III. — La guerre (Mai 1877-février
Il n’y a pas de circonstances plus solennelles dans toute l’histoire de la question d’Orient. Jamais la Russie n’avait tenu l’empire ottoman aussi complètement à sa merci : en 1829, il lui avait fallu tenir compte des intérêts de la triple alliance dont elle faisait partie ; en 1853, elle avait été arrêtée par ses alliés de 1829. En 1877, elle n’avait plus à craindre l’opposition de la France, et sans la France l’Angleterre était impuissante. Elle comptait enfin sur l’Allemagne capable de contenir l’Autriche-Hongrie. Il semblait bien qu’il s’agît du sort même de la Turquie ; les armées russes allaient sans doute franchir le Danube, pénétrer en Bulgarie, appeler toutes les populations chrétiennes à la croisade suprême, jeter en bas le trône du sultan et planter la croix sur Sainte-Sophie. En dépit des ménagements diplomatiques, des engagements mêmes qu’il avait dû prendre, le tsar n’eut-il pas la vision d’une entrée triomphale à Constantinople, ou Tsarigrad, comme disent les Russes, la Ville Impériale? Et, sans l’intervention de l’Europe, ce rêve ne fût-il pas devenu une réalité? Car c’est encore l’Europe chrétienne qui arracha le sultan aux mains du tsar.
Ce n’est pas que les Turcs fussent une proie toute offerte aux armées russes. Ils furent de redoutables adversaires et tinrent la fortune hésitante pendant une longue campagne. Mais du jour où la Russie fit effort de tous ses contingents disponibles, ils furent écrasés.
Les Russes ne pouvaient rien par la mer Noire: c’était la conséquence non encore effacée du traité de Paris. Les vaisseaux turcs y étaient les maîtres : ils bombardèrent de bonne heure Poti et Soukhoum-kaleh, et mirent toutes les côtes russes en état de blocus. Peut-être même auraient-ils pu profiter mieux de leurs avantages ; mais, dans toute cette guerre, les Turcs se montrèrent absolument incapables d'offensive. Ils se défendirent bien, n’eurent pas d’autre ambition.
Les Russes étaient, par leur alliance avec la Roumanie,
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maitres de la rive gauche du Danube ; l’armée roumaine, sous le commandement du prince Charles, formait leur extrême aile droite, vers Craïova et Kalafat, où elle conservait son indépendance, comme les Piémontais à côté des Français pendant la guerre de 1859. Le passage du Danube était difficile : la rive gauche est plus basse que la rive droite ; elle est plate, découverte, marécageuse le plus souvent ; les moindres opérations y étaient faciles à surveiller. Les eaux du fleuve étaient hautes, sillonnées de torpilles et de toute une flottille.de bâtiments turcs auxquels les Russes n’avaient rien à opposer. La rive droite était gardée par de bonnes forteresses, par 220.000 Ottomans, sous le commandement supérieur d’Achmet-Eyub-pacha ; grâce à la mauvaise administration de la Porte, les routes de Bulgarie étaient presque impraticables, et la marche d’une armée d’invasion y devait être sans cesse retardée. Les Russes étaient pourtant obligés de franchir le Danube au centre de la Bulgarie : la Serbie était trop loin, et il ne leur convenait pas de laisser leurs communications à la merci de l’Autriche. Inférieurs sur mer, ils ne pouvaient s’appuyer à la côte. Malgré tous ces obstacles, ils passèrent le fleuve presque sans peine, et ce fut une première et très grave faute des Turcs que de n’avoir pas su s’y opposer. ,
L’armée russe était sous le commandement du grand-duc Nicolas, frère du tsar. Alexandre II était venu lui-même en Roumanie avec la plupart de ses ministres, et il avait pris sa résidence à la petite ville de Ploiesci, au nord de Bucharest. Au commencement de juin, les Russes formèrent, tout au long de la rive gauche, un rideau de troupes, partout à peu près également épais, de façon à ne pas trahir l’endroit où ils tenteraient le passage. Pendant ces opérations préparatoires, quelques détachements de Cosaques réussirent à atteindre la rive bulgare pour jeter le désordre parmi les Turcs ; quelques batteries bien placées couvrirent de boulets les petits bâtiments turcs ; ainsi leur plus beau vapeur, le Lufti-Djelil , fut coulé dès le 10 mai ; ce fut ensuite le tour du Seïfi, du Hifz-ül-Rachman, détruits tous deux par des torpilles russes. La flottille ottomane se trouva à peu près impuissante.
