Sorel, Bonaparte et Hoche en 1797, p
LES APPROCHES
membrement de la République de Venise. L’empereur eut Venise, l’Istrie et la Dalmatie. La France eut les îles Ioniennes et les établissements vénitiens d’Albanie : Butrinto, Parga, Arta, Prevesa; elle devenait, au flanc de l’empire ottoman, l’héritière de Venise. Le sultan était en droit de s’émouvoir.
Avant même la signature du traité, Bonaparte avait chargé le général Gentili d’occuper ces îles, et de « faire l’impossible pour en captiver les peuples ». — « Vous ne manquerez pas, dans vos diverses proclamations, de parler de la Grèce, d’Athènes et de Sparte. » Le général Gentili fut en effet merveilleusement accueilli par les habitants de ces îles ; à Corfou, l’un des principaux du pays se présenta à lui, un livre à la main: « Français, dit-il, vous allez trouver ici un peuple ignorant dans les sciences et dans les arts, mais il peut devenir encore ce qu’il a été ; apprenez, en lisant ce livre, à l’estimer ». C’était l’Odyssée. Et Bonaparte, écrivant cela au Directoire, ajoutait, grâce à un vague souvenir de ses études classiques : « L’île de Corcyre était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa... Le drapeau tricolore va être planté sur les débris du palais d’Ulysse. » La question de la régénération de la Grèce était ouverte.
Bonaparte porta bientôt ses vues plus loin, au delà de la Méditerranée. Il importe peu que le Directoire ait songé, en ordonnant l’expédition d’Égypte, à se débarrasser de Bonaparte, ou même que Bonaparte ait songé uniquement à sa propre gloire. La France avait assez d’intérêts de premier ordre dans cette expédition pour qu’il convienne d’admettre que le Directoire et Bonaparte en ont tenu compte dans leurs desseins. Sans remonter jusqu’aux croisades, ni même jusqu’à Louis XIV, auquel Leibniz proposa de détourner vers le Nil les forces qu’il dressait contre la Hollande, la question d’Égypte était familière à beaucoup de Français de la fin du xvme siècle. Choiseul, assure-t-on, pensa y trouver la compensation de la perte de l’Inde française; Volney, l’auteur des Ruines , écrivait en 1788: «Par l’Égypte, nous toucherons à l’Inde; nous rétablirons l’ancienne circulation par Suez, et nous ferons déserter la route du Cap de Bonne- Espérance. »
Au xve siècle, les Portugais avaient fait le tour de l’Afrique pour aller dans l’Inde, parce que les Turcs barraient la route ancienne de l’Asie antérieure ; puisque dé-
sormais la décadence des Turcs était irrémédiable, il était naturel que la circulation se rétablit par le Levant. Il s’agissait donc en tout cela des plus graves intérêts, non pas seulement de donner à la France une part de l’empire ottoman et de maintenir l’équilibre que la décadence de cet empire pouvait compromettre, mais encore de lui garantir la domination de la Méditerranée au moment où cette mer redevenait le centre de l’ancien monde.
Le 23 Germinal an VI (12 avril 1798), un arrêté du Directoire chargea Bonaparte, nommé général en chef de l’armée d’Orient, de prendre l’Égypte ; il devait aussi faire couper l’isthme de Suez et « assurer la libre et exclusive possession de la mer Rouge à la République française ». Il devait enfin maintenir, autant que possible, une bonne intelligence avec le Grand Seigneur et ses sujets immédiats.
Les agents diplomatiques de la France à Constantinople furent en effet chargés de témoigner au sultan les bons sentiments du Directoire : on ne prétendait pas lui prendre une de ses plus riches provinces; on voulait seulement châtier la milice des Mameluks, qui était à son égard très indocile. Malheureusement le général Aubert-Dubayet venait de mourir, et toute son influence, toute son éloquence n’auraient pas été superflues pour convaincre le sultan que l’expédition d’Égypte était une marque de l’amitié que le gouvernement de la République française ne cessait d’éprouver pour lui. Le sultan eut le'mau vais esprit de s’en formaliser, à l'instigation des Anglais, qui ne perdirent pas cette occasion de nous nuire et de se défendre.
L’expédition d’Égÿpte fut le premier fait important de la nouvelle et terrible lutte qui s’engageait entre la France et l’Angleterre.
L’armée française partit de Toulon le 19 mai. Bonaparte l’avait appelée, dans une proclamation à ses soldats, « l’une des ailes de l’armée d’Angleterre ». L’amiral anglais Nelson crut qu’elle allait passer par le détroit de Gibraltar et se disposa à l’en empêcher. Cependant la flotte française vogua vers l’est, toucha Malte. L’île fut enlevée aux chevaliers de Saint-Jean presque sans lutte, le 10 juin, et Yaubois y fut laissé avec une petite garnison. Bonaparte débarqua à Alexandrie le 1er juillet; la ville lui fut abandonnée. Il marcha aussitôt sur le Caire; ses soldats endurèrent de terribles souffrances dans la traversée du désert de Damanhour, et faillirent se laisser démoraliser: quel-
LES APPROCHES
ques-uns se suicidèrent sous les yeux du général en chef en lui reprochant leur mort. Les Mameluks tentèrent d’arrêter cette marche. Leur cavalerie fut repoussée aux combats de Ramanieh, de Chébréiss, et, le 21 juillet, au pied des Pyramides, les Français remportèrent une victoire décisive : tous les assauts des Mameluks se brisèrent contre les carrés de l’infanterie française, et quelques volées de boulets de canons, une fusillade bien nourrie, les décimèrent. Leurs principaux chefs s’enfuirent, Mourad-bey dans la Haute-Égypte, Ibrahim-bey en Syrie. Bonaparte entra au Caire; ses soldats oublièrent leurs misères.
Cependant Nelson, resté trop longtemps à Gibraltar, s’était mis à la poursuite des Français ; il les chercha en Sicile, en Morée, en Crète ; il jura de les trouver, « pourvu, disait-il, qu’ils fussent au-dessus de l’eau ». Il trouva les vaisseaux de l’amiral Bruëys en rade d’Aboukir ; il les surprit dans une position désavantageuse, les attaqua le 1er août, en brûla la plus grande partie. Bruëys et Dupetit- Thouars furent tués à leur bord. Villeneuve s’échappa avec deux frégates. Cette bataille, que les Anglais appelèrent « la victoire du Nil », eut un grand retentissement; Nelson fut fait baron du Nil. Les Français étaient enfermés en Égypte; l’Angleterre semblait tenir à sa merci l’une des meilleures armées du Directoire. Il n’était pas possible que Bonaparte privé de sa flotte fît rien d’important en Orient.
Il se décida à organiser sa conquête. Desaix, lancé à la poursuite de Mourad-bey, le battit à Sediman et occupa toute la Haute-Égypte; il s’y fît aimer des indigènes. Bonaparte réprima une insurrection du Caire et y établit solidement son autorité. Il s’efforça aussi de gagner l’amitié des Musulmans en affichant le plus grand respect pour leurs croyances; dans ses manifestes, il affecta de fondre, en une harmonie bizarre, les versets du Coran et les articles de la Déclaration des droits; à la fête du Nil, on le vit, en costume oriental, se rendre à la mosquée principale et réciter avec les cheikhs les litanies musulmanes. Les Égyptiens l’appelèrent Ali-Bounaberdi et furent tout prêts à le reconnaître pour leur pacha, leur sultan.
Mieux que cela, il créa, avec les nombreux savants qu’il avait amenés de France, Y Institut du Caire. Monge, Berthollet, Fourrier, Geoffroy -Saint- Hilaire, Conté, travaillèrent à la régénération de l’Égypte. Ils commencèrent
l'ctude de ses anciens monuments. Un officier français découvrit l’inscription trilingue de Rosette, où Champollion retrouva en 1822 le secret des hiéroglyphes. Conté en particulier ouvrit des manufactures, entreprit d'enseigner aux habitants de la vallée du Nil de meilleures méthodes de culture, se multiplia pour rendre à ce pays la prospérité qu’il avait perdue depuis l’occupation turque. Ce fut une admirable Renaissance, qui ne tarda pas à porter ses fruits. Grâce à l’Institut du Caire, l’Égypte ancienne et moderne resta le domaine des savants français. Des études furent faites sur le canal de Néchao, sur le percement de l’isthme de Suez.
