Kœprilü Ier, à la tête de 100.000 Turcs, envahit l’Autriche et se porta aussitôt sous les murs de Vienne ; il en poussa le siège avec une grande activité. Mais la résistance fat très énergique ; la ville pourtant eût
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été enlevée sans doute, et il est impossible de calculer les résultats qu’aurait eus un pareil événement, si le vaillant roi de Pologne, Jean Sobieski, n’était accouru à la tête de toute la cavalerie de son royaume. Il remporta en avant de Vienne l’éclatante victoire du Kahlenberg ; les Turcs levèrent le siège en hâte et s’enfuirent vers le sud. Ce fut un désastre. Kara Mustapha, en arrivant à Belgrade, fut exécuté par ordre du sultan.
Sobieski pensa l’occasion bonne de conduire contre les Turcs une suprême croisade: que l’Europe chrétienne fit un effort, et elle reporterait la guerre sous Constantinople même, et elle rejetterait les Ottomans au delà du Bosphore. L’Europe chrétienne avait de bien autres préoccupations. Pourtant la victoire du Kahlenberg fut le signal de la première réaction offensive des Chrétiens contre les Musulmans ; et c’est pourquoi elle est une dés dates capitales de la question d’Orient.
L’Autriche se décida à suivre l’impulsion donnée par le roi de Pologne, et les rapides succès de ses armées mirent en évidence la décadence des Turcs. Elle remporta la victoire duGran (1684), reprit Bude qui depuis un siècle et demi ^était le boulevard avancé de l’Islam en pleine terre chrétienne (1686). En 1687, le grand vizir Suleïman fut battu à Mohacs, là même où, en 1526, le dernier roi national de la Hongrie, Louis II, avait succombé devant l’irrésistible invasion de Soliman le Magnifique. L’année suivante, les Autrichiens prirent encore Stuhlweissenbourg, auprès de Bude, Semendria au sud de Belgrade. Belgrade même, la glorieuse conquête de Soliman, tomba entre leurs mains. A leur approche, les populations chrétiennes s’agitaient en Serbie, en Grèce, en Thrace, jusqu’aux portes de Constantinople. L’empire turc allait-il tout d’un coup s’écrouler, comme tant d’autres fragiles constructions politiques de l’Orient? En 1691, le grand vizir Mustapha-Zadé, le second fils de Kœprilü Ier, fut tué à Salankemen, au nord de Belgrade. Enfin et surtout, le prince Eugène de Savoie, mis à la tête de l’armée impériale, remporta en 1697, à Zenta, la plus éclatante victoire de cette campagne. Les Autri chiens envahirent aussitôt la Bosnie, la Serbie, marchèrent vers le sud.
D’autres peuples se jetaient sur l’empire turc, croyaient la succession déjà ouverte, venaient à la curée. Les Vénitiens, toujours avides, depuis la croisade de 1204, d’occuper
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les meilleures positions commerciales ou stratégiques, précurseurs en cela des Anglais, attaquèrent la Morée pour remplacer la Crète qu’ils avaient perdue quelques années auparavant ; Thomas Morosini en enleva l’une après l’autre les principales forteresses. Il prit Athènes en 1687. Il y avait une poudrière dans le Parthénon ; les boulets vénitiens firent sauter la poudrière et le temple. Ils conquirent encore la plus grande partie de la côte de la Dalmatie.
Pierre le Grand entra aussi dès ce moment dans la question d’Orient, comprit qu’il ne fallait pas laisser l’Autriche la régler seule, entendit l’appel des Slaves orthodoxes, émit déjà la prétention de protéger les intérêts des chrétiens grecs dans la Palestine, contre la prépondérance des religieux latins protégés par la France, et, pour pouvoir suivre cette politique nouvelle de plus près, descendit vers la mer Noire. Il marcha contre Azov, échoua en 1695, prit la ville l’année suivante.
