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II. — Progrès des Russes

Pendant vingt-cinq années, le conflit oriental s’apaisa. L’Europe fut occupée d’autres soins. Il fut question du démembrement de l’Autriche ; il fut question ensuite du démembrement de la monarchie prussienne. L’Angleterre prit à la France son empire colonial. Les Etats Chrétiens se déchirèrent entre eux.

Lés Ottomans jouirent de ce spectacle. La France essaya de les pousser contre Marie-Thérèse pendant la guerre de la succession d’Autriche. Mais ils étaient fatigués sans doute des dernières luttes ; ils étaient satisfaits du résultat obtenu à Relgrade, ne se souciaient pas de le compromettre. Aussi bien, Fleury n’avait jamais consenti à une alliance formelle avec eux. Marie-Thérèse très habilement distribua de riches dons dans le divan et le harem. Les Turcs ne bougèrent pas.

Puis le renversement des alliances de 1756 les émut au dernier point. L’union de la France avec l’Autriche et la Russie leur parut monstrueuse et leur causa les plus vives inquiétudes. Cette triple alliance se tourna contre la Prusse et ne dura pas.

Presque aussitôt après son avènement (1762), la tsarine Catherine II attira de nouveau l’attention de l’Europe sur la question d’Orient et prétendit la résoudre d’un coup. Allemande de naissance, elle n’en défendit pas moins vigoureusement les intérêts de l’orthodoxie, sous lesquels elle pouvait dissimuler son ambition. Fort libre en fait de croyances, « philosophe» et correspondante assidue des philosophes de France, elle fît répandre pourtant dans tout le pays des Balkans la vieille légende que l’empire des Turcs serait détruit par une nation blonde venue du nord; elle se présenta aux chrétiens la croix grecque à la main et pensa

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par ce signe les soulever en masse. Chez tous les souverains russes qui ont agité ces passions religieuses, de Pierre le Grand à Alexandre II, il est bien difficile de distinguer la sincérité religieuse de la politique de l’intérêt bien entendu, et il se cache en eux, en des proportions variables et parfois impossibles à déterminer, une variété très originale du machiavélisme.

D’abord, la mort du roi de Pologne Auguste III donna à Catherine l’occasion d’intervenir dans les affaires de ce malheureux royaume. Elle y établit sur le trône son amant Stanislas Poniatowski. Elle y entretint les dissensions religieuses. Lors de la formation de la confédération de Bar, elle y envoya des troupes, sous prétexte de protéger les Juifs et les orthodoxes inquiétés par les catholiques et de faire respecter la liberté de conscience. Voltaire applaudit.

Le gouvernement français fit quelque chose pour sauver la Pologne. Choiseul rappela aux Ottomans l’intérêt qu’ils avaient eux-mêmes à l’intégrité de la Pologne. Le baron de Tott montra au divan les continuels empiétements de la Russie : elle avait donné au pays récemment occupé par elle entre le Dniéper et le Boug le nom de Nouvelle-Serbie ; elle y organisait de nombreuses et redoutables colonies militaires ; elle nourrissait des intrigues suspectes en Moldavie, en Valacbie. Elle se réservait évidemment de reprendre ses projets sur la mer Noire dès qu’elle serait libre vers la Pologne. Il était prudent au sultan de la prévenir.

Ce raisonnement fut compris : le sultan se prépara à r gir. Un prétexte le servit. Des troupes russes, pour entrer en Pologne par le sud, violèrent le territoire turc vers Balta, à l’est du Boug. La tsarine ne daignant pas s’expliquer sur ■ce fait, le sultan lui déclara la guerre, le 30 septembre 1768. Au printemps suivant, les Janissaires se portèrent aux bords du Dniester.

Cette première campagne ne leur fat pas favorable. Les opérations traînèrent en longueur autour de Choczim ; à la fin, les Turcs furent surpris au passage du Dniester, dispersés en une folle panique. Les Russes les suivirent aussitôt vers le sud, et, par la connivence des populations, entrèrent à Yassy, à Bucharest.

L’année suivante (1770), l’empire ottoman fut ébranlé, jusque dans ses fondements, par l’une des plus étonnantes aventures de toute cette histoire. Un Grec de Larissa, Papaz-Ogli, devenu capitaine dans l’armée russe, proposa

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au comte Orlof de soulever la Grèce : il assura l’entreprise facile ; des nouvelles venues des Balkans paraissaient le prouver.

Une flotte russe, partie de Saint-Pétersbourg, traversa toute la mer Baltique, les détroits danois, fut reçue triomphalement dans les ports anglais. L’Angleterre alors ne redoutait rien de la Russie ; elle ne craignait pas encore ses progrès vers l’Inde ; son ennemie, c’était partout la France. De plus, la Russie, encore mal outillée, inhabile aux travaux de l’industrie, était une cliente de l’Angleterre ; et, en s’unissant à elle dans le Levant, celle-ci espérait profiter de ses victoires, obtenir des avantages commerciaux, ruiner peut-être le monopole de la France. Elle consentit donc à mettre au commandement des vaisseaux russes, à côté de l’amiral Spiridof, un ancien officier anglais, Elphinston, et la flotte de la tsarine, mieux conduite, bien pourvue de vivres et de munitions, fit voile vers le détroit de Gibraltar. Choiseul songea, dit-on, à la détruire au passage. C’eut été facile sans doute ; c’eût été le vrai moyen de sauver l’empire ottoman et les intérêts français dans la Méditerranée : le gouvernement anglais déclara qu’il ferait de la moindre attaque un cas de guerre. Choiseul n’osa : sa situation au pouvoir était à ce moment minée par l’influence de Madame Du Barry.

