‹ Question d'Orient depuis ses origines jusqu'aÌ€ nos joursChapitre 24 sur 131 · III. — LA DÉFAITE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

III. — LA DÉFAITE DE NAPOLÉON

Baylen. — L’entrevue d’Erfurt (septembre 1808). — Le traité de Vienne (1809). — Le gouvernement français des provinces illyriennes.

La guerre turco-russe (1806-1812) et le traité de Bucharest (28 mai 1812). — Le grand plan de Napoléon en 1812. — La défaite de Napoléon.

L’Orient au moment du congrès de Vienne.

Le personnage de Napoléon, en Orient comme ailleurs, domine les premières années du xixe siècle. Le Levant, l’Égypte, l’Inde entrèrent dans ses desseins comme l’Italie et l’Allemagne. Inquiet de tous les problèmes, il pensa résoudre celui-ci: il en agita tous les éléments, il en indiqua les solutions, il en montra toute la complexité.

Certes il serait excessif dVfii'mer que la question d’ Orient fût le nœud de sa politique : il fut plus souvent préoccupé de l’Allemagne, de l’Italie, ou de la lutte contre l’Angleterre. Mais c’est précisément par l’Orient qu’il pensa atteindre son inabordable ennemie, et par suite, il ne le quitta jamais des yeux ; il y édifia ses combinaisons politiques les plus aventureuses sans doute, mais aussi les plus géniales. Il y porta ses vues dès ses premières victoires en Italie; il y poursuivit les Anglais à travers l’ancien continent; il y brisa sa fortune. C’est en ce sens qu’il put concevoir un moment l’idée de la domination universelle ; c’est bien à Constantinople qu’il plaça le centre du monde.

On dirait qu’il s’est cru comme exilé dans l’Occident, que, se reconnaissant de la race des conquérants de l’Asie, il y voulut sans cesse retourner. Par deux fois, il pénétra dans cet Orient mystérieux pour y saisir la gloire ; par deux fois, de l’Égypte et de la Russie, il fut rejeté â l’ouest. Qui sait si l’impossibilité de suivre les traces d’Alexandre le Grand ne fut pas parmi ses grandes douleurs ? N’expliquerait-elle pas en partie son ambition toujours insatiable?

Peut-être, si la réalité de ses projets ne se trouvait parla comme embrumée dans les rêves d’une imagination sans cesse en travail, faudrait- il Chercher dans cette histoire les plus beaux traits de son intelligence politique. Du moins, à le suivre à Venise et Ancône, au Caire et à Saint- Jean-d’Acre, à Vienne et Moscou, tout autour, mais toujours à distance de Constantinople et de l’Asie antérieure, fasciné et impuissant, on rencontre les scènes les plus dramatiques de sa carrière.

I. — Les approches; Bonaparte en Egypte; les Anglais dans l’Inde.

Dès que la Convention eut délivré la France de l’invasion étrangère et qu’elle eut le loisir de regarder au delà des

LES APPROCHES

frontières, elle reprit en Orient les traditions de la politique royale. Le Comité de Salut public fut en effet le continuateur direct des diplomates de l’ancien régime: il pouvait se rendre compte que la guerre turque, terminée seulement en 1792, avait détourné de la France une bonne part des efforts de l’Autriche et de la Russie.

Sélim III, sultan depuis 1789, était un souverain jeune et libéral, disposé à réformer les mœurs de son État, capable, pensait-on, de comprendre et d’aimer la Révolution. Il y eut de bonne heure un club à Constantinople, et l’on apprit avec enthousiasme à Paris que les musulmans « patriotes », avec la cocarde tricolore à leur turban, chantaient sur les bords du Bosphore le « Çà ira ! » en dansant autour d’un arbre de la liberté.

Le dernier ambassadeur de Louis XYI auprès de la Porte, le comte de Choiseul-Gouffîer, avait quitté son poste dès 1790. Le successeur que le gouvernement français lui donna, M. de Sémonville, ne fut pas reçu par le Divan: les idées jacobines effarouchaient encore. Descorches, ex-marquis de Sainte-Croix, envoyé après lui. fut arrêté au passage à la frontière de Bosnie. Arrivé tard à Constantinople, en juin 1793, il n’y fut pas reconnu officiellement, mais seulement toléré; il obtint pourtant que la Porte conserverait la neutralité dans la guerre que l’Europe monarchique faisait à la France, que la France jouirait toujours dans le Levant de ses antiques privilèges commerciaux et y exercerait comme ci-devant le protectorat des catholiques.

Le traité de Bâle signé avec la Prusse en avril 1795 fut implicitement la reconnaissance du démembrement de la Pologne et parut être l’abandon du vieux système oriental de la diplomatie française.

Cependant la Convention et le Directoire reprirent en Turquie les tentatives de réformes qui avaient été faites jadis par le marquis de Villeneuve et le baron de Tott, et qui avaient relevé la puissance musulmane en face de la Russie et de l’Autriche. M. de Verninac-Saint-Maur, nommé chargé d’affaires extraordinaire auprès du sultan en 1795, arriva à Constantinople précédé d’un détachement de grenadiers français, et, comme il disait, « de la renommée des victoires républicaines ». Il ne fut que maladroit, prétendit passer par-dessus toutes les règles étroites de l’étiquette orientale, « révolutionner la Turquie ». Il indisposa le

sultan et tout le monde, et compromit la situation de son gouvernement.

Le général Aubert-Dubayet, qui le remplaça bientôt, fut plus habile. Très droit, très ferme et très prudent, il exerça vite sur la Porte une grande influence ; il obtint le rétablissement intégral des capitulations de 1740. Comme il était l’un des meilleurs soldats de la République, qu’il s’était illustré au siège de Mayence, il excitait une vive admiration. Le sultan lui demanda des ingénieurs, des officiers instructeurs, des ouvriers d’artillerie, des canonniers et des canons, et le chargea de former ies Turcs aux nouvelles méthodes militaires. Sous la direction du général, il y eut déjà un corps de 800 canonniers turcs, une cavalerie truque exercée à la française, et une infanterie armée de fusils français, manœuvrant comme les grenadiers de l’armée de Sambre-et-Meuse. On l’appela l’infanterie des nizamgedittes ou de la nouvelle ordonnance.

Mais le Directoire eut ensuite une politique provocante qui inquiéta la Porte.

Bonaparte, maître de l’Italie après la prise de Mantoue et pendant les négociations du traité de Campo-Formio, songe à ses destinées : il faut abattre l’Angleterre, pour cela conquérir la Méditerranée, prendre Gibraltar et Malte, occuper l’Égypte, accomplir « le rêve qui, depuis les croisades, hante les imaginations françaises1 ». — « C’est en vain, écrit-il alors au Directoire, que nous voudrions soutenir l’empire de Turquie ; nous verrons sa chute de nos jours. » Aussi attribue-t-il une importance spéciale à la possession d’Ancône et des îles Ioniennes, « stations naturelles sur la route du Levant ». Il va jusqu’à dire, dépassant peut-être sa pensée : « Les îles de Corfou, de Zante et de Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l’Italie ensemble. »

11 adresse une lettre, le 30 juillet 1797, au chef des Maïnotes, « ces dignes descendants de Sparte, le seul peuple de l’ancienne Grèce qui ait su conserver sa liberté. » Quelques mois après, il écrira à Ali, pacha de Janina, en l’appelant « montrés respectable ami, » et lui enverra un de ses aides de camp, pour lui faire « certaines ouvertures ».

Le traité de Campo-Formio, le 17 octobre 1797, à Limitation des traités de partage de la Pologne, opéra le dé-

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