Bonaparte pourtant ne consentait pas à n’être que pacha d’Égypte. Ibrahim-bey s’était réfugié en Syrie. Le sultan, ayant déclaré officiellement la guerre à la République française, avait chargé le pacha de Damas d’attaquer les Français en Égypte, pendant qu’une flotte anglo-turque, sous Mustapha-Pacha, tenterait un débarquement vers Alexandrie. Bonaparte, qui préférait l’offensive à la défensive, quitta l’Égypte au printemps de 1799, franchit l'isthme de Suez, prit El-Arisch, Gaza, Jaffa, assiégea Saint-Jean d’Acre. Y laissant quelques troupes, il battit le pacha de Damas à Tibériade, au mont Thabor, revint devant Saint- Jean d’Acre. Les canons qui lui arrivaient d’Alexandrie par mer pour la continuation du siège furent pris par les Anglais, servirent à la défense de la place. Djezzar-pacha, assisté de Sydney Smith, résista d’ailleurs très vigoureusement. Dépourvu de moyens suffisants, Bonaparte se résigna à lever le siège. Cet échec lui fermait la roule d’Asie Mineure et de Constantinople, par où il avait peutêtre rêvé de rentrer en Europe et de prendre à revers la seconde coalition qui venait de se former contre la France.
Il retourna en Égypte pour s’opposer au débarquement des troupes turques qu’amenait la flotte anglaise. Le 25 juillet, presque un an après la bataille du Nil, il remporta à Aboukir sur Mustapha-Pacha une grande victoire et rejeta les ennemis à la mer. Vainqueur, mais toujours enfermé dans une conquête où il s’impatientait de ne pouvoir plus agir, il résolut de quitter l’Égypte et d’aller reprendre sa place en Occident: il avait désormais plus de profit à espérer de la guerre européenne et du discrédit où était tombé le Directoire. Il partit secrètement d’Alexandrie le
LES APPROCHES
22 août, laissant à Kléber le commandement de ses troupes, échappa aux croisières anglaises et débarqua à Fréjus, le 9 octobre. Le mois suivant, le 19 brumaire, il renversa le Directoire et devint premier Consul.
Il se hâta d’en finir avec l’Autriche pour pouvoir reprendre la lutte contre l’Angleterre, qui refusait de traiter. La campagne de 1800 fut très glorieuse en Italie et en Allemagne. L’empereur, vaincu â Marengo et Hohenlinden, signa la paix de Lunéville, le 9 février 1801, sur les bases du traité de Campo-Formio : il garda la Vénétie, l’Istrie et la Dalmatie, mais dut reconnaître l’existence des Républiques Cisalpine, Batave, Helvétique et Ligurienne, c’est-à-dire la suprématie de la France en Italie et aux Pays-Bas.
Cependant les Anglais serraient de près les Français restés en Égypte. Kléber, menacé par des forces supérieures, venues d’Angleterre, de Constantinople, et même par une armée de 10.000 cipayes de l’Inde dont l’arrivée fit sensation, désireux d’aller se battre en Europe, signa avec Sydney Smith la convention d’El-Arisch (24 janvier 1800), par laquelle il abandonnait l’Égypte à condition que ses troupes seraient transportées en France. L’amiral Keith exigea ensuite qu’il se rendît sans conditions : « On ne répond à de telles insolences que par des victoires, » dit Kléber â ses soldats. Il remporta sur les Anglais la victoire d’Héliopolis, le 20 mars, et demeura le maître incontesté de l’Égypte. II résolut alors de rester dans la vallée du Nil et d’y fonder de façon durable l’empire de la France. Il se réconcilia avec Mourad-bey, qui fut dès lors pour lui un ami loyal, donna à tout le pays une administration très sage et lui assura ainsi quelque temps d’une paix et d’une prospérité très brillante. Un fanatique le tua au Caire d’un coup de poignard, le 14 juin 1800, et anéantit dans leur germe les belles promesses de ce gouvernement.
Le général Menou, qui lui succéda, était bien incapable de continuer son œuvre. Les Anglais ne tardèrent pas d’ailleurs à le bloquer. Ils s’emparèrent enfin le 25 septembre 1800 de l’île de Malte, qu’ils assiégeaient depuis vingt-six mois, depuis les premiers temps de son occupation par les troupes de Bonaparte; et, maîtres dès lors de la Méditerranée, ils exercèrent sur tous, mêmesurles neutres, une tyrannie qui leur suscita des ennemis redoutables.
C’est en effet dans l’hiver de 1800 à 1801 que Bonaparte noua une étroite alliance avec le tsar Paul Ier, qui, mécon-
tent de sa participation à la seconde coalition, nourrissait à l’endroit du premier Consul une vive admiration. Les deux amis formèrent alors contre l’Angleterre le premier de ces grands projets dont la réalisation n’a jamais pu cire poursuivie, mais qui sont comme une éclatante lumière jetée sur l’avenir.
Ils se rendaient compte que l’Angleterre était vulnérable dans l’Inde, où sa domination était à peine assise. Ils y voulaient conduire une expédition qui soulèverait au passage tous les peuples de l’Iran et du Turkestan, et les jetterait dans la vallée de l’Indus en une masse aussi irrésistible que jadis celle des conquérants mongols. L’amiral Knorring, à la tête des Cosaques du Don et de 10.000 réguliers, partirait d’Orenbourg et passerait par le Turkestan, Khiva, Boukhara, dans la direction du Haut-Indus. 35.000 Français, sous le commandement de Masséna, descendraient la vallée du Danube jusqu’à la mer Noire, débarqueraient à Taganrog, gagneraient de là la mer Caspienne avec 35.000 Russes, atteindraient la Perse, puis Hérat, Kandahar et rejoindraient Knorring à l’entrée de l’Inde. Ils emmèneraient avec eux un grand nombre de savants, destinés à former une sorte d’ Institut de l’Itide, et à renouveler, en retrouvant ses origines, la vieille civilisation hindoue. L’expédition fut réglée dans ses moindres détails; le tsar comptait vingt jours pour la descente du Danube, cinquantecinq ensuite pour arriver en Perse, puis quarante-cinq pour gagner l’Indus : en tout, quatre mois environ. Les Franco- Russes devaient entreprendre la conquête de l’Inde vers la fin de juin 1801. Déjà l’amiral Knorring avait appelé sous son commandement de nombreuses tribus de Cosaques, et il avait franchi la Volga, lorsque l’assassinat de Paul Ier, le 24 mars 1801, arrêta tout.
Bonaparte ne put, par cette gigantesque diversion, sauver l’Égypte. Les Anglais y avaient débarqué 20.000 hommes. Menou fut battu à Canope, le 21 mars. Le général Belliard capitula au Caire le 25 juin, et Menou lui-même à Alexandrie, le 2 septembre. Les dernières troupes françaises furent rapatriées.
Pitt avait été renversé du ministère. Son successeur Addington se montra mieux disposé à la paix, que l’Angleterre, victorieuse sur mer, pouvait signer à d’honorables conditions. Elle fut conclue à Amiens, le 27 mars 1802. L’Égypte fut rendue au Sultan ; les Anglais s’engagèrent à
LES APPROCHES
restituer Malte aux chevaliers de Saint- Jean. La France s’engagea à évacuer les ports qu’elle occupait dans le royaume de Naples ; elle renonçait aux Iles Ioniennes qui devaient former la République des Sept-Iles, sous le protectorat de la Porte et de la Russie. Les grands projets de Bonaparte sur la Méditerranée étaient renversés : l’Orient lui. échappait. Mais il n’avait pas dit à cet égard son dernier mot.
Tout en détournant avec grand succès, et aussi avec le concours des circonstances, les entreprises dirigées contre eux, l’expédition d’Égypte ou le plan franco-russe d’une part, et bientôt d’autre part la menace du camp de Boulogne, les Anglais fortifiaient avec une énergie infatigable leur établissement dans l’Inde, et y accomplissaient des conquêtes aussi considérables et plus durables que les plus étonnantes de l’épopée napoléonienne.
Warren Hastings, jusqu’à sa retraite en 1785, avait achevé la soumission du Carnatic et de la côte des Circars récemment enlevés à la France ; il avait étendu le Bengale jusqu’à Bénarès. De ces deux points de départ, ses successeurs continuèrent la conquête du Dekkan et celle du bassin du Gange. Des deux côtés, ils ne rencontrèrent pas seulement les petits souverains indigènes, mais auprès d’eux un grand nombre d’officiers et d’aventuriers français, héritiers de la pensée de Dupleix et de Bussy. Le plus illustre fut le Savoisien Benoît de Boigne, ce « magicien qui faisait des canons avec des pierres, du riz avec du sable, des héros avec des Hindous, » et qui fut, entre 1785 et 1794, le principal instrument de la puissance du Sindhia des Mahrattes, souverain des pays du Gange supérieur et de la Djemma, protecteur du Grand Mongol de Delhi. A ce point de vue, les guerres des Anglais dans l’Inde sont comme un épisode de leur grande lutte contre la France.