La flotte russe passa, entra dans la Méditerranée. A Livourne, Alexis Orlof en prit le commandement suprême, et en avril 1770, la conduisit sur les côtes grecques. Elle parut en vue du Marna, de cette région montagneuse de la Morée, où vivait, dans une indépendance complète, et même dans une continuelle hostilité contre les Turcs, une hardie population de klephtes, autant brigands que patriotes et chrétiens. Ce fut par toute la Morée une extraordinaire émotion. Les Grecs se soulevèrent contre le sultan : ils crurent toucher le moment de la délivrance ; des légions Spartiates se formèrent et se joignirent aux marins russes. Les Roumains et les Serbes s’agitèrent aussi ;» par tout l’empire ottoman, les nationalités opprimées depuis trois siècles ressuscitaient et reprenaient les armes.

Ce beau mouvement n’eut pas de suites heureuses. Les Russes s’entendirent mal avec les Grecs ; peut-être les dissentiments qui séparent aujourd’hui les Grecs et les Slaves se manifestèrent-ils déjà. Orlof conduisit une petite troupe contre Tripolitza ; l’attaque échoua, un peu par la faute des

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uns et des autres. Il recula, rembarqua ses soldats, reprit la mer pour échapper aux Turcs. Ceux-ci se vengèrent sur les Grecs, ordonnèrent d’épouvantables massacres à Tripolitza, Trikala, dans les îles, à Lemnos, àSmyrne. Les Grecs s’en prirent à ceux mêmes qu’ils venaient d’acclamer ; ils s’indignèrent contre ce qu’ils appelaient « la fuite des Russes». Leurs désillusions éclatèrent en manifestations tumultueuses contre la tsarine qui les avait trompés et livrés sans défense à la vengeance du sultan.

L’échec était grave. Orlof le répara bientôt, grâce à des circonstances heureuses. Les vaisseaux turcs de l’Archipel, ignorant la position exacte de la flotte russe, furent poussés parles vents dans la rade de Tchesmé, derrière l’île de Chio; ils s’y serrèrent les uns contre les autres dans un espace trop étroit pourla liberté de leurs mouvements. Orlof survint et, par un coup d’audace que lui inspira Elphinston, il se jeta sur les Turcs. Il poussa au milieu de leurs vaisseaux immobilisés quelques brûlots : l’incendie se déclara ; en quelques instants, il gagna toute la flotte ottomane ; elle fut entièrement détruite, presque sans combat, au milieu dus hourrahs des Russes (3 juillet 1770). Elphinston voulut les mener tout de suite à Constantinople ; ils refusèrent de le suivre ; il conduisit plusieurs vaisseaux aux Dardanelles, s’y maintint quelque temps ; il ne fut pas soutenu. Le baron de Tott mit la capitale ottomane en état de défense ; Orlof ne parut pas ; il se contenta d’occuper quelques îles de l’Archipel. Le succès était ainsi déjà considérable ; l’effet produit en Europe fut immense : il sembla que l’empire ottoman fût à la merci de Catherine II.

L’Autriche s’alarma. Elle craignit que la question d’Orient ne fût aussitôt résolue par les Russes, et sans elle ; elle n’y pouvait consentir. Elle se rapprocha de la Prusse, comme elle devait le faire, en des circonstances analogues, un siècle plus tard, quand l’armée russe en 1878 vint camper devant Constantinople. L’empereur Joseph II eut avec le roi de Prusse Frédéric II deux entrevues consécutives, à Neisse et à Neustadt: il renonça à jamais à la Silésie ; il obtint à ce prix l’appui de Frédéric ; ils fondèrent ensemble ce qu’ils appelèrent « le système patriotique allemand », se promirent un concours mutuel à la fois contre la France et contre la Russie.

Les Russes avaient remporté de nouveaux succès au nord du Danube. Ils avaient conquis la Crimée, obligé le khan

des Tartares à fuir à Constantinople, pris Akkermann, Kiliar Ismaïl. Roumiantzof avait remporté la victoire de Kagoul (1771). L’Autriche intervint, prétendit imposer sa médiation entre les belligérants, déclara qu’elle ne permettrait pas le passage du Danube par les armées russes, signa un traité d’alliance avec le sultan. La tsarine ne paraissait pas vouloir céder ; la guerre était imminente.

Frédéric II l’empêcha par une énergique action diplomatique à Pétersbourg. Catherine II n’était pas sans redouter les conséquences d’une guerre avec l’Autriche, à plus forte raison avec l’Autriche et la Prusse ; elle se montra bientôt plus traitable. Le roi de Prusse lui offrit de prendre en Pologne le paiement de ses victoires : ses agrandissements n’y éveilleraient pas les inquiétudes de l’Autriche qui s’agrandirait d’autant ; la Prusse participerait à cet accord, selon le principe éminemment juste de l’égalité des parts. Tout le monde obtiendrait satisfaction sans complications hasardeuses. Catherine II adopta cette manière de voir : elle ne pouvait faire autrement. L’orage, un moment menaçant sur le Danube, s’éloigna et retomba sur la malheureuse Pologne : « J’ai fait l’office de capucin, (lisait Frédéric II ; j’ai éteint les flammes. » — « Au nom de la très sainte Trinité, la Prusse, l’Autriche et la Russie communièrent d’un même corps eucharistique », comme disait encore le roi de Prusse, c’est-à-dire, en des termes moins mystiques, qu’ils opérèrent un premier démembrement de la Pologne (15 janvier 1772).