Le 22 juin, les Russes parurent se porter en masses profondes sur leur gauche, vers Braïla-Galatz. Le général Zimmermann y passa le fleuve à travers les marécages et répandit ses troupes sur la Dobroudja. Les Turcs reculèrent
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jusqu’au rempart de Trajan, y concentrèrent des troupes nombreuses, pensant que la plus grande partie de l’armée ennemie allait suivre le général Zimmermann. Ce n’était qu’une feinte.
Cependant le grand-duc Nicolas avait fixé le principal point de passage à Zimnitza, en face de Sistova, à l’endroit où le fleuve se rapproche le plus des Balkans. Pour donner le change, le tsar s’était porté de PloiesciàTurnu-Magurele, en face de Nicopolis, et les attachés militaires étrangers, qui suivaient l’état-major russe, avaient été tous trompés sur ses intentions. L’armée se rangea en silence en arrière de Zimnitza, sous la direction des généraux Dragomirow et Richter. Elle commença à passer sur des radeaux dans la nuit du 26 au 27 juin ; elle ne trouva que quelques bataillons turcs en face d’elle : le général Skobelef, arrivé l’un des premiers sur l’autre rive, les dispersa sans beaucoup de peine. L’opération se continuait si aisément que le général Dragomirow craignit un piège et se hâta de rejoindre Skobelef. Les Turcs avaient abandonné Sistova : la ville fut occupée sans coup férir le matin du 27 juin, et, les jours suivants, l’armée russe franchit le Danube presque aussi commodément que si elle avait été en pays ami. Le tsar vint à Sistova le 28, y passa les troupes en revue, se rendit à l’église au milieu d’un grand enthousiasme, par les rues jonchées de fleurs, y entendit un Te Deum et communia. Le 2 juillet, la cavalerie du général Gourko entra dans Biela, sur la Jantra, et des éclaireurs partirent dans toutes les directions à travers la Bulgarie, jusqu’au Yid à droite, au Lom à gauche, aux Balkans vers le Sud. Toute cette opération avait été conduite « avec une finesse et un talent merveilleux ».
Qu’allaient faire les Russes ? La masse de l’armée ottomane était concentrée dans le quadrilatère Routchouk- Silistrie-Varna-Choumla, ainsi en face du général Zimmermann et sur le flanc gauche de la principale armée russe. Fallait-il entreprendre la conquête de toutes ces places fortes ? Ge pouvait être long. Ce serait assurément peu brillant, et il importait, pour répondre à l’attente des populations chrétiennes, de frapper fort et vite. L’état-major russe se décida à tenter une pointe rapide à travers les Balkans, sur Andrinople et Constantinople. L’entreprise fut confiée à un admirable général de cavalerie, Gourko; pendant qu’elle s’accomplirait, le reste de l’armée, sous le grand-duc Nico-
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las, occuperait fortement la ligne de la Jantra, pour observer les mouvements des Turcs et conserver les communications avec le Danube et la Roumanie.
Gourko quitte Biéla le 3 juillet, marche sur Tirnova : la garnison turque de cette ville se retire à l’est, vers Osmanbazar et Choumla. Maîtres de Tirnova le 7, les Russes pénètrent dans la montagne. Les routes sont mauvaises, les cols très difficiles aux chevaux; les canons, les caissons sont, pour ainsi dire, portés sur les épaules des soldats. Gourko évite la passe de Chipka, qui doit être la mieux gardée ; il prend, un peu à l’est, l’étroit défilé d’Haïnkœi : il n’y rencontre point d’ennemis, entre le 13 juillet dans Eazanlik sur la Toundja, prend à revers par le sud le col de Chipka. La garnison ottomane a le temps de fuir ; mais Gourko opère sa jonction avec le reste de sa petite armée : il tient deux des principaux défilés de la montagne ; la Roumélie est ouverte. Ses éclaireurs courent le long de la Toundja, jusqu’à la Maritza, jusqu’au chemin de fer de Yamboli, — 20 juillet. Allait-il donc enlever Andrinople avec sa cavalerie, pousser jusqu’à Constantinople ?