Lors de la guerre de l’indépendance américaine, le bailli de Suffren avait trouvé un allié dévoué dans le souverain du Mysore, l’usurpateur Haïder-Ali: la conclusion hâtive du traité de Versailles avait empêché que cette alliance portât tous ses fruits. Haïder-Ali n’en était pas moins un dangereux voisin pour les Anglais. Après lui, son fils Tippoo-Sahib leur voua la même haine et attira sur le Mysore les armes de Lord Cornwallis, le successeur deWarren Hastings. Dans une première guerre, de 1790 à 1792, les Anglais lui prirent Bengalore, le vaincruirent à Arikéra
et l’enfermèrent dans sa principale forteresse Séringapatam.
Il y capitula. Lord Cornwallis lui laissa ses États, de peur, en l’affaiblissant trop, de rompre l’équilibre du Dekkan en faveur des Mahrattes, très redoutables aussi au centre du plateau.
Lorsque la Révolution triompha en France, son écho se fît entendre jusque dans le Mysore. De nombreux Français f y vinrent; un certain Ripaud y fonda un club jacobin et l’on y jura « haine à tous les rois, excepté au citoyen sultan Tippoo-Sahib ». Cependant, dès 1793, le gouverneur anglais: John Shore occupa les cinq villes françaises de l’Inde et bientôt aussi l’ile de Ceylan où les Hollandais ne pouvaient pas résister. Au mois de janvier 1799, Ronaparte, qui pensait bien ne pas rester enfermé en Égypte, se mettait en rapports avec Tippoo-Sahib et lui écrivait: « Vous avez déjà été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie du désir de vous délivrer du joug de fer de l’Angleterre. » Il cherchait à s’entendre avec lui pour une action commune.
Les Anglais redoutaient ce danger. Le nouveau gouverneur, Richard Wellesley, y trouva une raison de recommencer la guerre contre Tippoo-Sahib. Il commença par s’emparer des ports de la côte de Malabar, par où le sultan du Mysore pouvait correspondre avec la haute mer, Mangalore, Cannanore, Tellitchéry, Calicut. Entourant ainsi Tippoo-Sahib par l’ouest comme par l’est, il envoya contre lui son frère Arthur Wellesley. Celui-ci fut vainqueur à Malvelly, le 25 mars 1799. Il enferma de nouveau le sultan dans Séringapatam; après quelques jours de siège, il donna l’assaut à la citadelle ; Tippoo se défendit vaillamment sur la brèche et s’y fît tuer (avril 1799). Arthur Wellesley resta quelque temps gouverneur de la ville. Le Mysore fut démembré entre les Anglais, les Mahrattes et le nizam d’Haïderabad.
Le marquis de Wellesley, de 1798 à 1805, fut l’un des plus conquérants parmi les grands gouverneurs anglais de l’Inde. Tout en surveillant les approches de son domaine administratif, envoyant des cipayes en Égypte, signant avec le shah de Perse le traité de Téhéran, il s’occupai L surtout d’agrandir toujours le territoire de la Compagnie. Il fut l’inventeur du système de la « force subsidiaire : » il obligeait les petits souverains du pays à recevoir chez eux des troupes anglaises, sous prétexte de les protéger, et,
LES APPROCHES
échange de ce service, il leur faisait payer des subsides en argent ; selon les besoins, il augmentait la force de la garnison et en même temps recevait une plus forte indemnité pécuniaire. Plus habile que Dupleix, il faisait à la fois les affaires de l'Angleterre et des actionnaires de la Compagnie.
Ainsi le Nizam perdit en 1 800 les territoires que l’année précédente iî avait obtenus du partage du Mysore ; dans ceux qu’il garda, il reçut une « force subsidiaire ». Le royaume de l’Aoude fut démembré : il perdit, par le traité de Luknow (1801), Gorakhpour à l’est, Allahabad au sud, au confluent du Gange et de la Djemma, Faroukhabad, Shahdjahanpour, Bareilly et le Rohilkhand à l’ouest. Il se trouva ainsi complètement entouré par les possessions anglaises et acculé à l’Himalaya. Les Anglais pouvaient attendre : sa soumission n’était plus qu’une affaire de temps.
Mais l’empire anglais se trouvait toujours partagé en trois tronçons: le Bengale, Bombay et la côte de Coromandel. Le centre du triangle formé par ces trois points était occ^/; par les États des Mahrattes. Quoique divisés entre plusieurs souverains, ils étaient redoutables. Les Mahrattes avaient avec eux un grand nombre de Français, habiles organisateurs d’armées, vaillants soldats sur les champs de bataille. Ils avaient été les principaux représentants de la réaction hindoue contre la domination musulmane et contre les envahisseurs afghans et persans; ils y avaient subi des échecs; mais il n’était pas assuré qu’ils ne tenteraient pas encore de refaire l’unité de l’Inde à leur profit. Les Anglais n’étaient pas disposés à leur en laisser le loisir.
Wellesley, sous divers prétextes ou même sans prétexte, leur fit une guerre continuelle et les décima peu à peu. En 1802, le Peshva de Pouna, voisin de Bombay, accepta le protectorat anglais sur toutes ses terres, étendues le long de la mer d’Oman, de Surate à Goa. Le nabab de Surate fut détrôné. Maîtres déjà de la côte de Malabar, les Anglais tenaient ainsi tous les rivages occidentaux du Dekkan.
De 1802 à 1805 fut conduite la première grande guerre mahratte. Arthur Wellesley, parti de Bombay, parcourut tout le pays jusqu’à la Djemma, renversant devant lui tous les obstacles. Le général Lake, parti d’Allahabad, occupa Agra; le 11 septembre 1802, il livra bataille, sous les murs de Delhi, aux Mahrattes assistés de plusieurs corps de troupes françaises ; il fut vainqueur. Il remporta encore la
E. Driault. — Question d’Orient. 6
victoire de Lasvari. Une garnison anglaise fut installée à Delhi, auprès du Grand Mongol, inutile spectateur de ces luttes autour de son trône.
Dès lors, c’en était fait de la puissance des Franco- Hindous, qui avait paru un moment capable de sauver l’indépendance de l’Inde, mais que le gouvernement français n’avait pas pu ou pas su soutenir. Vainqueurs des héritiers du grand Sindhia, les Anglais purent se donner pour les. protecteurs du Grand Mongol, pour les légitimes représentants de sa suzeraineté sur toute la péninsule. Ils s’acquit tèrent consciencieusement de cette fonction.
L’Inde était désormais un facteur essentiel de la politique générale, et, depuis l’expédition d’Égypte, les Anglais en surveillaient toutes les routes, notamment celle de la Méditerranée. Pour les atteindre et les réduire à l’impuissance, il fallait occuper les positions principales sur cette mer. Or ils ne se décidèrent qu’en 1803 à évacuer l’Égypte; ils refusèrent d’évacuer Malte, Napoléon dans le même temps violant d’autre façon le traité d’Amiens ; et, moins d’un an après la signature de la paix, au printemps de 1803, la guerre fut de nouveau déclarée.
Napoléon savait bien la rupture inévitable; il lui suffit d’assurer aux fêtes de son avènement et de son couronnement la paix nécessaire à leur éclat et à leur grandeur. Dès l’automne de 1802, il envoyait le colonel Sébastiani en mission « commerciale » dans le Levant. Celui-ci cacha à peine le caractère militaire de son voyage ; il passa par Tripoli, puis par Alexandrie et Le Caire. Il y fut accueilli par des acclamations unanimes : elles étaient surtout l’expression de la colère excitée par la tyrannie maritime de l’Angleterre. A Saint-Jean d’Acre, il fut reçu avec le même enthousiasme ; il resta aussi quelque temps à Smyrne, aux îles Ioniennes. Quand il fut revenu en France, son rapport fut publié au Moniteur Officiel du 30 janvier 1803, et il se trouva surtout rempli de considérations stratégiques sur la situation du Levant, les chances de succès d’une nouvelle expédition sur la Méditerranée : « 6.000 Français, y disaitil, suffiraient à reprendre l’Égypte ». Les Anglais crurent prudent de garder Malte, et les Russes envoyèrent des troupes aux îles Ioniennes.
