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LA CONFÉRENCE DE LONDRES

adopter, comme lui, pour son propre compte, le principe des nationalités, alors si fort à la mode qu’il semblait que sans lui rien ne pût se faire de grand. Il y voyait de beaux profits pour la Russie: les populations slaves sont nombreuses dans l’empire d’Autriche-Hongrie, plus nombreuses et plus serrées dans la péninsule des Balkans. Si la Russie, au nom de cette parenté de races, réussissait à les grouper autour d’elle, elle serait la première puissance de l’Europe. Et ainsi, par son chancelier, la politique russe prend une forme nouvelle : ce n’est plus au nom de la religion grecque que le tsar veut conduire les destinées des peuples des Balkans ; c’est au nom du principe des nationalités, au nom du panslavisme.

Beaucoup, parmi les plus sages conseillers du tsar, se défiaient de ce principe, en prévoyaient les dangers, doutaient que toutes les populations slaves des Balkans fussent disposées à passer tout simplement de la domination du sultan à celle du tsar, les soupçonnaient de vouloir seulement se servir de la puissance russe pour ensuite lui échapper, au risque d’être taxées d’ingratitude. Ils se demandaient déjà si la Russie gagnerait quelque chose à remplacer l’État ottoman décrépit par des États chrétiens jeunes et entreprenants.

Mais l’opinion publique dédaignait ces profonds calculs ; elle embrassait avec ardeur la cause du panslavisme ; c’était le nouvel article de foi au nom duquel il fallait délivrer les frères des Balkans. Dès 1867, les « Slavophiles » avaient convoqué à Moscou tous les Slaves d’Europe au congrès de la Société des Amis de l’histoire naturelle. Ç’avait été la première manifestation publique du panslavisme. Elle fut suivie d’une ardente propagande dans les pays des Balkans; un Comité central se forma à Moscou, un sous-comité à Bucharest ; des livres furent envoyés aux écoles de Serbie et de Bulgarie ; des jeunes gens en furent appelés aux Universités russes ; de considérables sommes d’argent y furent répandues, sous prétexte de charité ; des agences nombreuses, comme les hétairies d’autrefois, gagnèrent au panslavisme des partisans tout dévoués ; l’empire ottoman fut pénétré profondément par l’influence russe. Le prince Gortchakof comptait bien en tirer parti ; il pensait fonder sur l’action panslaviste une grande entreprise politique. Il avait envoyé à Constantinople, auprès du sultan Abd-ul- Aziz, un très habile et très ferme ambassadeur, lui-même

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pansiaviste déterminé, le général Ignatief. Celui-ci jouissait d’un grand crédit auprès du Divan, paraissait lié d’une étroite amitié avec le grand-vizir Mahmoud-Nézim-pacha, exerçait vraiment une grande action sur le gouvernement ottoman. La Russie semblait avoir toutes les chances de son côté.

Mais les musulmans sentaient le danger, mis en éveil par la convention du 13 mars 1871. Des circonstances nouvelles naissent les formes politiques nouvelles. Beaucoup d’entre eux se demandaient quel avantage la Porte avait obtenu de l’intervention européenne; depuis un demi -siècle, les grandes puissances proclamaient le principe de l’intégrité de l’empire ottoman, moyennant des réformes sérieuses; les réformes ne servaient qu’à encourager les chrétiens ; quant au principe de l’intégrité, avait-il empêché que l’Eu- , rope soutînt, après la cause de l’indépendance de la Grèce, celle de l’autonomie de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro ? En fait, les belles phrases de la diplomatie européenne semblaient autant de mensonges. L’empire continuait d’être démembré; il était à la veille de la ruine. Mieux valait une franche hostilité que cette amitié dissolvante.