Mais le sultan avait été assez vaincu : il demanda à traiter. Comme la succession d’Espagne allait s’ouvrir, l’empereur consentit à des négociations. Elles furent rapidement conduites et aboutirent, le 26 janvier 1699, au Traité de Carlowitz.
L’Autriche obtint toute la Hongrie et la Transylvanie, moins le banat de Temesvar, compris entre la Theiss inférieure et les monts Bihar. Elle rendit Belgrade. Elle promit de conserver à Bude le tombeau d’un religieux musulman, uul-Baba, « le père des roses », et il est resté pour les Turcs un lieu de pèlerinage. Les Hongrois F entretiennent Toujours en témoignage de leurs sympathies turques. Venise eut la Morée et la Dalmatie. Pierre le Grand garda Azov. C’était le premier recul des Ottomans: leur empire, même en Europe, était entamé sur trois points.
L’Autriche organisa fortement sa conquête. Les Hongrois étaient mal disposés à supporter sa domination, et Léopold Ier crut les réduire par la violence ; il ordonna contre les chefs de leur nationalité de terribles persécutions et tint à Eperies de sanglantes assises. Il força la diète de 1687 à reconnaître la souveraineté héréditaire des Habsbourg, à xenoncer à ses privilèges d'élections. Il ne fit que surexciter l’esprit d’indépendance des Hongrois, et François Rakoczi, de 1703 à 1705, souleva un moment contre l’empereur tout te royaume. Léopold Ier mourut en 1705. Son fils Joseph Ier
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fut plus habile ; vainqueur de l’insurrection de Rakoczi, il entama des négociations avec l’aristocratie hongroise, et en 1711, l’année même de sa mort, il signa avec ses représentants la convention de Zathmar : moyennant leur soumission définitive, il leur laissa les privilèges auxquels ils tenaient le plus. Les Hongrois furent déloyaux sujets des Habsbourg ; ils allaient même contribuer maintes fois au salut de la monarchie autrichienne.
Le prince Eugène donna aux pays compris entre la Drave et la Save des institutions militaires particulières. Il y appela des colons de la Serbie, heureux d’échapper au joug ottoman; il fit d’eux les gardiens de la frontière. Ce furent les Confins militaires, la « marche >> moderne de la monarchie, des Habsbourg, le boulevard avancé d’où elle allait surveiller les transformations politiques de la péninsule des Balkans.
La guerre de la succession d’Espagne la détourna encore vers l’Italie et les Pays-Bas, où le prince Eugène alla chercher d’autres victoires. Pierre le Grand tenta d’en profiler pour brusquer les événements ; le congrès de Carlowitz ne lui avait assuré qu’un maigre butin. Dès le lendemain de ce traité, une ambassade russe, en grand équipage, montée sur un vaisseau de guerre, la Forteresse, parut à Constantinople et causa chez les Ottomans la plus vive émotion : la mer Noire nlétait donc plus un lac ottoman? Elle n’était plus « la fille inviolée des sultans » ?
D’autre part, les Turcs envoyèrent, à partir de ce moment, des hospodars de race grecque en Moldavie et en Yalachie: peut-être pensaient-ils de cette façon donner quelque satisfaction à leurs peuples. Mais ces hospodars grecs, les Mavrocordato, les Cantacuzène, les Ypsilanti, nommés pour trois ans, accablèrent leurs administrés d’impôts et de vexations variées ; et leurs victimes prirent l’habitude de s’adresser à la Russie et de compter sur son intervention.