Au mois d’avril 1802, un mois après le traité d’Amiens le général Decaen demanda à être envoyé dans l’Inde,
« à seule fin de combattre les Anglais ». Ostensiblement il fut chargé d’aller reprendre possession des cinq villes françaises de l’Inde. Mais il emmena avec lui quelques milliers de soldats choisis, et il reçut des instructions très précises sur les relations à renouer avec les indigènes, les préparatifs à faire contre la domination anglaise. Quand il fut arrivé à Pondichéry, la déclaration de guerre était imminente et les Anglais refusèrent de lui rendre la ville. Ils tinrent même ses vaisseaux en surveillance; il eut grand’peine à leur échapper à temps et à se retirer à l’île de France. De là, jusqu’en 1811, il ne cessa pas de diriger contre eux les entreprises les plus audacieuses, renouvelant les exploits des plus fameux corsaires d’autrefois. Il n’eut jamais assez de ressources, de la part de son gouvernement, pour tenter rien de sérieux contre l’Inde ellemême. Napoléon prétendait y atteindre par le continent.
Après l’échec de son projet de descente en Angleterre, l’empereur se retourna contre les alliés, les mercenaires de sa grande ennemie. Il battit les Autrichiens et les Russes à Austerlitz et imposa aux premiers le traité de Presbourg (26 déc. 1805). L’Autriche cédait la Vénétie au royaume d’Italie, la Dalmatie et F I strie, moins Trieste, à la France. Chassée de l’Italie, elle le fut bientôt de l’Allemagne, et le Saint Empire Romain Germanique disparut l’année suivante. Ne recevant en échange aucune compensation, l’Autriche resta l’ennemie de Napoléon. Talleyrand pourtant adressa à l’empereur un mémoire célèbre1 dans lequel il lui conseillait de donner à l’Autriche la Moldavie et la Valachie jusqu’au Danube; elle aurait ainsi barré aux Russes la route de Constantinople; elle les aurait rejetés à l’est en Asie, où ils se seraient heurtés bientôt aux Anglais, pour le plus grand intérêt de la prépondérance française dans l’Europe occidentale. Là encore se rencontrent des idées qui ont été en partie reprises de nos jours par le prince de Bismarck. Mais il n’est pas certain que l’Autriche eût pris dès ce temps une conscience si nette de sa « vocation orientale » ; il est difficile de croire qu’elle eût du jour au lendemain abandonné sans arrière-pensée
i. Publié par M. Pierre Bertrand dans la Revue historique (janvier-mars 1889). Paris, F. Alcan
sa politique séculaire, qu’elle eût docilement obéi à l’impulsion de Napoléon.
Celui-ci reprenait donc pied en 1805 sur la péninsule des Balkans, allongeait singulièrement en ce sens la ligne de côtes qu’il possédait, entrevoyait plus clairement la possibililé de fermer l'Europe aux Anglais. Bientôt vainqueur de la Prusse, protecteur de la Confédération du Rhin, provoqué par les Anglais qui décrétèrent le blocus des côtes delà Manche, il signa à Berlin, le 21 novembre 1806, le décret du blocus continental. Ce fut la forme où s’exprima et tenta de se réaliser son rêve de domination européenne, où se matérialisa sa haine contre son implacable ennemie. Il voulut en finir avec la Russie pour reprendre contre l’Angleterre quelque gigantesque entreprise.
-Le maréchal Lefebvre enlève Danzig en mai 1807. Napoléon encourage les espérances patriotiques des Polonais, qui ont auprès de lui un puissant défenseur de leur cause dans la personne de la comtesse Walewska. Il veut entraîner les Turcs à la guerre : « As-tu cessé de régner ? écrit-il dès 1802 au Sultan. Réveille-toi, Sélim, appelle au ministère tes amis, chasse les traîtres ; confie-toi à tes vrais amis,... ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille. » Sébastiani va à Constantinople avec de nombreux officiers ; il pousse le sultan à profiter des circonstances pour se venger des Russes, lui offre le concours de l’armée française de Dalmatie qui descendra le Danube au premier signal. Il lui montre les agissements suspects des hospodars de Yalachie et de Moldavie, Ypsilanti et Morousi, tous deux dévoués à la Russie ; il obtient un premier succès : ils sont révoqués. L’ambassadeur de Russie, le prince Italinski, demande des explications, n’en reçoit point, prend ses passe-ports. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Arbuthnot, malade, envoie son secrétaire William Pôle au Divan; l’Anglais y court à cheval; il se présente aux ministres ottomans couvert de boue, la cravache à la main, exige impérieusement le renvoi immédiat de Sébastiani. 100.000 Russes, sous Michelson, envahissent et occupent la Moldavie. Le sultan est ébranlé.
Sébastiani tient bon. Il relève le courage des Ottomans; il leur rappelle les temps de 1739 et l’ambassade du marquis de Villeneuve. Il est entendu: les Turcs lancent à la Russie et à l’Angleterre la déclaration de guerre (décembre 1806).
Les Anglais y répondent aussitôt. L’ambassadeur s’est retiré sur les vaisseaux de l’Archipel. Il revient avec la flotte de l’amiral Duckworth. Les Dardanelles et le Bosphore avaient été précipitamment fortifiés par le commandant Juchereau de Saint-Denis. La flotte anglaise s’engage dans les Dardanelles, le 19 février 1807; les canons des châteaux d’Europe et d’Asie croisent leurs feux sur elle ; ils sont bientôt démontés, réduits au silence ; les canonniers turcs effrayés abandonnent leurs batteries; la panique gagne tous les forts, au long du rivage, entre dans Constantinople, répand la terreur au sérail. L’amiral Duckworth pénètre dans le Bosphore, jette ses ancres au cap San Stefano, à deux lieues, en vue du palais du sultan.
Le moment est critique. Sélim parle d’en passer par les exigences des Anglais. Sébastiani combat cette faiblesse: les Anglais peuvent être bloqués dans le Bosphore ; on peut leur faire regretter leur audace ; il est facile d’armer les forts, de leur fermer la retraite ; Constantinople n’est pas une place que l’on puisse ainsi enlever d’un coup de main. Sébastiani l’emporte encore, se charge de tout. Selon son avis, le Divan consent à entamer des négociations avec l’amiral Duckworth, les traîne en longueur, d’heure en heure, de jour en jour.
Cependant Constantinople est mise en état de défense. Excités par l’exemple de Sébastiani et de ses Français, les Turcs travaillent avec énergie ; des vaisseaux, des chaloupes, des brûlots se rangent devant la Corne d’Or, en ferment l’entrée. Les fortifications sont partout réparées; le sultan, les ministres visitent à pied les travaux, sont pris euxmêmes d’une ardente fièvre belliqueuse. Partout des terrassements s’élèvent, au Bosphore, aux Dardanelles, se hérissent d’artillerie. Le divan ne se hâte pas de répondre aux sommations anglaises; Duckworth s’impatiente, s’inquiète. 1.200 canons ouvrent leurs gueules menaçantes sur les Anglais; Duckworth n’attend pas les décisions du sultan ; il craint d’être pris au piège ; il le sera s’il reste devant la ville. Le 1er mars, il lève ses ancres, reprend le chemin des Dardanelles; au passage, il est rudement salué par les batteries des châteaux; il se hâte, perd deux corvettes, 600 hommes tués, et disparaît au sud, heureux d’en être quitte à ce compte.
Il en coûte aux Anglais d’en rester sur cet échec. Quinze ours après, à l’improviste, l’amiral Fraser paraît sur les
côtes égyptiennes, y débarque des troupes, enlève Alexandrie (17 mars). Il compte profiter de l’anarchie qui de nouveau trouble la vallée du Nil sous le gouvernement des Mameluks. Mais les temps sont changés depuis 1801. Le sultan a envoyé en Égypte, pour contrebalancer l’influence des Mameluks souvent rebelles, des troupes albanaises plus dociles, sous un chef intelligent et brave, Méhémet- Ali. Le pacha d’Egypte, Khosrew, n’est qu’un jouet aux mains des Mameluks; ils veulent qu’il éloigne les Albanais; Méhémet-Ali le dépose et le renvoie à Constantinople : de là entre eux une haine personnelle qui se retrouvera. Le successeur de Khosrew est massacré ; un autre est déposé ; dans ce désordre, Méhémet-Ali habilement gagne quelques Mameluks, se fait élire pacha par eux et par ses Albanais; il est maître de l’Égypte ; le Divan confirme ses pouvoirs (juillet 1805). Il augmente alors ses troupes albanaises sur lesquelles il peut compter. Les Mameluks sont mécontents ; ils s’entendent avec les Anglais ; et c’est ainsi qu’Alexandrie tombe aux mains de l’amiral Fraser. Celui-ci veut refaire à son profit la campagne d’Égypte; il marche sur Rosette, il est battu, se renferme dans Alexandrie, y est assiégé, capitule en septembre 1807, et se rembarque.