L’influence française à Constantinople n’avait pas survécu aux désastres de 1870; avec elle avait péri la cause du Tanzimât, dont du reste les musulmans s’étaient toujours défiés. Dès lors il se forma parmi eux, en face des menaces du panslavisme, un parti national, le parti de la Jeune Turquie, fondé sur la réaction contre l’Europe et sur la restauration de l’Islam : il fallait rendre à l’Islam la conscience de sa grandeur, reconstituer l’autorité du Coran, y rechercher les sources d’une vigueur nouvelle, grouper autour du padischah tous les peuples de Mahomet, former contre les nationalités chrétiennes un faisceau compact de 150 millions de musulmans, et reprendre les fortes traditions des siècles passés. Ce panislamisme avait son chef, Midhat-pacha, son état-major, les ulémas ou docteurs du Coran, ses soldats, les softas ou étudiants en théologie, ses moyens d’action, la presse, dont l’influence commença de travailler tous les pays de religion musulmane ; il avait pour adeptes presque tous les Ottomans, qui y voyaient leur dernier moyen de salut et peut-être l’instrument d’une belliqueuse renaissance. Le Croissant se relevait devant la Croix.

Les partis en présence, les événements allaient se préci-

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piter. Abd-uI-Aziz, depuis son avènement en 1861, s’était soumis à l’action de l’Europe, au lendemain de la guerre de Crimée. Mais c’était un esprit faible, un caractère avili par des excès de toutes sortes. A-t-on d’ailleurs suffisamment remarqué l’incapacité intellectuelle et morale de tous ces 1 sultans du xixe siècle ? On dirait que le sang d’Osman est épuisé. Il fut facile à son entourage de fermer l’ère des réformes: elles n’avaient jamais été bien sérieuses. Le désordre administratif était toujours le même, le gouvernement des valis toujours aussi arbitraire et tyrannique, les impôts de plus en plus lourds, les charges accablantes, le malaise général, le trésor public vide. Le gouvernement ottoman fit banqueroute en 1875, se déclara impuissant à payer ses créanciers, la plupart européens et peu intéressants aux yeux du parti national. Grief nouveau que la Russie ne manqua pas d’enregistrer.

II. — Les insurrections et la conférence de Constantinople (1877-1878).

Sous l’inspiration de la réaction musulmane, à laquelle presque tous les fonctionnaires de la Porte étaient gagnés, les chrétiens de l’empire furent sans cesse inquiétés, maltraités, surchargés de contributions. Le joug ottoman s’appesantit sur leurs têtes dans le temps même où le panslavisme surexcitait leurs espérances. Cela suffit à expliquer l’agitation qui troubla bientôt toute la Turquie d’Europe. Comme en 1820, la crise prévue commença par des insurrections et des massacres.

Dans l’été de 1875, les habitants de l’Herzégovine se soulevèrent. Ils refusèrent les impôts, la corvée, attaquèrent les agents de la Porte, engagèrent quelques escarmouches dans la vallée de la Nareinta contre les garnisons turques. Le gouverneur, Dervisch-pacha, y conduisit des troupes; il fut battu à Nevesigne, le 24 juillet. Des bandes chrétiennes se formèrent, sous des chefs hardis, comme Peko-Paulovitch, Luibibratich ; elles eurent leur quartieri général au couvent grec de Duze ; de nombreux villages furent incendiés; des Serbes, des Monténégrins accoururent à l’aide des chrétiens.

Les consuls européens du pays intervinrent, demandèrent aux insurgés l’expression de leurs vœux : ils exigèrent la liberté religieuse, le droit de tester en justice, une milice

E. Driault. — Question d’Orient.

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locale composée d’indigènes, la fixation et la perception régulière des impôts. Les consuls communiquèrent ces indications à la Porte, qui, par un iradé du 2 octobre, promit l’application à tout l’empire d’un plan général de réformes.