Il se heurta quelques jours après à des forces considérables, à toute une nouvelle armée turque qui surgit tout à coup en avant d’Andrinople. C’était celle de Suleïmanpacha. Elle était le 11 juillet encore dans le Monténégro ; elle s’était embarquée le 16 à Antivari, elle avait débarqué le 19 à Dédé-agatch, et, par la voie ferrée, se trouvait concentrée, par un vrai chef-d’œuvre de rapidité et de précision, entre Karabunar et Tirnova. Sa droite, par-dessus les Balkans, à travers le défilé de Demir-Kapou, rejoignait l’aile gauche de la principale armée turque du quadrilatère. Elle esquissa bientôt un mouvement offensif, refoula les cavaliers de Gourko en leur infligeant des pertes importantes, les obligea à repasser le col d’Haïnkœi, réoccupa Kazanlik. Les Russes ne purent tenir qu’à l’entrée septentrionale du col de Chipka, où ils élevèrent des retranchements solides que garda le général Radetzki.
D'autres évènements d’ailleurs obligeaient les Russes à la prudence et brisaient leur offensive trop hâtive. Le vieil Achmet-Eyub-pacha avait été remplacé à la tête des Turcs du quadrilatère par Méhémet-Ali. Celui-ci, d’origine française, descendant de protestants jadis émigrés en Allemagne, s’appelait, de son nom de chrétien, Charles Détroit, était fils d’un musicien de Magdebourg ; engagé dans l’ar-
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mée ottomane et converti à la religion de Mahomet, il était vite ainsi arrivé aux plus hauts grades. 11 en était digne. Attaqué par l’aile gauche des Russes, sous le prince héritier, sur la ligne Routchouk-Choumla, il fît très bonne contenance, obligea aussi le général Zimmermann à rester dans la Dobroudja où ses troupes souffrirent beaucoup des maladies.
Surtout, à leur droite, les Russes rencontrèrent une résistance à laquelle ils ne s’attendaient pas. De ce côté ils étaient commandés par le général Krüdener. Il s’empara le 1 6 juillet de Nicopolis, et aussitôt chargea le général Schilder d’occuper Plevna, position importante, à la croisée des routes de Nicopolis à Lowatz et de Sistova à Sofia. Schilder y rencontra Osman-pacha, qui, de Widdin, était venu se retrancher avec 40.000 hommes et 90 canons sur les collines qui dominent la rive droite du Wid. Les Russes se jetèrent sur ces retranchements, furent repoussés avec de grosses pertes, rejetés en désordre sur Riela et Nicopolis, — 20 juillet. Le général Krüdener accourut, et, envoyant Skobelef au sud pour prendre Lowatz et couper aux Turcs la route de Sofia, il attaqua Plevna avec toutes ses forces : il fut complètement battu le 30 juillet, perdit 8.000 hommes, recula jusqu’au Danube. Ce fut pour les Russes une dure surprise et un douloureux temps d’arrêt. Une panique même faillit désorganiser l’armée principale ; la défaite fut racontée, avec les exagérations ordinaires, à Sistova, à Bucharest, dans toute l’Europe. Ce fut partout la soudaine révélation de la puissance militaire des Ottomans et du génie d’Osman-pacha.