Ces défaites de l’Angleterre resserraient l’alliance entre le sultan et Napoléon, et l’empereur put compter que les Turcs, en agissant sur le Danube, feraient une diversion utile à ses opérations contre la Russie, immobiliseraient du moins une bonne partie des troupes du tsar.
Il trouva d’autres alliés encore, jusqu’en Asie: «si la Turquie fut notre droite, la Perse fut notre extrêmedroite ». Les Russes étaient en guerre avec la Perse, du jour où ils avaient franchi le Caucase; en 1783, le tsar de Géorgie, Héraclius, reconnut leur protectorat; en 1801, à sa mort, il leur laissa ses États. Le shah de Perse, Feth- Ali-khan, s’y opposa, envoya des troupes sur la Koura; elles furent battues, les Russes occupèrent le Daghestan et Bakou.
Feth-Ali pensa trouver un appui dans l’alliance française ; il envoya des ambassadeurs à Napoléon, alors en Pologne. Ils furent reçus par l’empereur à Finkenstein, et il signa avec eux le traité du 4 mai 1807: il y avait déclaration d’amitié et d’alliance entre Napoléon et le shah; la France garantissait à la Perse la possession de la Géorgie, s’engageait à lui fournir des officiers, des canons, des fusils*
Moyennant quoi, les troupes persanes agiraient contre les Russes vers le Caucase ; les troupes françaises pourraient traverser la Perse, les escadres françaises s’abriter dans ses ports, si l’empereur jugeait nécessaire de les envoyer vers l’Inde. L’alliance de la Perse pouvait donc servir contre la Russie ; Napoléon pensait aussi l’employer contre l’Angleterre, et, à la suite du traité de Finkenstein, le général Gardane fut envoyé à Téhéran, pour y étudier un plan d’invasion de l’Inde par l’Iran.
Napoléon vainquit les Russes sans avoir besoin de toutes ces alliances dont il les enserrait au sud-ouest et au sud-est. Sa victoire de Friedland, le 14 juin 1807, fut décisive. Le tsar Alexandre Ier sollicita un entrevue qui eut lieu à Tilsitt, sur la Niémen : les deux empereurs y restèrent quinze jours ensemble et y fondèrent, sinon une amitié sincère, du moins une alliance en apparence solide.
Ils agitèrent, pendant ces quinze jours, bien des questions délicates ; le sort du monde y fut débattu, et notamment la question d’Orient. Napoléon n’était pas sans embarras à ce sujet; il avait surexcité toutes les forces musulmanes contre la Russie, et maintenant il fondait son système politique sur l’alliance russe. Il était difficile d’échapper à cette contradiction dangereuse.
Il en fut sauvé par une série de révolutions de palais qui bouleversèrent alors le gouvernement ottoman pendant plus d’une année. L’influence occidentale, même française, ne plaisait pas à tous les Ottomans, et le parti Vieux-Turc, appuyé sur les ulémas ou docteurs du Coran et sur les Janissaires inquiets pour leurs privilèges, s’irritait chaque jour davantage contre Sélim, à mesure que les troupes du nizam-djedid ou de la nouvelle ordonnance devenaient plus nombreuses et plus capables de soutenir la politique réformatrice du sultan. Au mois de mars 1805, Sélim III promulgua un hatti-chérif prescrivant de verser dans le nizamdjedid les jeunes gens les plus robustes et les plus intelligents des autres .corps, même des janissaires. C’était achever la réorganisation militaire de l’empire, mais aussi décimer les anciennes troupes. Les Janissaires se révoltèrent; Sélim ne se crut pas encore capable de les réduire et retira son hatti-chérif. La rébellion s’apaisa, mais la défiance dura.
Lors de l’attaque de la flotte anglaise, en février 1807t
les batteries improvisées par Sébastian] furent servies par des soldats recrutés en hâte, et appelés yamaks tabieli, ou « assistants des batteries ». Après l’échec infligé aux Anglais, ils reçurent des récompenses, des privilèges ; mais les Janissaires les excitèrent, leur firent craindre d’être versés dans le nizam-djedid; leurs chefs se mirent en rapport avec le chef des yamaks, Kabakchi-Oglou. Celui-ci, dans l’espérance de s’emparer du pouvoir, se souleva avec l’aide des Janissaires, conduisit ses soldats à Constantinople après leur avoir fait prêter serment sur son sabre nu. Arrivé devant le sérail, il se fît livrer dix-sept ministres ou hauts dignitaires du sultan, et leurs têtes coupées furent rangées sur le front du bataillon des yamaks. Puis le sultan dut ordonner la suppression de toutes les troupes du nizam ; enfin, il fut déposé, enfermé, remplacé par son cousin Mustapha (29 mai 1807).
Cela dura quelques mois. Le pacha de Routchouk, Mustapha le Baraïctar ou le porte-étendard, était un fidèle serviteur de Sélim et un zélé partisan de ses réformes. Quand il se jugea assez fort pour réussir, il mena ses troupes à Constantinople. Kabakchi-Oglou fut pris et tué dans la somptueuse villa qu’il habitait sur le Bosphore. Le Baraïctar exigea le rétablissement de Sélim : on ne lui livra que son cadavre. Le sultan Mustapha n’en fut pas moins déposé, et Mahmoud II fut proclamé le 28 juillet 1808. Le Baraïctar fut grand-vizir. Il ordonna quelques exécutions, pour décapiter le parti adverse; quelques femmes du harem, qui s’étaient trop bruyamment réjouies de la mort de Sélim, furent cousues dans des sacs et jetées au Bosphore.
Le nouveau vizir était du reste un personnage très cruel; il excita bientôt de vifs mécontements. Un jour qu’il se rendait à la mosquée, la foule ne s’écartant pas assez vite sur son passage, il la fit bâtonner par ses gens; elle s’ameuta, menaça. Le Baraïctar s’enfuit, s’enferma dans son palais ; l’émeute grandit, y vint mettre le feu, le vizir se retira dans une tour avec son esclave favorite et un eunuque noir; on les chercha, on ne les retrouva que trois jours après, brûlés. Cependant les Janissaires exigeaient la chute de Mahmoud et le rétablissement de Mustapha Mahmoud fît étrangler Mustapha, et, comme il se trouva désormais le seul descendant d’Osman, il fut respecté; les révoltés se calmèrent ; les ulémas vinrent en corps le féli-
citer du triomphe de la religion et des anciennes lois (4 novembre 1808).
Non seulement Constantinople était troublée par des désordres capables de lasser les meilleurs amis des sultans, mais aussi les provinces de l’Empire étaient sans cesse agitées par des tentatives insurrectionnelles, fruit de la faiblesse du gouvernement, des idées d’indépendance jetées par la France révolutionnaire à travers tous les peuples, des espérances suscitées par les exploits inouïs des armées de Napoléon. Ces tentatives avaient les caractères les plus variés.
C’était le pacha de Beirout, Djezzar, qui massacrait les chrétiens du Liban, défendait en 1799 Saint- Jean d’Acre contre Bonaparte, puis se rendait indépendant dans cette ville et y bravait toutes les colères du sultan, jusqu’à sa mort en 1804.
C’était la tribu des Wahabites, qui, accusant les Turcs d’être infidèles aux enseignements de Mahomet, se révoltait dans l’Arabie centrale, s’emparait de La Mecque, de Médine, en 1803 et 1804.
C’était le Bosniaque musulman, Pasvan Oglou, qui, maître de Widdin, puis successivement de Nicopolis, Plevna, Sofia, Nisch, Sistova, Routchouk (1797-1798), rêvait de refaire le vieil empire bulgare du moyen âge, de lui donner Constantinople pour capitale, déclarait la guerre au sultan, battait les Turcs, arrivait jusqu’à Andrinople, y recevait du divan l’investiture du gouvernement de toute la Bulgarie et y restait indépendant jusqu’en 1807.