Cependant les troubles continuaient. Les Turcs furent battus à Muratovitch le 12 novembre, à Plana le 2 décembre, où 1.000 d’entre eux furent tués. Un nouvel iradé, le 12 décembre, promit l’organisation de conseils électifs où les chrétiens pourraient prendre part à l’administration du pays ; ils devaient aussi avoir une gendarmerie locale. Us n’y ajoutèrent pas confiance, marchèrent sur Niksitch, place forte à la frontière septentrionale du Monténégro, taillèrent en pièces une petite armée ennemie dans les défilés de la Duga, coupèrent la route de Raguse à Trébigne pour empêcher l’arrivée de renforts turcs (janvier 1876). A ces nouvelles, la Bulgarie elle aussi s’agitait; les jeunes gens de ce pays émigraient en masse, allaient chercher des armes en Russie, en Serbie. L’incendie menaçait de gagner toute la péninsule des Balkans ; on pouvait craindre, en réponse, une explosion du fanatisme musulman.

Le gouvernement autrichien en redoutait les suites, dont la première devait être l’intervention de la Russie. Il prit les devants, et, du consentement des cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg, il adressa au divan, le 30 janvier 1876, la note Andrassy : « Les Puissances entendent qu’il soit mis un terme à une lutte ruineuse et sanglante, au moyen de réformes. Il faut que la religion chrétienne soit mise, en droit et en fait, sur le même pied que l’islamisme, que le fermage des impôts soit à tout jamais aboli, que l’exécution des réformes cesse d’être abandonnée à la discrétion des pachas, et, pour cela, que le contrôle de leur administration soit confié à une assemblée locale composée par moitié de chrétiens et de musulmans. »

Le Divan accepta les premières propositions de cette note; il refusa, au nom de la souveraineté du sultan, de soumettre son administration à un contrôle. D’ailleurs il ne fit rien dans le sens de ses promesses.

De l’Herzégovine, l’insurrection se répandit en Bosnie. Le chef Dukir enleva le vfibge de Dubovic et en chassa les Turcs. Sélim-pacha fut forcé de battre en retraite. Les gouvernements de Serbie, de Monténégro armèrent et se préparèrent à une intervention. Le prince Milan de Serbie

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parut résolu à se mettre à la tête d’un vaste mouvement slave, comme naguère le roi de Piémont à la tête des patriotes italiens. Le général russe Tchernaïef se mit à son service, et fut chargé d’abord de l’inspection des places fortes de la frontière.

Les Albanais musulmans, inquiets des progrès du Monténégro, prirent les armes. La Bulgarie se souleva en mai ; le centre de l’agitation était à Tatar-Bazardjik, entre Sofia et Pbilippopoli ; des agents de police turcs furent massacrés à Statiza. Les Musulmans y répondirent : les deux consuls allemand et français furent assassinés à Salonique, le 7 mai. Les Bulgares formèrent un gouvernement national secret, détruisirent la petite ville de Rakowitza. La Porte concentra de nombreuses troupes entre Routcbouk, Widdin et Sofia.

Les trois empereurs se résolurent à une nouvelle action. Sur la proposition de Gortchakof fut rédigé le Mémorandum de Berlin, autrement menaçant pour la Turquie que la note du 30 janvier. Ils exigeaient en Bosnie et Herzégovine la formation d’une commission de notables chrétiens, l’autorisation pour les chrétiens de rester armés jusqu’à l’entier accomplissement des iradés de l’année précédente, le droit pour les consuls ou délégués des grandes puissances de contrôler l'exécution des réformes; enfin le mémorandum se terminait par cette déclaration: « si, au bout de deux mois, les puissances n’ont pas réussi à atteindre le but qu’elles se proposent, les trois cours impériales sont d’avis qu’il deviendra nécessaire d’ajouter à leur action diplomatique la sanction d’une entente en vue de mesures efficaces qui paraîtraient réclamées dans l’intérêt de la paix générale, pour arrêter le mal et en empêcher le développement ».

Il était à croire que les musulmans du parti national accueilleraient mal ces menaces. Ils y répondirent d’une façon pourtant imprévue 1 . Abd-ul-Aziz n’avait pas leur confiance. Dès le commencement de mai, 5 à 6.000 softas, armés sous leurs haillons, s’étaient présentés à la Sublime Porte; ils avaient exigé la destitution du grand-vizir Mahmoud, inféodé à la politique russe. Le sultan avait cédé, nommé Mehmed-Ruchdi grand-vizir et Haïroullah-effendi Cheikh-ul-Islam; mais il en avait gardé un vif ressentiment

1. L'Angleterre et la Russie en Orient , Revue d’histoire diplomatique, 1896, p. 73-83.

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et parlait d’exterminer les turbulents softas comme son père avait exterminé les janissaires.