La question turque se régla par suite plus aisément. Des négociations s’ouvrirent d’abord à Focsani ; elles n’aboutirent pas. Le comte Grégoire Orlof, qui y représentait la tsarine, retourna bientôt à Saint-Pétersbourg ; car ses fonctions auprès de Catherine II l’obligeaient à la résidence, et il craignait d’être remplacé dans « l’appartement ». D’autres pourparlers furent échangés ensuite à Bucharest. Les hostilités se ralentirent. Les Russes éprouvèrent même quelques échecs. Enfin Roumiantzof passa le Danube, fut vainqueur à Bazardjik, bloqua le grand vizir dans Choumla. Le 21 juillet 1774, les Ottomans signèrentle traité de Koutchouk- Kaïnardji.

La Russie obtint peu d’avantages territoriaux: Azov, Kertch, Iénikalé, Kinburn. Elle fit proclamer l'indépendance de la Crimée ; elle obtint le droit de libre navigation sur la mer Noire. Ces avantages furent même compensés

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pardes avantages équivalents que s’attribua l’Autriche; sans déclaration de guerre, en dépit même de l’alliance conclue avec le sultan en 1771, uniquement par la consciencieuse application du principe commode de l’égalité des parts, elle occupa la Bukowine, et le sultan dut y consentir (1775). On lui fit entendre que l’Autriche l’avait sauvé en 1771 d’une ruine imminente, et que la reconnaissance est une belle vertu.

Mais Catherine II introduisit dans le traité de Kaïnardji d’autres stipulations où l’égalité ne pouvait être assurée. La Porte s’engageait à prendre en considération les représentations qui seraient faites par le gouvernement russe en faveur de l’Église grecque de Constantinople et de ses desservants, et à accueillir, avec les égards qui conviennent entre puissances amies et respectées, les démarches des ministres russes en faveur des principautés de Moldavie et de Yalachie. Stipulations vagues, qui ouvraient la voie aux interprétations les plus étendues, qui dissimulaient mal ce double fait parfaitement compris par les agents diplomatiques de l’Autriche : la tsarine obtenait en réalité le protectorat des principautés roumaines et le protectorat des chrétiens de l’empire ottoman, c’est-à-dire le droit d’intervenir dans les affaires intérieures de cet empire. « Tout l'échafaudage des stipulations du traité de Kaïnardji, écrivait alors Thugut, agent autrichien à Constantinople, plus tard chancelier de l’empire, est un modèle d’habileté de la part des diplomates russes, et un rare exemple d’imbécillité de la part des négociateurs turcs. Par l’adroite combinaison des articles de ce traité l’empire ottoman devient dès aujourd’hui une sorte de province russe1. »

Marie-Thérèse et Kaunitz furent naturellement très effrayés du danger de l’ambition moscovite, mal détournée et pour peu de temps sans doute par le démembrement de la Pologne. Jusqu’à la mort de l’impératrice, le gouvernement autrichien se tint sur la réserve, surveillant jalousement les agissements de la politique russe, et peu disposé à laisser se produire sur le Danube de nouveaux troubles dont Catherine II ne manquerait pas de profiter.

Cette sagesse n’était pas pour plaire au fils de Marie- Thérèse, le brouillon Joseph II. Dans le boufeversemenl général de l’Europe à la fin du xvme siècle, il fit tout pour

{. Sorel, La question d' Orient au xvm0 siècle , p. 2G0-261.

satisfaire son amour de l’agitation, et, jugeant qu’il suffisait de n’avoir point de scrupules pour réussir, comme les Hohenzollern, il se dépensa dix ans dans tous les sens en des efforts énormes dont le résultat fut nul. Du vivant de sa mère, qu’il effrayait de sa turbulence, il tenta de mettre la main sur la succession de Bavière un moment ouverte. Il en fut empêché par la diplomatie française qui ne voulait pas que l’Autriche grandit sur le Rhin, et surtout par Frédéric de Prusse qui, lui aussi, tenait à pousser les Habsbourg sur le Danube. Comme les traités de Westphalie, le traité de Teschen de 1779 rejeta l’ambition autrichienne à l’est.

Joseph II pensa alors, dans cette direction, à recueillir quelques lambeaux de la succession ottomane. Catherine II répondit à ses avances, enchanté de cette complicité qui lui permettrait de tirer parti de ses avantages. Depuis longtemps, une correspondance s’était établie entre Joseph et la tsarine sur ce sujet, et ils se mettaient peu à peu d’accord : ensemble, ils travailleraient à la délivrance des chrétiens opprimés par les Turcs ; ensemble, tous deux ayant des sujets slaves, ils répondraient à l’appel des Slaves des Balkans ; ensemble, ils conduiraient la croisade contre le Croissant. Ils prévoyaient bien quelques difficultés pour l’heure du partage; mais ils auraient, avant ce moment, élargi les frontières de leurs empires ; chacun d’eux se flattait de l’espérance de jouer l’autre. D’ailleurs pour pêcher en eau trouble, il convient d’abord de troubler l’eau.

A ns prit corps d’année en année, dans les lettres des deux souverains, le fameux projet grec, dernière manifestation de l’Autriche et de la Russie contre le sultan; il est resté aussi l’expression la plus nette de l’ambition des deux puissances dans les Balkans. Sous sa première forme, qui remonte à l’année 1772, il attribue à la Russie la partie orientale de la péninsule des Balkans, Moldavie, Yalachie, Bulgarie, Roumélie et Thrace, avec Constantinople et les Dardanelles; à l’Autriche, la partie occidentale, Serbie, Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine jusqu’à la Morée. Sous sa forme définitive, en 1781, il comporte la formation de deux États chrétiens : la Moldo-Valachie, dont le souverain sera à choisir, et l’empire grec, restauré à Constantinople pour Constantin, le second des petits-fils de Catherine II, avec la réserve que cette couronne impériale sera à jamais séparée de la couronne impériale de Russie.