Les Russes ne voulurent pas laisser cçtte impression se préciser. Le généralissime, grand-duc Nicolas, laissant un simple corps d’observation devant le quadrilatère, conduisit toute l’armée — 70.000 hommes — devant Plevna et mit son quartier-général à Pélisat. Plaçant l’armée roumaine à sa droite au nord de la ville, Skobelef à gauche à Lowatz, il prépara une attaque décisive pour le 11 septembre, jour anniversaire de la naissance du tsar. L’aile droite roumaine se conduisit très bien et enleva les retranchements turcs qui étaient devant elle ; Skobelef fit des prodiges à l’aile gauche et poussa l’ennemi jusqu’auprès de Plevna. Mais le centre russe, écrasé sous les feux des batteries ottomanes, subit de grosses pertes, échoua dans toutes ses tentatives, perdit 16.000 tués ou blessés. Le grand-duc Nico'as dut
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ordonner la retraite et Skobelef désespéré abandonna les positions conquises. C’était un désastre; non pas qu’Osmanpacba, afïaibli par la bataille et privé de secours fut capable de prendre l’offensive ; mais le succès de l’invasion russe était compromis : comment reprendre la marche par les Balkans, avec Plevna sur la droite, et le quadrilatère bien défendu sur la r anche.
D’autres échecs en Asie aggravaient encore la situation. Au sud du Caucase, le grand-duc Michel et le général Loris Mélikof avaient devant eux Mouktar-pacha, à la tête de 100.000 hommes. Une colonne russe, maltraitée au bord de la mer Noire par le tir des vaisseaux turcs, ne put enlever Batoum. L’armée principale prit Ardagan, pendant que l’aile gauche entrait dans Bayazid ; Kars, objectif de cette campagne, était investi. Mais Mouktar-pacha remporta, le 21 juin, la victoire de Halijas sur cette aile gauche, le 25 juin celle de Zewin sur le centre russe. Melikof fut encore battu le 25 août à Kysil-Tapa, et le sultan donna à Mouktarpacha le glorieux surnom de Ghazi ou Victorieux. Les Busses repassèrent la frontière, emmenant avec eux un grand nombre d’Arméniens qui redoutaient la vengeance des Turcs. Les populations musulmanes du Caucase, encore mal soumises, s’agitèrent et il fallut y envoyer des troupes pour y rétablir l’ordre.
Les Russes ne pouvaient plus espérer conduire contre les Turcs une campagne de surprise; il leur fallait reprendre les opérations sur de nouveaux plans, ne plus rien laisser au hasard, appeler tous les contingents disponibles, même la garde impériale. Ce furent les résolutions prises au grand conseil de guerre du 15 septembre. En attendant l’arrivée des nouvelles armées, ils durent contenir les Turcs du quadrilatère, et, pendant quelques semaines, il sembla que Méhémet-Ali allait tirer toutes les conséquences des victoires d’Osman-pacha et achever la défaite des envahisseurs ; il y fût peut-être parvenu s’il n’avait été gêné par l’opposition des autres généraux turcs, jaloux de son autorité : il s’entendait mal en particulier avec Achmet-Eyub, l’ancien généralissime, devenu son lieutenant à l’aile droite, et il était l’ennemi personnel de Suleïman-pacha, le chef de l’armée de Roiirm lie.
Il fit pourtant des efforts très louables. Il eût voulu se rapprocher des Balkans pour s’appuyer sur l’armée de Suleïman : Achmet-Eyub préférait, le long du Danube,
E. Driault. — Question d’Orient. 15
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tenter de couper la retraite des Russes. Malgré ces dissentiments, malgré la mollesse de certains généraux, comme le prince égyptien Hassan, qui tramait avec lui un luxe encombrant, Méhémet battit les Russes du prince héritier à Kaceljevole 5 septembre, à Verboka-Carkiœi le 21, et réoccupa toute la ligne de Lom. Faisant alors toutes les concessions possibles à Achmet-Eyub, il voulait pousser plus loin, marcher sur Biela, tendre la main à Osman-pacha, peut-être rejeter les Russes sur la rive gauche du Danube, achever ainsi la campagne. Son activité fut impuissante à secouer l’inertie de ses rivaux, à arracher ses troupes à leur répugnance pour l’offensive. Il fut bientôt victime des intrigues du sérail : il fut destitué de son commandement, remplacé par Suleïman-pacha ; celui-ci laissa son armée devant Chipka, vint se mettre à la tête des troupes du quadrilatère ; pour ne pas faire comme son prédécesseur détesté, il ramena les. Turcs sur la rive droite du Lom et attendit les évènements. Qui sait quel aurait été le sort de la campagne, si les Ottomans avaient été mieux commandés ?