Il fut prévenu. Quelques régiments de Scutari passèrent de nuit le Bosphore. Suleïman-pacha, directeur de l’Ecole militaire de Péra, occupa, à la tête de ses élèves, avec quelques pièces d’artillerie, la colline qui domine Dolma- Baghtché, résidence du sultan. D’autres troupes complétèrent l’investissement du palais. Le ministre de la guerre alla chercher au sérail Mourad-effendi, neveu d’Abd-ul- Aziz. Le malheureux prince refusait de suivre ceux qui voulaient l’élever au trône à la place de son oncle. On l’entraîna au milieu de l’orage : une pluie torrentielle tombait, le tonnerre grondait, les éclairs embrasaient l’horizon de toutes parts. Mourad, trempé jusqu’aux os, en proie à d’indicibles terreurs, redoutant la vengeance d’Abd-ul-Aziz, répétait sans cesse en sanglotant : « Que vous ai-je donc fait, pour que vous vouliez ainsi me perdre? »

Quand il fut arrivé au ministère de la guerre, où la plus grande pièce avait été convertie en salle du trône, le Cheikh-ul-Islam donna lecture d’un fetva, déclarant conforme au Coran la déchéance d’Abd-ul-Aziz. Puis Mourad fut proclamé sultan par les ministres, le Cheikh-ul-Islam, les principaux ulémas, les chefs militaires et les fonctionnaires civils.

On se rendit alors au palais. Un officier de la garde se chargea d’annoncer à Abd-ul-Aziz que, par iradé du sultan Mourad, il lui était enjoint de quitter sans délai la résidence de Dolma-Baghtché et de se rendre avec sa famille au palais de Top-Capou. L’officier pénétra jusqu’au chef des eunuques, qui, à la vue des troupes assemblées autour des fenêtres, prit peur et courut auprès de la sultane-mère. Celle-ci épouvantée se rendit chez son fils. Abd-ul-Aziz dormait. On l’éveilla. En apprenant ce qui se passait, il entra dans une viol :nte colère. Mais sa mère le supplia, lui dit le danger qu’il courait : elle était sûre qu’on le tuerait, s’il résistait. Eut-il peur, lui aussi ? Il se laissa calmer, entraîner par elle à demi vêtu, à travers les escaliers. Elle l’emmena à Top-Capou, toute heureuse de lui avoir sauvé la vie. Le nouveau sultan Mourad entra à Dolma-Baghtché, au milieu d’un grand cortège, au bruit d’interminables salves d’artillerie, d’acclamations fanatiques annonçant son avènement à la population (30 mai 1876).

Pour plus de sûreté, le 4 juin suivant, Abd-ul-Aziz fut

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« suicidé », selon l’expression d’un narrateur de ces événements. Mourad cependant n’était pas encore le sultan qui convenait au parti national ; naturellement faible d’esprit, le drame de la nuit du 30 mai aggrava sa maladie mentale. Il fallut le déposer au bout de trois mois et le remplacer par son frère Abd-ul-Hamid IL Les musulmans « patriotes» pensaient pouvoir fonder sur lui de solides espérances ; ils s’arrangèrent d’ailleurâ pour le bien entourer.