C’était le Monténégro, qui, sous le vladika Pierre Ier, remportait sur les Ottomans victoires sur victoires, faisait solennellement proclamer par le sultan que « jamais les Monténégrins n’avaient été les sujets de la Porte », fondait une étroite alliance avec la Russie, conservant bravement à l’orthodoxie cette forteresse montagneuse du Monténégro autour de laquelle allaient peu à peu surgir, comme jadis autour des Asturies d’Espagne, une rangée de plus en plus compacte d’États chrétiens, ressuscités pour la conquête de la ville de Constantin.
C’était en effet l’ardent patriote Rhigas, de Velestino, qui appelait les Grecs à la liberté en des chants enflammés et tentait de les grouper en une active association secrète pour la préparation de la guerre sainte; livré par les Autrichiens aux Turcs, il était noyé dans le Danube à Belgrade en 1798.
C’était Ali, le pacha de Janina, maintes fois le correspondant de Bonaparte, qui occupait Arta, toute l’Acarnanie, y agrandissait son domaine aux dépens des pachas ses voisins, bloquait sur leurs rochers et massacrait en 1803 les Souliotes orthodoxes, constituait cependant l’unité des Skipétars ou Albanais musulmans, rappelait ainsi le souvenir de Pyrrhus -et paraissait capable de restaurer -l’antique royaume de l’Épire.
C’était encore la Serbie, lasse de l’oppression des Janissaires et groupée autour de sa rustique aristocratie des éleveurs de porcs. Elle était restée très agitée depuis l’occupation autrichienne, surtout après le traité de Sistova; les Turcs s’apercevaient qu’il y avait désormais « quelque chose de changé » en Serbie. Les Janissaires n’en furent que plus cruels ; beaucoup de Serbes furent dépouillés ou tués, des femmes enlevées. Ces persécutions produisirent des révoltes ; même, en 1804, une Skouptchina ou assemblée générale proclama « chef des Serbes » un énergique éleveur de porcs, Georges Petrovitch, surnommé Kara-Georges ou Georges le Noir. Il prétendit ne faire la guerre qu’aux janissaires, non au sultan; mais le succès l’encouragea à réclamer pour son pays l’autonomie, à lutter même pour l’indépendance.
Il remporta d’éclatantes victoires sur les pachas turcs qui furent envoyés contre lui, notamment celle de Chabatz; il prit Belgrade en décembre 1806, et les Turcs furent com plètement chassés. Kara-Georges essaya de donner une organisation régulière à la Serbie ; mais il voulut se réserver une autorité presque absolue; il excita ainsi de vives résistances, notamment de la part de Miloch Obrenowitch, riche éleveur lui aussi. La Serbie resta troublée de ces dissensions; pourtant la guerre qui éclata en 1807 entre les Russes et les Ottomans lui fut favorable; les Serbes combinèrent à peu près leurs opérations avec celles des armées russes du Danube, et Kara-Georges put rêver la restauration de la Grande-Serbie de Do u ch an. Là aussi, sous la domination musulmane, renaissait l’esprit national et orthodoxe.
Dans de pareilles conditions, Napoléon put considérer que l’alliance turque n’était pas pour entrer en balance, dans ses combinaisons politiques, avec l’alliance russe. Un jour qu’à Tilsitt il passait avec le tsar une revue de troupes,
on lui remit des dépêches; il en prit connaissance, et, se tournant vers Alexandre : « C’est un décret de la Providence, dit-il, qui m’annonce que l’empire turc ne peut plus exister. » Il venait d’apprendre la chute de Sélim Iïl et la révolution du 27 mai. Il parut quelque temps résolu à abandonner l’empire ottoman à ses destinées. Après avoir tenté de le réformer, de le rajeunir par l’action de l’Occident, il songea à le démembrer, à lui donner le coup mortel, comme pour indiquer aux diplomates de l’avenir les deux solutions extrêmes entre lesquelles ils devaient si longtemps hésiter.
La Prusse vaincue, b la merci du conquérant, pensa se tirer d’affaire en détournant le danger sur la Turquie. Le premier ministre du roi Frédéric-Guillaume III, M. de Hardenberg, proposa au tsar et -à l’empereur un plan de sa façon qui devait, pensait-il, satisfaire tout le monde, excepté sans doute le sultan. La Russie prendrait la Moldavie, la Yalachie, la Bulgarie, la Roumélie, avec Constantinople et les Détroits. La France prendrait la Grèce et les Iles de l’Archipel. L’Autriche aurait la Bosnie et la Serbie. La Pologne serait refaite et donnée au roi de Saxe ; la Saxe deviendrait prussienne. Napoléon ne voulut pas tenir compte, du moins pour le moment, de ce projet. Il « cassa les deux ailes de l’aigle noir de^ Prusse » ; de ses provinces occidentales il fit le royaume de Westphalie pour Jérôme; de ses provinces orientales, il refit le grand-duché de Varsovie sous le gouvernement du roi de Saxe, membre de la Confédération du Rhin.
Il fut pourtant question aussi de l’empire ottoman dans le traité de Tilsitt. Dans l’acte patent, de même que l’article 13 stipulait la médiation du tsar entre la France et l’Angleterre pour la conclusion d’une paix définitive, de même les articles 22 et 23 comportaient l’évacuation de la Moldavie et de la Yalachie par les Russes, et la médiation de Napoléon pour amener la paix entre la Porte et la Russie. Parmi les « articles séparés et secrets », le premier attribuait à la France les bouches de Cattaro, sur la côte dalmate. Enfin, dans le traité d’alliance, le tsar promettait, si sa médiation n’avait pas abouti à un traité de paix avant le 1er novembre, de déclarer la guerre à F Angleterre et d’aider la France à appliquer partout le blocus continental; de même, si un traité de paix n’intervenait pas dans les trois mois entre !a Russie et la Porte, « la France ferait
cause commune avec la Russie, et les deux hautes parties contractantes s’entendraient pour soustraire toutes les provinces de l’empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs ». (Article 8.)1
Les deux alliés négocièrent sur ces bases pendant plusieurs années, et jamais peut-être la question d’Orient ne fat traitée avec une telle ampleur. Tout d’abord l’adjudantgénéral Guilleminot fut envoyé en Yalachie pour ménager un armistice entre les troupes turques et russes; il fut conclu le 24 août 1807 à Slobodzié. Mais les Russes se montrèrent mal disposés à évacuer les Principautés ; il leur coûtait de se retirer: fallait-il donc que l’alliance française, déjà peu populaire dans la haute société de Saint-Pétersbourg, nécessitât un tel sacrifice de la part des Russes ? C’en serait assez pour la compromettre à jamais, et le chancelier du tsar, le comte Roumiantzov, et le tsar lui-même s’efforcaient de faire comprendre à Savary, envoyé extraordinaire de Napoléon en Russie, et à Napoléon, qu’il fallait « nationaliser » l’alliance parmi les Russes en laissant au tsar les Principautés. Alexandre Ier d’ailleurs trouverait tout naturel que Napoléon se pourvût lui-même d’un agrandissement équivalent, qu’il prît par exemple la Bosnie et l’Albanie. En un mot, la diplomatie russe s’efforcait d’entraîner Napoléon sur la pente du partage ottoman.
Napoléon se déroba : il ne lui convenait pas d’entretenir ce sujet de conversation. Il craignait que, si l’on adoptait le principe du démembrement, l’Angleterre, maîtresse de la Méditerranée, ne s’attribuât aussitôt l’Égypte et les îles. Il consentit à laisser les Principautés à la Russie, à condition que le tsar le laisserait enlever à la Prusse une nouvelle province, la Silésie. Alexandre ne dissimula pas le mécontentement qu’une telle proposition lui inspirait, et la conversation languit, non sans quelque froideur de la part du tsar.
Napoléon ne désespérait pas de faire la paix avec l’Angleterre : était-ce fatigue, ou pressentiment sinistre chez ce vainqueur? Mais, à l’ouverture de la session du Parlement britannique, en janvier 1808, le discours du trône fut particulièrement belliqueux, au point que l’Empereur y vit
1. Voir le texte de ces traités dans A. Vandal, Napoléon et Alexandre 1er, tome I, à l’appendice.
comme un défi. Il le releva et adressa au tsar Alexandre la très éloquente lettre du 2 février 1808. Non seulement il l’y encourageait à la conquête de la Finlande sur les Suédois ; mais il y parlait de la marche d’une armée franco-austrorusse sur Constantinople, sur l’Asie, sur l’Inde: « Il faut être plus grands malgré nous, ... reconnaissons l’époque arrivée de grands changements et de grands événements. » L’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, M. de Caulaincourt, fut autorisé à négocier aussitôt le partage de l’empire ottoman.