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La tsarine prendra seulement Otchakof et la petite Tartarie comprise entre le Boug et le Dniester, avec deux îles de l’Archipel pour les intérêts de son commerce. L’Autriche aura la Petite Yalachie jusqu’à l’Aluta, Widdin, Orsova, Belgrade, à peu près ses acquisitions du traité de Passarowitz, et en outre tout le pays situé le long de l’Adriatique jusqu’à la ligne la plus droite de Belgrade à l’embouchure du Drin et au lac de Scutari, c’est-à-dire la Bosnie et l’Herzégovine qu’elle a occupées depuis. Venise sera indemnisée de ce qu’elle pourra perdre ainsi en Dalmatie par l’occupation de la Morée, de la Crète et de Chypre.

Les auteurs du projet grec se rendaient compte des embarras que pouvait leur créer la France, forte de ses privilèges séculaires dans le Levant. Il leur parut bon de lui faire sa part, au risque, si elle la refusait, de se passer de son assentiment ; il fut question de lui réserver, par exemple, l’Égypte et la Syrie. L’ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, M. de Ségur, fut circonvenu par les ministres de la tsarine; il comprit ce qu’on attendait de lui; il fut séduit par la pensée d’une grande alliance des nations chrétiennes qui refouleraient enfin en Asie « la barbarie musulmane ». Son avis et son enthousiasme ne furent pas partagés par le gouvernement français qui s’en tint à la politique de l’intégrité de l’empire ottoman. Louis XYI avait alors des préoccupations plus pressantes; les difficultés financières où il se débattait l’obligèrent bientôt à la convocation des États-Généraux, et la Révolution de 1789 interrompit brutalement le grand dessein de M. de Ségur.

Elle n’arrêta pas, au moins d’abord, l’exécution du projet grec. Joseph II et Catherine II étaient d’appétit à se passer d’un troisième complice dans le démembrement de l’Empire turc. Dès le traité de 1774, la tsarine avait préparé activement les approches et n’avait laissé aucun doute au sultan sur scs intentions. Potemkin, nommé au gouvernement de la Russie méridionale, avec les pouvoirs extraordinaires d'un vice-roi, avec une réelle souveraineté fortifiée par sa situation personnelle auprès de Catherine II et par un tempérament très autoritaire, entreprit la colonisation de ces vastes et fertiles provinces. Ce fut une œuvre gigantesque, même en comparaison de la germanisation que dans le même temps Frédéric II poursuivait dans les nouveaux territoires de son royaume. Certes Potemkin ne l’acheva pas ; une seule carrière n’y pouvait suffire. Mais il com-

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mença de fixer les colons au sol, de faire défricher les> steppes qui sont devenus depuis de merveilleuses terres à blé; il y attira ainsi une population de jour en jour plus serrée ; il indiqua les abondantes ressources qu’elle y pouvait trouver. Il déplaça très sensiblement vers le sud le entre de gravité de l’empire russe, que Pierre le Grand avait porté vers la Baltique ; il le poussa vers la mer Noire, dans la direction du Bosphore, et dès lors, plus la Russie a exploité les richesses naturelles de ce domaine, plus elle a eu besoin d’un débouché vers la Méditerranée.

En ce sens, la possession de la Crimée était d’absolue nécessité. En 1784, en dépit du traité de 1774 qui en garantissait l’indépendance, la tsarine déclara la presqu’île annexée à son empire, et le dernier souverain tartare du sang du Tchinguiz-khan alla mourir chez les Turcs. En 1787, Catherine alla visiter ses provinces du sud, cet « empire de Tauride » que Potemkin organisait. Ce fut un voyage triomphal, où le favori exagéra les résultats de son gouvernement, faisant naître sur le passage de sa souveraine des villages populeux, des villes bruyantes d’activité au milieu des solitudes muettes. Il la conduisit à Kherson, où elle vit un arsenal formidable préparé pour la guerre sainte prochaine, à Sébastopol, dont le port naturel était déjà aménagé; il lui montra de nombreux vaisseaux de guerre sur loutes ces côtes; il la fît passer sous des arcs-de-triomphe portant cette inscription : « Chemin de Byzance ». Il la précéda jusqu'à la frontière turque, comme pour indiquer à ses armées la route de l’invasion. Elle eut à Kherson une entrevue avec l’empereur Joseph II et le projet grec entra dans la voie de l’exécution.

Le Divan vit dans le voyage de Kherson et dans l’occucupationde la Crimée de suffisantes provocations. Il déclara la guerre à la Russie dès le 13 août 1787. Mais les Turcs ne furent pas prêts à entrer en campagne avant le printemps suivant. Ils prirent alors l'offensive et se jetèrent sur Kinburn, d’où Souvarof les repoussa. Le général russe, poursuivant son succès, prit Otchakof, marcha vers le Dniester. Joseph II, retenu pendant ce temps par l’insurrection des Belges, envoya Land on contre les Turcs au commencement de l'année 1789. Belgrade fut prise, et les Autrichiens entrèrent en Bosnie. Les opérations militaires sur le Danube furent encore retardées par une diversion suédoise. Gustave III, fidèle à l'alliance turque conclue en 1740, fidèle

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surtout aux vrais intérêts de la Suède et inquiet pour elle du sort de la Pologne, conduisit une armée en Finlande et marcha sur Pétersbourg. Il ne fut arrêté que par l'opposition des nobles suédois habilement entretenue par la tsarine, et signa la paix de Warelœ.