Le règne d’Abd-ul-Hamid II s’ouvrit sous les plus sanglants auspices. La révolution du 30 mai avait paru être le signal de la débâcle définitive de la domination ottomane, et exalté les espérances des populations chrétiennes. Le prince Milan de Serbie quitta Belgrade le 29 juin, déclara la guerre au sultan le 1 er juillet. Le prince Nicolas de Monténégro fit de même le 2 juillet. Les armées serbe et monténégrine ne coordonnèrent pas leurs mouvements, comme il aurait fallu ; il y avait entre Milan et Nicolas quelque jalousie: en prévision du partage qu’ils croyaient imminent, ils avaient des prétentions rivales et se défiaient l’un de l’autre. Nicolas occupa, dès le 11 juillet, tout le plateau de Gatzko, marcha sur Mostar, battit les Turcs à Vutchidol le 28 et leur tua 3.000 hommes. Mais Mouktarpacha arriva avec des renforts et, se dirigeant sur Gettigne, obligea les Monténégrins à rentrer dans leurs montagnes. Le général Tchernaïef, commandant en chef des troupes serbes, franchit la frontière sur la Morava supérieure, enleva d’un coup de main le camp turc de Babina-glava, se jeta sur la place d’Ak-palanka, mais ne put s’en emparer.

La puissance militaire des Turcs était plus redoutable! qu’on ne le supposait. Osman-pacha, de Widdin, contint: les Serbes dans la région de Saïtschar et, menaçant ainsi leur gauche, brisa leur offensive. Ils perdirent Kniasevatz le 6 août; le généralisisme ottoman Abd-ul-Kerim franchit à son tour la frontière et marcha sur la citadelle serbe d’Alexinatz, devant laquelle il battit Tchernaïef le 1er septembre. Le prince Milan fut réduit à solliciter un armistice de dix jours, et en profita pour faire appel à l’intervention des puissances.

Ces combats de part et d’autre de la frontière turco-serbe avaient été l’occasion d’excès et de cruautés de toutes sortes. Les irréguliers turcs, Bachi-bouzouks et Tcherkesses, avaient donné carrière à leurs instints de brigandage et jeté la terreur autour d’eux. Ils avaient détruit

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plus de soixante villages, tué hors du champ de bataille environ 10.000 chrétiens.

Alors se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il rappelle les massacres de Chio au terni s de rinsurrection grecque. Ce furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre contre la Serbie et le Monténégro, craignait que Tinsurrection bulgare, sur les derrières de l’armée turque, ne compromît ses opérations. Le gouverneur de la Bulgarie, Chefket-pacha, reçut-il l’ordre « d’écraser l’insurrection sans regarder aux moyens ? » Cela est vraisemblable. Des bandes de Bachi-bouzouks et de Circassiens appelés d’Asie furent lâchées sur la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils assouvirent à l’aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages, massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées, violèrent ou éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut environ 25 à 30. 000 victimes. L’insurrection fut écrasée complètement. Chefket-pacha fut comblé de faveurs et promu au poste de gouverneur général d’Erzeroum.

Dès lors, les Serbes subirent de nouvelles défaites, malgré l’infatigable ténacité du général Tchernaïef et le secours de nombreux volontaires russes ; ils allaient être obligés en octobre d’évacuer leur forteresse d’Alexinatz et d’abandonner aux Turcs toute la partie méridionale de la principauté. Déjà les généraux ottomans se réjouissaient à la pensée de marcher sur Belgrade, jadis la proie de Soliman le Magnifique, et sans doute ils se promettaient de châtier les Serbes comme les Bulgares. L’Europe pouvait-elle abandonner tous les chrétiens des Balkans à la merci des massacreurs? Il lui fallut se préparer à une intervention effective.

L’émotion avait été partout considérable à la nouvelle des événements de Bulgarie. M. Gladstone écrivit sur ces « atrocités » des phrases indignées qui retentirent à travers tout le continent et obligèrent le ministère Beaconsfield à quelque réserve dans i appui qu’il prêtait à la Porte contre la Russie. Le tsar manifesta l’intention d’agir vigoureusement, même si les autres puissances hésitaient. Il a fit être difficile de le retenir, comme il lui était difficile de résister à la pression de l’opinion publique de son empire.