Le tsar fut enthousiasmé de ces dispositions nouvelles, et des conférences furent aussitôt ouvertes entre Caulaincourt et Roumiantzof. Avant de s’engager vers l’Iran et l’Inde, la Russie voulait régler d’abord le sort de la péninsule des Balkans. On se mit vite d’accord sur la distribution territoriale de ce pays. La Russie devait prendre la Moldavie, la Yalachie, la Bulgarie; la France aurait la Bosnie, l’Albanie et la Grèce. L’Autriche devait s’allonger entre les deux par la Serbie et la Roumélie, jusqu’à Salonique. Il fut plus difficile de s’entendre sur Constantinople et les Détroits ; le tsar voulait absolument cette ville ; il n’admettai pas départagé sans elle; elle en était la raison d’être. Il lui fallait aussi les Détroits qui sont la porte nécessaire au développement économique de la Russie vers la Méditerranée. Caulaincourt céda sur Constantinople, mais à condition que la France aurait les Dardanelles : il y a deux clefs qui ouvrent la mer Noire, le Bosphore et les Dardanelles ; il était juste que la Russie et la France eussent chacune la sienne. A quoi Roumiantzof objectait que la mer Noire était aux Russes, non à la France, et qu’il ne pouvait leur convenir de remettre une des clefs de leur maison à un étranger, fût-il un ami ; en matière politique, la confiance ne peut aller à cet excès de naïveté.
On discuta longuement sur cette presqu’île des Dardanelles qu’à cause de sa forme, les deux interlocuteurs appelaient « la langue de chat». Roumiantzof offrait à la France, en échange des Dardanelles, l’Égypte, la Syrie, les Échelles du Levant; Napoléon ne pouvait se résoudre à ouvrir la Méditerranée à la Russie; il comprenait très clairement la gravité d’une pareille concession : il ne la fît pas. Il fut entendu que les deux souverains auraient une nouvelle entrevue, qu’on en finirait alors sur la question du partage.
L’entrevue fut retardée par les affaires d’Espagne. Les dissensions des Bourbons de ce pays, les querelles entre le père et le fils, Charles IY et Ferdinand VII, encouragèrent Napoléon à s’emparer encore de cette couronne. Il força à Bayonne l’abdication des deux princes, leur donna pour résidences les châteaux de Compiçgne et de Yalençay, et envoya son frère Joseph régner à Madrid. Il ne croyait pas rencontrer de résistance sérieuse au-delà des Pyrénées et songeait toujours à son grand dessein sur Constantinople et l’Inde.
Il préparait sa route. Le général Gardane, qu’il avait envoyé en Perse, était arrivé à Téhéran le 24 décembre 1807; il y fut d’abord chaleureusement accueilli. Mais la nouvelle de la paix de Tilsitt futdésagi^able au shah, qui avait pensé que l’alliance française lui serait utile contre les Russes et qui n’était pas loin de considérer le traité de Tilsitt comme une vraie trahison à son égard; d’autant mieux que les armées du tsar, inutiles en Pologne, reprirent les hostilités avec plus de vigueur sur la Caspienne. La situation ne tarda pas à devenir difficile pour Gardane; en février 1809, il devait* être obligé de quitter la Perse, et, aussitôt après son départ, une mission anglaise allait arriver à Téhéran et signer avec le shah un traité d’alliance anglo-persane stipulant l’expulsion de tous les Français. Le nouveau gouverneur anglais de l’Inde, George Elliot ou lord Minto (1807-1813), se préoccupait de fermer aux Français la route de l’Inde; il traitait avec Runjeet-Singh, le puissant chef des Seykhs du Bengale, avec le chef afghan Shoudja et pensait ainsi dresser devant Napoléon des obstacles infranchissables.
Napoléon n’en était pas troublé; il voulait mettre l’Angleterre à ses pieds en quelques mois. Il dressa alors le plus gigantesque plan qu’ait jamais conçu un conquérant. L’armée de Dalmatie, sous le commandement de Marmont, incessamment renforcée depuis Tilsitt, avec Corfou pour place d’armes et centre d’approvisionnements, où s’entasse de jour en jour un formidable dépôt de munitions et de vivres, traversera la Bosnie. Elle opérera sa jonction en Macédoine avec les Autrichiens, vers Andrinople avec les Russes. Sous ce choc, l’empire ottoman sera balayé d’un coup. Alors l’armée tripartite passera en Asie et se rangera sur l’Euphrate, prête, sur un signe, à pousser plus loin.
En même temps, tous les ports de l’Espagne, de l’Italie,
LA DÉFAITE DE NAPOLÉON
de l’Autriche, lanceront d’innombrables petits vaisseaux dans toutes les directions; la flotte de Toulon occupera la Sicile; celle de Tarente jettera une armée en Égypte; celle de Rochefort fera le tour de l’Afrique ; celle de Brest portera un corps de débarquement quelque part sur la côte anglaise, ou en Irlande, ou dans la Tamise; les vaisseaux marchands de l’Angleterre seront enlevés par une multiple et insaisissable guérilla de corsaires. Elle sera enveloppée dans un effroyable tourbillon ; elle sera frappée partout à la fois, sans savoir où ni comment se défendre.
Et l’Empereur, établi à Tarente, se dressant sur la Méditerranée et sur le monde, comme le Dieu terrible des batailles, maître du tonnerre, assistera là à l’humiliation de l’Angleterre aux abois, épuisée, vaincue sans combattre. Sinon, si elle refuse d’avouer son impuissance, les destinées s’accompliront: l’armée des nations franchira l’Euphrate, le Tigre, et, par-dessus l’Iran, sur les traces d’Alexandre de Macédoine, elle ira d’une poussée renverser l’empire anglais de l’Inde et changer à jamais la face de la terre.
III, — La défaite de Napoléon,
Comme* il rêvait ainsi, — jusqu’à quel point était-il dupe de son imagination? — il reçut la nouvelle de la capitulation deBaylen : l’honneur de l’armée française atteint, sa réputation d’invincible compromise, l’Espagne soulevée, Joseph chassé de Madrid, tous les peuples récemment vaincus frémissants de l’espoir de la vengeance, l’avenir noir. L’Empereur fut un moment frappé de stupeur: était-ce un avertissement de la fortune jalouse?
Il se ressaisit vite : il irait en Espagne ; en une campagne d’un ou deux mois il écraserait l’insurrection, rétablirait l’ordre; il reprendrait bientôt le grand dessein. Mais, pendant qu’il serait à cette extrémité du continent, il fallait que l’Europe centrale fût contenue,- que personne n’en profitât pour quelque soulèvement qui serait très grave en ces circonstances. Il pensa au tsar pour « faire la police » en Allemagne et en Autriche et hâta l’entrevue dont il avait été question entre eux.
Elle eut lieu à Erfurt en septembre 1808. Les fêtes qui y furent données furent très brillantes, plus brillantes que celles de Tilsitt ; mais, à cause des affaires d’Espagne, à
cause aussi des dissentiments qui s’étaient déjà manifestés entre les deux alliés au sujet de l’Orient, les conversations furent beaucoup moins cordiales. Chacun d’eux chercha à tirer pour soi le meilleur parti de la rencontre, et les vastes pensées de jadis, les vertigineuses envolées d’imagination firent place à la froide discussion d’un protocole où l’on tut de parti pris les brûlantes questions récemment soulevées par la lettre de février.
Napoléon retira une partie de ses troupes des garnisons prussiennes ; il comptait que le tsar lui garantirait la tranquillité de l’Allemagne et de l’Autriche. En échange de ce service dont d’ailleurs il devait s’acquitter très légèrement, Alexandre Ier se fit reconnaître la possession de la Finlande, qu’il venait d’enlever aux Suédois, et surtout celle des Principautés de Moldavie et de Yalachie, « prenant le Danube pour frontière ». Napoléon demanda seulement que cette conventionné fût pas aussitôt publiée.
Il put ainsi partir pour l’Espagne et rétablir son frère sur le trône de Madrid. Il eut à peine le temps d’achever son entreprise : comme il poursuivait vers la Galice l’armée anglaise du général Moore, avant de l’avoir atteinte, il fut rappelé à Paris par l’agitation patriotique de l'Allemagne et les armements de l’Autriche. Il y courut. Il forma précipitamment son armée sur le Danube supérieur et marcha au-devant de l’archiduc Charles. Il comptait sur le concours des troupes russes; il n’eut que des protestations d’amitié, sans appui efficace. Il comprit dès lorsqu’il n’avait plus rien à espérer de l’alliance du tsar.