Frédéric le Grand était mort. Son neveu Frédéric-Guillaume II continuait tant bien que mal sa politique. Le premier ministre prussien, le baron deHerzberg, s’inspirant des événements de 1772, pensa tirer des complications orientales une nouvelle occasion d’agrandissement pour sonpays. Il fit aux belligérants les propositions suivantes : la Russie prendrait Otchakof et la Bessarabie jusqu’au Pruth, mais céderait une partie de la Finlande à la Suède; l’Autriche prendrait la Moldavie et la Yalachie, mais rendrait la Galicie à la Pologne; moyennant quoi, la Suède et la Pologne donneraient à la Prusse une partie de la Poméranie, Tliorn et Danzig ou les embouchures de la Vistule. Les négociations que ce plan suscita furent très lentes, puis rompues par d’autres complications.

La Révolution française prenait des proportions considérables. D’émeute en émeute, l’autorité de Louis XYI s’écroulait, et de nouveaux principes étaient proclamés dont le caractère général inquiétait la sécurité des autres souverains. Joseph II mourut le 10 février 1790. Son frère Léopold II étaitplus prudent; il redoutait, comme leur mère, l’ambition russe; il se préoccupait de la situation de la Belgique et surtout des graves événements qui se déroulaient en France. Il se rapprocha de la Prusse au congrès de Reich enbach (1790), et, accentuant bientôt sa défection à l’égard de la Russie, il signa avec les Turcs l’armistice de Giurgewo dès le 19 septembre 1790, et traita définitivement avec le sultan à Sistova (30 décembre 1791). Il rendit Belgrade, ne garda que le Vieil-Orsova et le petit district de l’Unna.

Catherine II, tout en protestant vigoureusement de sa /aine contre les Jacobins de France, dé sa bonne volonté à envoyer contre eux ses meilleures troupes, n’eût pas été fâchée, en attendant, d’achever ses desseins sur le Danube. Elle continua, quelques mois encore, les hostilités : Souvarof avait pris Kilia, Ismaïl, où il avait fait massacrer presque toute la population, brisé les régiments turcs à la bataille de Focsani. Une autre armée russe occupa Anapa, au pied du Caucase, sur la mer Noire. Mais la tsarine s’ef-

fraya des menaces de guerre de la Prusse, de l’Autriche, de l’Angleterre même, qui commençait à comprendre le danger des projets russes sur la Méditerranée. Elle consentit à signer la paix de Yassy (9 janvier 1792). Elle garda Otchakof et le pays compris entre le Boug et le Dniester. Ce fut encore la Pologne qui paya pour la Turquie : la Prusse et la Russie la démembrèrent une seconde fois en 1793; l’ Autriche prit part avec elles au dernier partage et à la destruction totale de la République polonaise, par le traité de Saint-Pétersbourg, le 3 janvier 1795.

La réconciliation fut de nouveau complète entre l’Autriche et la Russie. L’alliance fondée en 1726, renouvelée en 1756 contre la Prusse, en 1772 contre la Pologne, en 178,1 contre la Turquie, se resserra pour quelques années encore. Elle devait être à l’avenir plus fragile, par le contact plus sensible des deux empires plus proches. C’est que, dans le temps même où l’Autriche prenait définitivement conscience de ses intérêts sur le Danube inférieur, la Russie y portait non moins nécessairement ses vues, et devenait maîtresse des côtes septentrionales de la mer Noire; l’alliance était suspecte : elle n’était déjà plus pour l’Autriche qu’un moyen de surveiller et de contenir la Russie.

Les succès des Russes sur la mer Noire ne les empêchaient pas de préparer l’avenir de leur empire asiatique. Ils avaient pris possession de la Sibérie au xvne siècle. En 1604, ils avaient occupé Tomsk, en 1628 Krasnoiarsk, en 1642 Iakoutsk; en 1615, ils avaient atteint Okhotsk; en 1648, ils avaient fondé Nertchinsk sur la Chilka, l’un des bras du fleuve Amour; en 1696, ils étaient au Kamtchatka et en achevaient la conquête en 1711. Déjà même ils poussaient leurs colonies plus loin vers le sud; un de leurs voyageurs, Stépanof, explora le Soungari en 1654, et diverses tentatives de pénétration dans ces régions excitèrent les inquiétudes des Chinois; ils commencèrent à prendre des mesures de précaution et obtinrent en 1689 le traité de Nertchinsk : la limite des deux empires désormais voisins fut fixée à l'Argoun, le bras méridional de l’Amour. De ce côté, cette frontière n'a pas changé depuis; mais elle devait être mo difiée très sérieusement dans le bassin inférieur du fleuve. Vers l’ouest, au nord de. la mer d’Aral, les Russes s’avan-

eaient dans les steppes des Kirghiz ; ils occupaient Omsk en 1716 et Semipalatinsk en 1718; mais ils devaient attendre jusqu’au xixe siècle pour faire dans cette direction des progrès décisifs. Encore sous le règne de Pierre le Grand, ils franchissaient le Caucase, prenaient Derbent en 1 722, puis Bakou, et tout le Mazandéran ou la côte méridionale de la mer Caspienne; sur la rive orientale de cette mer, ils s’établissaient en 1716 à Krasnovodsk, non loin de l’endroit où devait être plus tard la tête de ligne du chemin de fer transcaspien.