L’instant était critique. Les musulmans comprirent le danger et cherchèrent le moyen de donner que! me satis-

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faction à l’Europe, ou du moins à quelques-unes des grandes puissances, pour désagréger le concert européen. De cette idée partit le projet de doter l’empire ottoman d’une organisation constitutionnelle. Le 12 octobre, une circulaire du ministère des affaires étrangères delà Porte, Server-pacha, annonçait l’intention d’instituer une assemblée générale élue par les habitants des vilayets pour voter chaque année les lois, les impôts et le budget de l’Empire; elle serait assistée d’une autre assemblée nommée par le gouvernement et investie des attributions d’un Sénat. Une aussi importante réforme applicable à tous les États ottomans et émanée de la volonté du Sultan devait rendre superflues les réformes particulières que les puissances réclamaient pour l’Herzégovine et la Bulgarie.

Jusqu’à quel point ces affirmations libérales étaient-elles sincères chez les conseillers du sultan ? Il est difficile de le déterminer. Quand la nouvelle constitution fut achevée, elle apparut beaucoup moins satisfaisante. Il convenait d’ailleurs au parti Jeune-Turc de limiter l’autorité absolue du sultan ; car elle avait été, pendant tout le xixe siècle, l’instrument de l’influence européenne et de la décadence de l’Empire; il ne déplaisait pas aux patriotes qu’elle fût entourée de garanties qui seraient assurées aux musulmans f t non aux chrétiens. Il semble bien pour l’instant que ces belles promesses étaient avant tout destinées à éviter l’intervention de l’Europe. Elles ne furent pas prises au sérieux, la déloyauté de la Porte ayant été fréquemment éprouvée. En outre, le gouvernement russe, sans y ajouter foi non plus, se montra choqué que le sultan parlât de constitution ; il y vit une épigramme à son adresse, d’autant mieux que l’opinion libérale en Russie s’agita quelque peu et que le tsar fut obligé de sévir contre plusieurs journaux.

Dès lors la diplomatie russe accentua son action et prétendit en finir avec toutes les comédies de la Porte. Le temps pressait. La Serbie était menacée d’une sanglante exécution. Le tsar envoya à Constantinople le général Ignatief, porteur d’un véritable ultimatum. Il arriva à la Porte le 15 octobre, et aussitôt exigea d’elle la promesse de l'autonomie de la Bosnie, de l' Herzégovine et de la Bulgarie, l’acceptation du contrôle européen sur toutes les réformes nécessaires, et, en attendant, un armistice pour la Serbie et le Monténégro. Le gouvernement ottoman essaya de traîner les choses en longueur. Le 30 octobre, Ignatief lui

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adressa la sommation de conclure l’armistice dans les quarante-huit heures ; sinon, il quitterait immédiatement Constantinople, et la Turquie devait savoir ce qu’elle aurait ensuite à redouter. Terrifié par cette arrogance, le sullan accorda l’armistice le 2 novembre. La Serbie était sauvée. Ignatief venait de faire comme autrefois Menchikof et avec plus de succès.

Le ministère anglais s’en effraya, ordonna à sa flotte d’aller mouiller à Besika, à l’entrée des Dardanelles, et lord Beaconsfield, dans un banquet solennel, tint le langage le plus belliqueux1 : « La guerre peut éclater; il n’y a pas une nation au monde qui mieux que ce pays soit préparée à la soutenir ». Le tsar y répondit, dans un discours aux nobles de Moscou, en déclarant que, « s’il ne pouvait obtenir, avec le concours de l’Europe, les garanties qu’il était en droit d’exiger de la Turquie, il était bien résolu à agir seul et avait la certitude que, dans une pareille lutte, le pays tout entier serait avec lui ».

Mais le gouvernement anglais ne pouvait pas compter sur la France comme en 1853, et, outre que la cause de la Turquie était assez peu recommandable, il n’envisageait pas sans anxiété la perspective d’une lutte avec la Russie. Il juga plus adroit d’essayer encore de la conciliation, et fut disposé à prendre part à une conférence qui aurait pleins pouvoirs pour régler les difficultés pendantes.