L’occasion se présenta une première fois en 1710. Le roi de Suède, Charles XII, était venu se faire battre par Pierre le Grand à Pultava en 1709 et avait trouvé un asile en Turquie. Établi à Bender sur le Dniester, près de la frontière russe, il s’efforcait de faire comprendre au sultan que, comme les Suédois, les Ottomans avaient dans la Russie leur plus redoutable ennemie et qu’il leur fallait aussitôt s’unir pour la rendre impuissante. Pierre le Grand parut
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irrité que le sultan eût reçu dans son empire le roi de Suède vaincu. D’ailleurs il entretenait des intrigues en Serbie, en Valachie. 11 avait fait faire son portrait avec cette inscription: Pierre Ier, empereur des Russo-Grecs. Il était heureux d’avoir un prétexte d’action. Il envahit le territoire ottoman, franchit le Dniester, marcha vers le Pruth. Le grand vizir conduisit contre lui une armée que le sultan refusa de confier à Charles XII, au grand désespoir de celui-ci. Les troupes russes n’en furent pas moins repoussées, enveloppées complètement, a la merci des Turcs, réduites, si ceux-ci voulaient, à une capitulation sans conditions. La maîtresse du tsar, la future tsarine Catherine Ire, le sauva de cette crise ; elle fit porter au grand vizir tous ses bijoux et de riches présents; elle n’aurait sans doute pas désarmé Charles XII au même prix. Le tsar en fut quitte pour signer le traité de Falksen (21 juillet 1711): il restitua Azov et s’engagea à ne pas intervenir dans les affaires polonaises. C’était la seule concession que le sultan faisait aux idées politiques de Charles XII : il pensait ainsi dresser une barrière devant l’expansion de la Russie vers l’ouest. Elle n’était pas suffisante.
Les Turcs crurent que la fortune leur revenait et reprirent les hostilités contre Venise. En moins d’une année, ils reconquirent la Morée. L’Autriche, garante du traité de Carlowitz, libre vers l’ouest par le règlement de la succession d’Espagne, intervint. Le prince Eugène arriva des Pays-Bas et renouvela ses victoires passées. Il battit les Ottomans à Peterwardein (1716), conquit Temesvar et tout le Banat, enleva Belgrade. Le sultan effrayé se hâta de traiter à Passarowitz (juillet 1718). Il paya cher son imprudence. Venise renonça à la Morée, où du reste son intolérance religieuse avait excité chez les orthodoxes de violentes haines ; elle garda seulement la Dalmatie : elle aussi reculait de jour en jour et se renfermait dans ses lagunes, pour y mourir. Mais F Autriche prit le Banat de Temesvar, la Serbie septentrionale avec Belgrade, et la Petite Valachie jusqu’à l’Aluta. Elle ne s’est jamais avancée plus loin dans la direction de Constantinople. On comprend qu’elle tienne le prince Eugène pour le plus illustre de ses hommes de guerre.
Les défaites subies éclairèrent les Turcs sur les dangers dont ils étaient menacés. Le malheur leur rendit l’énergie perdue, et ils se persuadèrent de la nécessité de remédier
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aux abus de leur gouvernement. 11 y avait dans les Etats voisins des forces que jusque-là ils avaient méprisées, mais avec lesquelles il leur fallait désormais compter; et, de même que Pierre le Grand avait emprunté à l’Occident les principes de la transformation sociale imposée à la Russie, aussi les sultans demandèrent des leçons à l’Europe. Ils s’adressèrent naturellement à la France, en souvenir de la tradition diplomatique inaugurée par François Ier, et restée, malgré Louis XIY, l’un des éléments essentiels de la lutte contre la maison d’Autriche. Mais, tandis qu’autrefois c’était François Iep qui sollicitait l’intervention du sultan, et que celui-ci prenait avec le roi de France un ton quelque peu protecteur, les rôles maintenant sont renversés, et c’est la France qui le plus souvent tient entre ses mains la fortune de l’empire ottoman, par ce fait seul que l’Autriche, jadis préoccupée surtout de ses intérêts dans l’Occident, a évolué vers l’Orient, que la Russie est entrée en scène, et ' qu’ainsi en quelque sorte le centre de gravité du continent européen s’est déplacé à l’est.