Car, après le glorieux règne d’Abbas-le-Grand, mort en 1628, l’empire des Sofis de Perse s’était aussitôt démembré en plusieurs khanats indépendants. En particulier, il y avait une opposition irréductible entre les Persans chiites et les Afghans sunnites. C’est en grande partie pour s’être trouvés enserrés entre les sunnites de la Mésopotamie et de l’Afghanistan que les Persans sont restés en général impuissants dans les temps modernes. L’Afghan Mir-Mahmoud, au commencement du xvme siècle, entreprit même la conquête de la Perse; il s’empara de Kirman, remporta la victoire de Gulnabad, près d’Ispahan, en 1722, entra dans la capitale persane, et par un massacre de plus de cent princes de la famille régnante, mit fin à la dynastie des sofis, qui avait duré 223 ans. C’est à la faveur de cette réaction afghane que les Russes pouvaient franchir le Caucase et que les Ottomans prenaient Tauris, Erivan et tout le pays du Kurdistan.

Il est vrai que les Persans trouvèrent un vengeur inattendu dans l’usurpateur Nadir. Ce berger du Khorassan, à qui son père avait laissé pour tout héritage un chameau, se fit brigand dans la montagne, et, après quelques fructueuses expéditions, groupa autour de lui des bandes redoutables. Il fut assez fort pour décimer au passage l’armée afghane de Mir-Mahmoud revenant d’Ispahan chargée de butin; elle fut achevée ensuite par les Béloutchis. Alors Nadir se trouva le maître du pays persan. Au nom du sofi Thamasp-Kouli-khan, à force de cruautés, de persécutions telles qu’il passa pour un fou furieux, il s’imposa à toutes les tribus du voisinage ; il reprit Tauris aux Ottomans et les repoussa jusqu’à Bagdad et au Tigre; il reprit le Mazandéran, la Géorgie, l’Arménie aux Russes, les rejeta au delà du Caucase.

Il prit le titre de shah en 1736. Alors il continua ses bri-

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gandages sur un plus vaste terrain. U conquit et pilla Herat, Merv, Kandahar, Ghazna; dans le Turkestan, Khiva, Boukhara, Samarkand. Puis il fut maître de Kaboul, envahit l'Inde, pilla Lahore, Delhi (1738), en rapporta d’énormes richesses. Ce pirate du désert avait un moment refait l’empire des Achéménides du Tigre à l’Indus. Ce ne fut pas pour longtemps: il fut assassiné en 1747. La Perse fut encore une fois démembrée ; l’Afghanistan en resta séparé. En 1761 , un chef de bande, d’origine turcomane, fonda à Téhéran la dynastie desKadjârs, qui a continué d’y régner jusqu’à nos jours.

Les peuples de l’Iran semblaient donc impuissants à fonder après les Mongols une organisation politique durable. On dirait que ces Aryens ont épuisé toute leur vitalité dans les temps anciens ; ce sont d’autres Aryens venus d’Europe qui ont conduit la lutte contre les races étrangères.

Le dernier souverain glorieux de la dynastie des Grands Mongols de Dehli fut Aureng-Zeb. Fils de Shah-Djahan, après s’être débarrassé de l’opposition de ses frères, il régna de 1660 à 1707. Ce contemporain de Louis XIY fut un musulman intolérant, un véritable saint pour les disciples de Mahomet, « l’empereur-derviche », comme on l’a appelé. C’est au nom de l’Islam qu’il prétendit achever la conquête mongole dans l’Inde; il réprima cruellement une révolte des Fakirs, un soulèvement du Radjpoutana. Il attaqua le plateau du Dekkan ; il prit Golconde ; il porta son empire jusqu’à Tritchinapaly, sur le Cavéry: il ne put pas arriver jusqu’à l’extrémité méridionale de la presqu’île.

Ce fut le dernier effort des musulmans de l’Inde. Les persécutions religieuses ordonnées par Aureng-Zeb eurent pour résultat de surexciter la foi des Hindous, de leur rendre la conscience de leur nationalité, de préparer ainsi une réaction vigoureuse contre les Mongols étrangers à la fois par leur race et par leur religion. Les Mahrattes commencèrent à se soulever sous le brigand Sivadji; les Seykhs manifestèrent leur tempérament belliqueux sur l’Indus. Sous l'empereur Ahmed (1748-1759), les Mahrattes de Pouna, près de Bombay, furent puissants jusqu’au Gange et se firent les protecteurs du Grand Mongol. Il trouva un défenseur de l’Islam, d’ailleurs redoutable pour lui-même, dans un usurpateur afghan qui accourut avec ses bandes et livra aux Mahrattes la bataille de Panipat, au nord d« Delhi (1761). Les Mahrattes furent vaincus, et la « recon-

quête hindoue » contenue. Les Mongols n'en profitèrent pas. L’empire se démembra en de nombreuses nababies, soubabies, dans la vallée du Gange et dans le Dekkan ; iî se morcela à l’infini, rendant ainsi plus aisée l’œuvre des compagnies européennes établies sur les côtes de la péninsule.

L’empire de l’Inde, désormais vacant, parut d’abord réservé à la France. Elle y fît d’admirables progrès du milieu du xvne siècle au milieu du siècle suivant.

En 1671, Colbert destina à cette entreprise un armement considérable sous l’amiral de La Haye. Surate fut occupée sur la côte occidentale, et le roi de Golconde éprouva à ses dépens la valeur des soldats français. François Martin, en 1674, obtint du nabab du Carnatic le droit de fonder un comptoir à Pondichéry. Chandernagor aussi fut occupé à la même époque. Martin, qui fut le premier gouverneur général des établissements français de l’Hindoustan, de 1674 à 1701, préféra Pondichéry à Chandernagor: ce fut un tort grave. Il fit de Pondichéry sa capitale, lui donna très vite une grande prospérité, occupa au nord de cette ville Mazulipatam, sur la côte de Malabar Calicut, posa les premiers jalons de la conquête française dans le Dekkan.