En se rendant à Constantinople, le secrétaire d’État aux affaires étrangères, lord Salisbury, passa par Berlin. Bismarck lui déclara que l’occupation de la Bulgarie par la Russie lui paraîtrait légitime, que le gouvernement allemand ne cherchait qu’à maintenir l’harmonie entre ses alliés, les empereurs d’Autriche et de Russie, qu’il était absolument désintéressé dans toutes les affaires orientales, et qu’à ses yeux « la question d’Orient ne valait pas les os d’un grenadier poméranien ».

La conférence de Constantinople tint sa première séance le 11 décembre* L’Angleterre y était représentée par lord Salisbury et lord Elliot, l’Allemagne par le baron de Werther, l’Autriche-Hongrie par le comte Zichy et le baron de Calice, la France par le baron de Bourgoing et le comte de Chaudordy, l’Italie par le comte Corti, et la Russie par le général Ignatief.

i. ûeDidour, Histoire diplomatique, II, p. 497. Paris, F. Alcan.

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Après quelques pénibles séances, elle aboutit à un programme pourtant très net : elle demandait quelques agrandissements de territoires pour la Serbie et le Monténégro, une administration autonome pour la Bosnie et l’Herzégovine avec un gouverneur nommé pour cinq ans par le sultan d’accord avec les puissances, un régime analogue pour la partie de la Bulgarie située au nord des Balkans, et, pour le reste de ce pays, des institutions régulières destinées à garantir les populations de tout arbitraire. Ces provinces devaient être occupées par des troupes belges jusqu’à l’accomplissement de la réforme, qui serait contrôlée par une commission internationale.

Le jour même où les intentions des puissances furent notifiées à la Porte, Midhat-pacha, qui venait d’être élevé au grand-vizirat, promulgua solennellement la constitution annoncée en octobre. Des salves d’artillerie en saluèrent la proclamation et annoncèrent au monde ce grand événement qui « inscrivait dans les fastes de l’Empire ottoman une date ineffaçable » : ce sont les expressions de la circulaire adressée à cette occasion par le ministre des affaires étrangères aux représentants de la Porte auprès des cabinets européens. Il y affirmait que ies institutions nouvelles allaient « fonder à jamais le règne de la liberté, de la justice et de l’égalité, c’est-à-dire le triomphe de la civilisation ». Il ajoutait que la constitution n’était pas une promesse, mais « un acte réel et formel devenu la propriété de tous les Ottomans, par la volonté de Sa Majesté le Sultan ».

Cette fameuse constitution du 24 décembre 1876 établissait un Conseil de ministres responsables, une Assemblée Générale composée de deux Chambres, un Sénat nommé par le gouvernement et une Chambre de Députés élus par tous les habitants de l’Empire; elle garantissait la liberté de la presse et des réunions, instituait l’inamovibilité de la magistrature et l’enseignement primaire obligatoire. Vautelle la peine d’une étude approfondie, d’une attention intéressée ? L'application qu’elle reçut permet de répondre non. Notons seulement qu’elle maintenait l’Islam comme religion de l’État, que les élections à la Chambre, comme aux conseils des vilayets, restaient soumises à l’arbitraire des pachas, que le Sénat nommé par le gouvernement serait presque exclusivement composé de musulmans et que l’Europe eût été hum naïve à attribuer à cet acte toute la vertu que la po ; étendait en espérer.

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En somme, si elle ne fut pas une moquerie, elle fut pour le sultan un moyen d’échapper aux exigences des grandes puissances. Elles demandaient quelques réformes particulières ; il accordait toute une constitution, aussi libérale que celles qui l’étaient le plus en Europe. Pouvait-il faire mieux ?

La Conférence ne se prêta pas à cette comédie. Elle fit preuve pourtant de bonne volonté et réduisit ses réclamations au minimum : sans plus parler d’extension territoriale pour la Serbie et le Monténégro, elle demanda la reconnaissance de l’autonomie de la Bosnie, de l’Herzégovine et de la Bulgarie, sous le contrôle d’une commission internationale.