Les Russes eurent le temps d’amener 300.000 hommes autour de S:~tova et de préparer l’investissement de Plevna. Il ne s’agissait plus d’enlever la place de vive force, mais de la réduire par la famine. Car, dans ses retranchements improvisés, Osman-pacha n’avait pas pu amasser d’abondantes ressources. La direction du siège fut confiée à Todtleben, le défenseur de Sébastopol en 1855. Il entoura la ville d’ouvrages bien garnis de canons. Gourko, revenu de Russie à la tête d’une petite armée très légère, enleva Lowatz au sud, Telisch au sud-ouest, coupa toutes les communications avec Sofia, jeta ses cavaliers à travers la campagne pour arrêter les vivres, acheva d’enfermer Plevna dans un cercle impénétrable. 120.000 Russes enserrèrent les Turcs sur les deux rives du Wid, le grand-duc Nicolas et les Roumains à droite, le général Ganjecki à gauche. Cependant Todtleben, sûr du résultat scientifiquement préparé, songeait au lendemain, éclairait la route de Troïan et celle de Gabrova vers les Balkans, concentrait toutes les troupes légères sous Gourko : la ville et l’armée turque prises, on marcherait d’une irrésistible poussée par les montagnes, vers Andrinople, vers Constantinople; on frapperait sur la Turquie le coup de grâce.
Les approvisionnements d’Osman-pacha ne pouvaient soutenir son armée que jusqu’au commencement de décem-
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bre. Il ne pouvait échapper à la capitulation que par une sortie : Todtleben le savait, et avait pris ses précautions en conséquence ; à la moindre alerte, toute l’armée russe devait se trouver massée en un seul point et y écraser les assiégés. Ce devait être le moment critique : on l’attendait d’un jour à l’autre. Le tsar Alexandre était venu au camp des assiégeants.
Le 28 novembre, le général turc, faisant une fausse attaque à l’est pour tâcher de tromper l’ennemi, se jeta avec 30.000 hommes sur les troupes du général Ganjecki à l’ouest, franchit le Wid, porta toutes ses forces à l’assaut des retranchements russes de la rive gauche. Tous ses efforts furent inutiles ; il eut beau payer de sa personne ; il fut blessé à la cuisse, rejeté sur la rive droite. Cependant les Russes avaient enlevé les redoutes abandonnées à l’est de Plevna, étaient entrés dans la ville, l’avaient traversée en courant, et enveloppaient la petite armée ottomane le long de la rivière. Une résistance plus longue eût été folle ; Osman-pacha se livra aux vainqueurs avec les restes de ses troupes.
D’autres succès en Asie complétèrent celui-là. Le général Loris Melikof, avec des renforts, put reprendre l’offensive contre Mouktar-pacha au commencement d’octobre. Il le battit le 15 à Winsikiof et fit capituler une partie de ses troupes. Le général Lazaref, chargé d’assiéger Kars, s’en empara d’un coup de main le 18 novembre et y fit 17.000 prisonniers. Mélikof se porta sur Erzeroum, et ses éclaireurs parurent aux environs de Trébizonde.
Une dernière marche, presque triomphale, des Russes les conduisit en vue de Constantinople. Les Serbes déclarèrent de nouveau la guerre au sultan le 14 décembre, essayèrent de s’emparer de la voie ferrée, vers Nisch et Mitrovitza ; ils descendirent ensuite sur Prizrend, la vieille capitale serbe, y firent capituler une division turque, tournèrent à l’ouest la ligne des Balkans. Le tsar rentré en Russie pour veiller aux complications diplomatiques qui pouvaient se produire, Gourko reprit, avec des forces plus nombreuses, sa course interrompue en juillet. Dès le 24 novembre, il avait enlevé Ëtropol, au nord-est de Sofia. Suleïman-pacha avait été rappelé du quadrilatère et se trouvait, avec la plus grande partie de ses forces, — 130.000 hommes, — au sud des Balkans, son quartier-général à Tatar-Bazardjik. Pendant que Radetzki, avec des troupes
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fraîches, reprenait l’offensive en avant du col de Chipka, Gourko occupa Bugarowo le 1er janvier 1878, Sofia le 5, poussa devant lui les Turcs sur Philippopoli, leur livra une chaude bataille le 15 et le 16 janvier. Skobelef et Radetzki firent capituler 25.000 ennemis à Senovo, près de Chipka : Suleiman, pris entre Gourko et Radetzki, fut obligé de reculer. Le quartier-général russe put bientôt s’établir à Kazanlik. La Roumélie de nouveau ouverte, Gourko entra à Andrinople le 20 janvier. Le grand-duc Nicolas y reçut le lendemain deux ministres du sultan envoyés pour traiter d’un armistice.