Alors prend naissance, dans le système politique du gouvernement de Versailles, une conception qui d’année én année se précisa et qui s’est conservée jusqu’à nos jours: la France a, depuis François Ier, des avantages commerciaux considérables, un monopole réel dans les ports du Levant. Elle a obtenu du sultan, pour ses nationaux et pour les catholiques en général, des privilèges religieux suffisants, et susceptibles d’améliorations. Elle a intérêt au maintien de cette situation ; toute intervention étrangère ne peut que lui être nuisible. Elle se doit pourtant à ellemême, à son renom de générosité chevaleresque, à son vieux titre de « fille aînée de l’Eglise », de ne pas couvrir de sa complaisance et d’une sorte de complicité les persécutions encore trop fréquentes ordonnées par les sultans contre les chrétiens, les cruautés du gouvernement ottoman, la barbarie asiatique dont il donne trop souvent les preuves. Elle ne peut lier amitié avec lui qu’à condition de le transformer, d’entreprendre son éducation par ses marchands et par ses consuls, de l’élever à la dignité d’un gouvernement civilisé. Ce sont les termes essentiels du dogme qui s’établit dans la diplomatie française de l’intégrité de l’empire ottoman.
Jamais la France ne l’a appliqué avec plus d’éclat, n’en a tiré plus de prestige que pendant la guerre de la succès-
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Le sultan fut quand même obligé d’agir Pierre le Grand n’avait pas réussi à conclure l’alliance étroite qu’il rêvait avec la France. Sa veuve Catherine Ire n’avaitpas davantage réussi à marier sa fille Élisabeth avec Louis XY. Rebutée sans cesse par le gouvernement français, la Russie conclut en 1725 avec l’Autriche une étroite alliance qui eut une durée plus que séculaire, malgré quelques interruptions. Elles ne s’accordèrent pas seulement sur la question polonaise ; elles s’entendirent aussi contre la Turquie. La Russie était désormais la libératrice attendue par les peuples des Balkans ; les conflits, lës incidents de frontières faciles à aggraver étaient presque continuels entre les deux empires. Les Tartares de Crimée et les Cosaques du Don et du Dniéper étaient sans cesse en état de guerre. Profitant de cette situation, informé peut-être des efforts de l’ambassadeur de France à Constantinople, le gouvernement russe envoya brusquement une armée contre Azov. La ville fut prise (1736) ; Bakhi-seraï, la résidence du khan des Tartares, fut complètement duitréte
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Toute la Crimée fut parcourue par les troupes russes et mise à feu et à sang.
L’Autriche offrit sa médiation, le sultan l’accepta : il ignorait son accord avec la Russie. La Russie exposa ses revendications : l’annexion de tout le pays du Caucase au Danube, la libre navigation de la mer Noire, l’indépendance de la Moldavie et de la Yalachie. L’empereur trouva ces prétentions suffisamment modérées, et, en récompense de ses bons offices, réclama pour lui-même le district de Novi- Bazar, au sud de la Serbie. Le sultan se vit joué. Il refusa naturellement d’admettre de pareilles conditions ; une armée autrichienne envahit la Serbie, prit Nisch ; puis l’empereur déclara la guerre aux Turcs.
Le sultan recourut alors à la France, et Villeneuve redevint tout-puissant dans les conseils de la Porte. Les Turcs, se souvenant des défaites que leur avait infligées le prince Eugène, redoutaient la guerre et paraissaient prêts aux négociations. Villeneuve releva leur courage : le prince Eugène venait de mourir (1736); ses successeurs ne le valaient pas ; l’armée ottomane au contraire avait été transformée par des officiers français ; elle était capable de contenir les Autrichiens, de vaincre.
Il eut raison. Les généraux autrichiens Seckendorf, Neipperg, étaient en effet des incapables. Avant de s’avancer de Nisch sur Sofia, ils voulurent prendre Widdin sur le Danube, et échouèrent. Enhardis, les Turcs reprirent Nisch et descendirent sur Belgrade par la vallée de la Morava (1737) ; ils prirent Orsova en 1738, et, au printemps suivant, ils osèrent remettre le siège devant Belgrade, recommencer les exploits de Soliman le Magnifique.