Les ministres ottomans ne voulaient accepter aucun contrôle qui eut mis en tutelle la souveraineté du sultan. C’est un point >ur lequel ils n’ont jamais transigé. Le sultan réunit un divan extraordinaire de 180 des principaux dignitaires de l’empire : l’assemblée se prononça pour un refus catégorique. Cette décision fut communiquée le 20 janvier aux représentants des puissances, qui, le lendemain et le surlendemain, quittèrent tous Constantinople. Quelques jours après, le 5 février, Abd-ul-Hamid enlevait le grandvizirat à l’homme de la réforme, Midbat-pacba. On pouvait prévoir par là le cas qu’il ferait de la constitution attomane.

La guerre était inévitable. La Russie pressa ses armements en Bessarabie. Le prince Gortchakof demanda aux puissances quelles mesures elles comptaient prendre pour mettre à la raison le gouvernement ottoman. Par l’entremise du prince de Bismarck, un arrangement fut signé entre l’Autriche et la Russie. L’Autriche s’engageait à la neutralité, à condition que la Russie n’établirait son protectorat exclusif sur aucune province ottomane, que toutes les puissances signataires des traités de Paris et de Londres de 1856 et 1871 seraient appelées à se prononcer sur les résultats de la guerre, qu’en aucun cas la Russie ne ferait aucune acquisition territoriale sur la rive droite du Danube, qu’elle ne toucherait pas à Constantinople. Le gouvernement russe pensait sans doute que les chances de la guerre modifieraient cet arrangement: l’essentiel pour le moment était que l’Europe le laissât se battre.

L’Angleterre fit un dernier effort pour empêcher cette guerre dont elle craignait les conséquences. Le 1er mars,

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elle obtint la signature de la paix entre la Serbie et la Turquie ; puis elle demanda la réunion d’une nouvelle conférence à Londres : « par la note collective du 31 mars, la Porte fut mise en demeure d’exécuter les réformes demandées, de ramener son armée sur le pied de paix ; elle était avertie que les puissances veilleraient avec soin, par leurs j ambassadeurs à Constantinople, sur la façon dont ses pro- ! messes seraient tenues ; enfin, si le malaise dont souffrait l’Orient se prolongeait, les gouvernements européens se réservaient d’aviser en commun aux moyens qu’ils jugeraient les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale. »

La Russie eut peur que la Porte ne cédât. Elle ajouta à la note collective une sommation particulière : « Si la Porte accepte les conseils de l’Europe et les termes du protocole de Londres, qu’elle envoie un ambassadeur spécial à Saint- Pétersbourg pour traiter du désarmement. »

Le gouvernement ottoman soumit ces exigences hautaines à la Chambre des Députés, réunie selon la constitution. Elle se prononça naturellement pour un rejet pur et simple. Alors, dans un langage très fier, il déclara que le vote de la représentation nationale lui marquait son devoir : « Nous exécuterons les réformes promises sans acception de provinces, de croyances ou de classes ; nous désarmerons si la Russie désarme ; mais nous protestons contre la tutelle humiliante que l’Europe voudrait étendre sur nous, contrairement au traité de Paris, et au mépris du droit des gens », 9 avril.

Le 16 avril, le gouvernement russe signait avec la Roumanie une convention militaire, par laquelle, moyennant le libre passage de ses troupes, il lui promettait la reconnaissance de son indépendance complète. Le 24, le tsar donnait l’ordre à son armée de franchir la frontière ottomane, « pour obtenir par la force ce que les efforts unanimes des puissances n’avaient pas réussi à obtenir par la persuasion ».

L’Anglëterre tenta bien encore d’arrêter la Russie. Elle lui refusa le droit d’agir au nom de l’Europe, lui reprocha d’avoir rendu la paix impossible par ses armements et ses violences de langage, la déclara exclue du concert européen, renforça ses garnisons de Gibraltar et de Malte, ses escadres de l’Archipel. Mais, impuissante à rien empêcher, elle se contenta ensuite de demander au tsar le respect des

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intérêts anglais dans le Levant : il s’engagea sans peine à respecter l’Egypte, le canal de Suez, à ne pas occuper Constantinople ni les détroits. » — 8 juin. — Les hostilités étaient déjà commencées depuis quelques semaines.

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