Lenoir, qui lui succéda après la reconstitution de la Compagnie française par Law, fonda Mahé, au nord de Calicut. Dumas, de 1735 à 1741, construisît Karikal, au sud de Pondichéry et fortifia solidement les autres postes français, de façon à les rendre imprenables pour les bandes inexpérimentées des Hindous. Dupleix lui succéda en 1741. Il fut, comme on sait, le fondateur de la politique que les Anglais ont conduite à son terme en ce siècle : intervenir dans les querelles incessantes des souverains indigènes et se faire payer cette intervention par la cession des meilleurs endroits. Il serait oiseux d’entrer dans le détail des opérations diplomatiques et militaires de Dupleix, assisté de sa femme, la Bégum Jeanne, et de son habile lieutenant Bussy. En voici le résultat qui seul importe ici. En quelques années, par le choix intelligent de ses protégés et le triomphe qu’il leur assura sur leurs rivaux, Dupleix fut maître de la plus grande partie du Dekkan. Il reçut la soumission du nizam d’Haïderabad et eut une garnison à Golconde ; il imposa une sorte de protectorat aux Mahrattes jusqu’à Pouna, dans le voisinage de Bombay. En récompense, il occupa directement, pour le compte de la Com-

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pagnie française, toute la côte des Circars avec Yanaon presque jusqu’aux embouchures du Gange, le pays du Carnatic et la côte de Coromandel, sauf Madras; il ne put s’emparer de Tritchinapaly, où les intrigues anglaises déjouèrent tous ses efforts. Néanmoins il était le maître de la plus grande partie de la péninsule, et, grâce à lui, c’était bien la France qui paraissait destinée à conduire contre les Mongols la reconquête indo-européenne.

Mais les Anglais occupaient aussi de bonnes positions : Madras auprès de Pondichéry, Bombay auprès de Surate, surtout Calcutta â l’embouchure du Gange, à l’entrée de cette merveilleuse plaine du Bengale qui s’étend jusqu’aux portes de Delhi, jusqu’au cœur de la domination mongole. A ce moment, l’Angleterre, maîtresse de ses destinées par la victoire de son Parlement sur l’absolutisme royal, a la très nette intelligence de ses intérêts sur les mers et leur consacre tous ses soins avec une clairvoyance, une énergie, une persévérance dont le gouvernement français fut en ce point totalement dépourvu. Dès la guerre de la succession d’Autriche, les Anglais se jetèrent sur Pondichéry ; ils en furent repoussés par La Bourdonnais, qui amena de l’ile de France la belle flotte qu’il y avait construite ; ils perdirent même Madras, que le traité d’Aix-la-Chapelle leur rendit en 1748.

Le gouvernement de Louis XY écarta lui-même les obstacles de leur route. Les actionnaires de la Compagnie française se plaignaient de la modicité de leurs dividendes, compromis dans les coûteuses entreprises de Dupleix ; les Anglais se plaignaient de ces entreprises mêmes qui compromettaient les intérêts de leur commerce avec les indigènes. Louis XY, pour éviter ces ennuis, rappela Dupleix, qui fut dépouillé de sa fortune et vint mourir misérablement à Paris en 1763, assez tard pour voir ce qu’était devenue son œuvre.

Il fut remplacé par Godeheu, qui signa avec la Compagnie anglaise de l’Inde une convention restée justement flétrie de son nom, « dégradante pour l’honneur de la France », dit un Anglais, le colonel Malleson : il s’engagea à ne plus intervenir dans les affaires des indigènes, à se renfermer dans l’administration des intérêts commerciaux de la Compagnie. D’un trait de plume, il livra l’empire de l’Inde aux Anglais. De ce jour en effet, l’Inde était perdue pour la France ; l’influence anglaise fut tout naturellement

et très vite prépondérante auprès des nababs du pays, habitués par Dupleix à recourir aux Européens. L’incurie du gouvernement de Louis XY rendit facile ensuite la destruction même des comptoirs français de la côte. Pendant la guerre de sept ans, toutes les villes françaises furent enlevées par les Anglais ; Lally-Tollendal capitula dans Pondichéry. Le traité de Paris (1763) rendit à la France les cinq villes de Chandernagor, Yanaon, Pondichéry, Karikal et Mahé, mais en limitant le chiffre des garnisons qui pouvaient y être maintenues, en empêchant toute possibilité d’extension vers l’intérieur. La fortune avait été merveilleusement partiale pour les Anglais. Le pire, c’est qu’en France personne alors ne se rendit compte de la gravité de ces événements.