Il n’en fut pas moins victorieux des Autrichiens autour de Ratisbonne, et surtout à Wagram, le 9 juillet 1809, et leur imposa le traité de Vienne. Il annexa à son empire le district de Villach en Carinthie, toute la Carniole, Gœritz, la Croatie civile et militaire, Trieste, Raguse et Fiume. L’Autriche n’eut plus de côtes sur l’Adriatique et Napoléon y put surveiller étroitement l’application du blocus continental. De ces provinces, jointes à la Dalmatie qu’il possédait depuis 1805, il fît le gouvernement des provinces illyriennes, qu’il confia à Marmont, duc de Raguse, avec Laybach pour capitale. Il était bien placé, vers la Save supérieure et aux bouches de Cattaro, pour tenir en échec l’ambition russe sur le Danube.
Les souvenirs de la domination française dans ces régions sont restés très vivaces. Les habitants trouvaient les
LÀ DEFAITE DE NAPOLEON
Français trop peu dévots; mais ils admiraient l’ordre introduit dans le pays, la justice et les impôts égaux pour tous, les grands travaux publics entrepris partout, ponts , de pierre, routes plantées d’arbres. On prête à l’empereur, François Ier, visitant ce pays après la chute de Napoléon, •et étonné de sa prospérité, ce joli trait : « C’est bien dommage que les Français ne soient pas restés ici plus longtemps! »
Sans se préoccuper désormais de s’entendre avec Napoléon pour le règlement des affaires d’Orient, le tsar poursuivait la guerre contre la Turquie. Il avait refusé de ratifier l’armistice de Slobodzié et d’évacuer les Principautés ; la convention d’Erfurt lui en garantit la possession. Mais le sultan n’y consentit pas et repoussa l’ultimatum que le colonel Paskiévitch lui apporta en ce sens.
Les hostilités recommencèrent. Elles se traînèrent péniblement encore pendant trois ans, les Ottomans étant incapables sans doute d’une offensive énergique et le tsar sans cesse distrait par la politique napoléonienne.
En 1809, les Russes ne purent prendre les places du Danube; ils échouèrent à Braïla, Giurgewo, Kraïova. Au printemps de 1810, le tsar y envoya le général Kamenski, le conquérant de la Finlande. Il franchit le fleuve parla prise de Silistrie (juin) ; puis il enleva les retranchements turcs de Razgrad et attaqua Choumla. De furieux combats s’engagèrent autour de cette importante position très vigoureusement défendue. Les Russes remportèrent surtout la victoire de Batynia (7 septembre), et la plupart des forteresses du Danube, Nicopolis, Sistova, Routchouk et Giurgewo, tombèrent en leur pouvoir. La campagne se termina cependant sans qu’ils pussent s’emparer de Choumla.
Au commencement de 1811, Kamenski voulut faire un effort décisif sur cette ville ; mais il fut rappelé avec une partie de ses divisions. Le tsar, inquiet des armements de Napoléon, décidé à la guerre, qui faillit éclater en avril de cette même année, massait le plus de troupes possible à la frontière du grand-duché de Varsovie. Kamenski fut remplacé au Danube par Kutusof, avec la mission de combattre et surtout de négocier au plus tôt avec les Turcs, fût-ce au prix des Principautés. Kutusof, pour traiter dans de bonnes conditions, chercha d’abord quelque succès sur les troupes ottomanes. Il avait abandonné le siège de Choumla et re-
E.Driault. — Question d’Orient. 7
passé le Danube. Le grand vizir, encouragé par cette retraite, le suivit imprudemment sur la rive gauche du fleuve, et les deux armées se trouvèrent de nouveau en présence a Slobodzié. Très habilement Kutusof, envoyant son aile gauche le long du Danube, en arrière des Turcs, coupa leur ligne de retraite, et les cerna complètement (octobre 1811).
Alors il consentit à négocier ; les pourparlers furent très longs: les agents de Napoléon s'efforcaient d’empêcher la paix; le sultan les écoutait peu, se souvenant de Tilsitt. Le tsar s’impatienta de ces retards, il avait besoin de son armée du Danube. Il rappela Kutusof et le remplaça par l’amiral Tchitchagof. A l’arrivée de celui-ci, les préliminaires venaient d’être rédigés ; ils furent transformés en un traité définitif, signé à Bucharest, le 28 mai 1812. Il était temps: ce jour-là même, Napoléon quittait Dresde pour prendre le commandement de son armée en marche sur le Niémen.
Par le traité de Bucharest, le tsar rendit au sultan les Principautés de Moldavie-Valachie ; il se contenta de l’annexion de la Bessarabie, c’est-à-dire du pays compris entre le Dniester et le Pruth presque jusqu’à la bouche la plus septentrionale du Danube. Il allait pouvoir employer toutes ses troupes contre l’invasion française, et surtout il devait lui être très profitable de n’avoir pas à redouter une diversion ottomane sur le Danube inférieur : si Marmont descendant la Save avait en effet rejoint les Turcs en Roumanie, le& Russes auraient couru de grands dangers. Le tsar sentait tout le prix de cette neutralité du sultan; aussi, pour ne pas la compromettre, la sentant peut-être mal assurée, repoussa-t-il le plan de l’amiral Tchitchagof, qui offrait de remonter le Danube et la Save, en soulevant les populations slaves des Balkans, et en les entraînant sur lTllyrie, Trieste et Venise : première ébauche du Panslavisme. Tchitchagof reçut, l’ordre de ramener ses troupes vers le Dniéper et la Bérésina.
Abandonné par les Turcs, en guerre avec les Russes, en hâte d’en finir avec les Anglais, d’achever sa carrière par une campagne plus merveilleuse que toutes, Napoléon dresse le grand plan de 1812. Il est difficile d’y distinguer les réels desseins de sa politique des rêves de son imagination; mais, dans cette dernière poussée de son génie à travers l’Orient, le rêve est aussi instructif.
Il voulut, comme en 1806, comme alors Talleyrand le lui
LA DÉFAITE DE NAPOLÉON
avait conseillé, rejeter les Russes en Asie; il s’efforcait ailleurs de contenir les Anglais en Occident. Prévoyait-il une Europe écrasée entre les deux colosses? Héritier du titre des Césars romains, gendre du dernier représentant du Saint Empire Romain, conçut-il la pensée que lui seul pouvait encore arracher la Méditerranée aux ambitions croissantes des Germains d’Angleterre et des Slaves de Russie, et sauver la civilisation latine?
Vainqueur de la Russie, maître de Moscou, que ferait-il de sa victoire? Au delà, par la mer Noire et la Caspienne, il eut sans doute une dernière, une suprême vision de l’Orient; sur cette double route, où les Russes ont suivi depuis la voie que leur indiquaient® le testament de Pierre le Grand » et le puissant génie de Napoléon, jetterait-il une armée sur l’Inde, comme Alexandre le Grand, pour en revenir par l’Égypte, une autre sur Constantinople, pour en fixer d’un trait de son épée les destinées mystérieuses ?
On raconte que, dans la longue file des équipages nécessaires à son service personnel pendant la campagne de Russie, un fourgon, toujours étroitement clos et particulièrement surveillé, renfermait tous les insignes impériaux, ,a couronne, le sceptre et l’épée du sacre, le lourd manteau lde pourpre et le diadème impérial. Où voulait-il, quittant le harnais de guerre, renouveler la cérémonie de Notre- Dame? — A Moscou? — Ce n’eût été qu’une usurpation. — Plus loin peut-être, sur la route de Rabylone, de Persépolis, à Samarcande, à Delhi, d’où, vainqueur tout-puissant, le monde à ses pieds, le globe d’or en sa main, il se dresserait en une flamboyante apothéose1.
Il prit Moscou, et ce fut tout. Il en sortit au milieu des flammes de l’incendie et commença l’effroyable retraite. Derrière les débris de la Grande Armée, les peuples vaincus se levèrent comme une meute altérée de vengeance et la suivirent en grondant jusqu’à Paris. Les souverains victorieux à leur tour, relevés d’une longue humiliation, se partagèrent les riches dépouilles du conquérant. Ce fut une curée sans scrupules.
Il fut peu question de l’Orient au congrès de Vienne ; car il avait échappé presque absolument aux entreprises de Napoléon. Le tsar chercha bien à se faire reconnaître par