Villeneuve les trouva cette fois téméraires : il savait la force de cette ville ; il savait qu’après un échec, ils seraient aussi démoralisés qu’ils étaient alors entreprenants ; il eut peur que leur audace compromît tout. Et il résolut d’intervenir personnellement pour sauver l’oeuvre bien commencée.
Il quitta Constantinople le 26 mai 1739 en grand équipage, avec une suite nombreuse et magnifique, afin de prouver aux populations que l’ambassadeur du roi Très Chrétien était le seul maître de la paix et de la guerre. Une telle démonstration devait aussi, paraît-il, en imposer aux Autrichiens.
Il eut plus de succès que sans doute il ne l’espérait; arrivé à Belgrade, il entamaaussitôtdesnégociationsavecNeipperg, le général autrichien. Celui-ci vint les continuer au camp
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turc devant la ville ; le grand-vizir, qui le reçut, s’emporta en violences contre lui, etNeipperg, menacé par une explosion du fanatisme musulman, eut peur, se réfugia chez l’ambassadeur de France, sous sa sauvegarde. Très rapidement Villeneuve le décida à demander à l’empereur de pleins pouvoirs pour traiter, et, quand ils furent arrivés, il lui fît signer le 1er septembre 1739 le traité de Belgrade.
L’Autriche rendait au sultan la Serbie, la Valachie occidentale, Orsova, Belgrade même, que les Turcs n’avaient pas pris et dont elle obtint seulement de raser les fortificaLoiis nouvelles dont elle l’avait entourée. Les conséquences de ce désastre furent lointaines : depuis cette date jusqu’à 1878, l’Autriche ne dépassa pas les frontières où le traité de Belgrade la fixait. Son offensive dans la péninsule des Balkans était pour longtemps brisée, et par la France.
La Russie traita aussi quelques semaines après. Elle ne garda qu’un lambeau de territoire entre le Dniéper et le Boug, à distance de la côte, qui lui restait interdite.
Villeneuve poussa son succès jusqu’au bout. L’année suivante, le 19 juillet 1740, il fit signer un pacte de défense mutuelle entre la Suède et la Turquie. Si la Pologne était pénétrée par l’influence austro-russe, d’autres obstacles lui étaient ainsi opposés.
Et enfin, en récompense du service considérable que le marquis de Villeneuve venait de lui rendre, le sultan renouvela et compléta les Capitulations précédemment accordées à la France : les privilèges commerciaux des marchands français furent de nouveau proclamés et étendus. L’Orient fut alors pour nous comme un immense empire colonial qui reçut nos objets d’exportation etnous livra les siens, dans des conditions exceptionnellement favorables. Les sanctuaires de la Palestine furent maintenus en la possession des religieux latins, en dépit des prétentions des orthodoxes soutenus par la Russie. Les Capitulations de 1740 sont encore la loi des Français de l’empire ottoman ; mais beaucoup des privilèges qu’elles réservaient à la France ont été étendus à d’autres nations, à presque toutes les nations de l’Europe, et la situation actuelle n’est plus comparable avec celle du siècle dernier.
Quoi qu’il en soit, le traité de Belgrade fut le plus beau succès obtenu parla diplomatie française au xvme siècle. Il grandit singulièrement le prestige de la France en Orient, parmi les Turcs surtout. L’ambassadeur de France resta
E. Driault. — Question d’Orient. 4
longtemps le conseiller le plus écouté du sultan, un véritable premier ministre sans portefeuille, sans responsabilité, le protecteur d’ailleurs tout naturel des populations sujettes, « le grand-vizir des chrétiens », comme on a dit, une sorti de vice-empereur. Ne pouvait-on pas espérer conduire 4 bien, dans de telles conditions, l’éducation nouvelle de la Turquie ? Pierre le Grand avait plus complètement transformé la Russie. — Mais la Russie était son pays, et non un pays étranger, et une réforme, surtout morale, n’est bonne qu’autant qu’elle est faite par* l’effort même du sujet.