Dans le même temps, l’Angleterre s’établissait solidement dans le Bengale, où, dès avant la guerre de sept ans, elle ne rencontrait pas la rivalité de la France. Le mérite en revint à Robert Clive, un « mauvais sujet » parti de sa famille dans l’Inde pour faire une fin, et qui, arrivé à un commandement subalterne à Madras, fut envoyé à Calcutta en 1756 pour y organiser la résistance contre le soubab de Mourchidabad, Surajah-Dowlah. Celui-ci, fatigué du voisinage des Anglais aux bouches du Gange, leur avait pris Calcutta et leur avait fait des prisonniers qu’il avait indignement traités. Clive lui suscita un compétiteur, Meer- Jaffeer, rentra dans Calcutta, mena une petite troupe contre sa grande armée, lui livra bataille à Plassey (1757), remporta une brillante victoire, dont le retentissement fut considérable dans toute l’Inde septentrionale, établit son protégé à Mourchidabad. L’empereur mongol de Delhi, Alam II, se crut de force à châtier cette petite bande d’Européens qui disposait des nababies les plus proches de sa capitale. Il marcha en personne vers le Gange inférieur, fut battu à Patna (1761), obligé de céder le Bengale aux Anglais. Une nouvelle victoire à Buxar leur livra le Gange moyen, et le pays de Behar jusqu’aux portes de Bénarès; ils exercèrent même déjà une façon de protectorat sur le nabab de l’Aoude. En quelques années, Clive avait donné à l’Angleterre un empire de 60 millions d’habitants ; c’était le fruit naturel de la décomposition de l’empire du Grand Mongol. Il y eut encore un Grand Mongol à Delhi, jusqu’à la dramatique exécution de 1858 ; mais il ne fut plus qu’un jouet, un instrument entre les mains des Anglais.

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Après Clive, qui fut accusé de concussions, acquitté, mais « blâmé » d’avoir détourné 6 ou 7 millions de francs, aux dépens de la Compagnie, et qui se tua en 1774, Warren Hastings fut le^premier gouverneur-général des possessions anglaises de l’Inde, de 1774 à 1785. Aussi peu scrupuleux que Robert Clive, il remplit consciencieusement les caisses de la Compagnie, dont les dividendes furent superbes. Le nabab de Bénarès fut quelque temps taillable à merci ; pendant plusieurs années, il dut livrer

50.000 livres sterling, puis 100.000, puis 500.000-, sans compter les petits cadeaux au gouverneur ; quand il fut ruiné, on le déposséda, on lui prit sa ville et son territoire. Hastings ensuite s’entendit avec le rajah d’Aoude pour dépouiller la grand’mère et la mère de celui-ci : les Begunis furent cernées dans leur palais dé Faizabad, menacées de mort par famine ; elles livrèrent un trésor de

1.200.000 livres, et, parce qu’elles avaient résisté, leurs terres furent confisquées. La politique de Warren Hastings était une politique de bandit ; mais il avait fortifié la domination anglaise dans le Bengale, préparé la lutte prochaine contre les Mahrattes, répandu d’un bout à l’autre de la péninsule la terreur du nom anglais, enrichi les actionnaires de la Compagnie. Accusé de concussions et de crimes variés par les plus illustres orateurs de l’Angleterre, Burke, Fox, Sheridan, qui défendaient les droits sacrés de la justice et de l’humanité, il fut acquitté à l’unanimité. Il vécut de longues années encore dans son magnifique domaine de Daylesford, et mourut en 1818, titulaire du doctorat en droit de l’université d’Oxford, membre du Conseil privé de la couronne, populaire et comblé d’honneurs.. Ses amis pourtant ne purent lui faire obtenir la pairie*

A la fin du xviii® siècle, la décadence des puissances musulmanes, des Ottomans de l’Europe, des Mongols de l’Inde, des Persans de l’Iran, paraît irrémédiable. Emportées d’abord par le fatalisme aux plus extraordinaires conquêtes, elles semblent désormais s’abandonner à la fatalité contraire, et leurs tentatives de réaction contre cette fatalité n’ont pas de durée. L’avenir leur échappe.

En Europe, l’Autriche, de plus en plus tournée vers les Balkans, a reconquis la Hongrie ; elle est arrivée devant Belgrade et les Portes de fer : elle dépassera peu cette limite. La Russie a atteint la mer Noire, le Caucase, le

Dniester ; elle ne s’avancera pas beaucoup plus loin vers les Balkans. Mais il est impossible alors de prévoir que cette expansion de l’Autriche et de la Russie dans la direction de Constantinople est déjà bornée ; l’une et l’autre se persuadent encore qu’elles auront bientôt à se disputer, ou à se partager l’empire ottoman, riche proie pour leurs compétitions rivales.

En Asie, les modifications territoriales seront autrement importantes ; l’étau dont les États européens enserrent l’Islam n’est pas près de se fermer de ce côté. Les Russes n’occupent encore que la grande plaine sibérienne ; il est vrai qu’ils sont restés, depuis la domination des Mongols, en contact ininterrompu avec l’Islam, de la Volga au Turkestan. Les Anglais n’occupent encore que la côte des Circars, enlevée à la France, et le Bengale ; ils sont déjà entrés en conflit avec le Grand Mongol de Delhi, et sa faiblesse leur promet d’autres profits.

La France pourtant n’a pas consenti à leur laisser la paisible possession de cet empire. Elles les y inquiétera longtemps, plus ou moins directement. Elle n'a pas consenti davantage à se désintéresser des affaires ottomanes et de ses privilèges anciens dans le Levant. Et ainsi la question d’Orient, dans toute sa complexité, sur tout l’immense théâtre où elle s’agite, est devenue une question tout entière européenne.

OUVRAGES A CONSULTER

Les ouvrages déjà cités au chapitre premier, notamment E. Bourgeois.

Saint-Priest, Mémoires sur l’ambassade de France en Turquie (publication de l’Ecole des langues orientales). Vandal, Le pacha Bonneval ; — Une ambassade française en Orient: la mission de Yilleneuve ; — Louis XV et Elisabeth de Russie.

Sorel, La question d’Orient au xviii® siècle ; — Essais d’histoire et de critique ; — L’Europe et la Révolution française, tome I.

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