Les Russes s’arrêteraient-ils là? N’iraient-ils pas jusqu’à la capitale ottomane ? Dès le début de la guerre, il entrait dans les plans de l’état-major impérial « de frapper au centre de la puissance turque, de marcher sur Constantinople, et d’y dicter les conditions d’une paix durable »L On citait un mot du grand-duc Nicolas : « J’ai l’ordre de ne m’arrêter devant rien, de marcher sur Constantinople, et je marcherai ». Mais Gortchakof craignait l’Angleterre dont la flotte était à Besika, prête à passer les Dardanelles ; il se sentait lié par la convention du 8 juin 1877 : il s’était engagé à n’occuper ni Constantinople ni les Dardanelles ; les mêmes promesses avaient été faites à l’Autriche et à l’Allemagne : fallait7il risquer un conflit européen quand on avait difficilement vaincu les seuls Turcs ?
Arrivé à Andrinople, la route libre jusqu’à Constantinople, Nicolas songea à passer outre aux craintes du chancelier, « un vieux radoteur tombé en enfance, devenu complètement fou », disait-on au quartier-général. « Si Dieu le veut, s’écriait le généralissime, je fixerai sur les murs de Tsarigrad l’écu aux armes de la Russie. » Et il semble que telle était la secrète espérance du tsar lui-mème : «• Si c’est l’arrêt du destin, disait-il à son entourage, que le grand-duc plante donc la croix sur Sainte-Sophie ! » Ils s’en rapportèrent trop au destin ; il y a pourtant un proverbe qui dit : Aide-toi, le ciel t’aidera. Nicolas, avant de prendre une résolution, demanda à Saint-Pétersbourg l’autorisation de
1. Les Russes devant Constantinople, article d’un anonyme russe, d’ap'-^s le Mémorial de la guerre d’Orient, écrit sous la dictée du uni-duc Nicolas, depuis le départ de Saint-Pétersbourg — 19 1 1 v i e r 1877 — jusqu’au départ de San-Stéfano — 18 avril 1878 — lievue de Paris, 15 juillet 1897.
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faire occuper Gallipoli, pour barrer la route aux vaisseaux anglais. On la lui refusa, avec la pensée peut-être qu’il s’en passerait. Il n’osa. Trop discipliné, ou effrayé des conséquences, il obéit à ses instructions écrites, et non aux désirs inavoués' de son gouvernement.
Il se vit dans une position critique : les Anglais à Besika, les Turcs maîtres toujours du quadrilatère, la Roumanie mécontente et lasse de la guerre, l’Autriche menaçante, l’armée russe fatiguée elle-même ; Andrinople pouvait être prise dans un cercle d’ennemis et toutes ses victoires compromises. Il signa l’armistice d’Andrinople — 30 janvier.
Mais les Anglais, par précaution, franchirent les Dardanelles, et vinrent jeter l’ancre aux îles des Princes, à l’entrée du Bosphore, en vue de Constantinople. Le tsar irrité rendit au grand-duc sa liberté d’action, l’autorisa à conduire ses troupes dans Constantinople, « même parla force », si les Anglais avançaient. Le grand-duc s’établit à San Stefano, un faubourg de la capitale, prépara l’attaque. Le sultan supplia les Anglais de se retirer ; ils levèrent l’ancre : les Russes n’entrèrent pas dans Tsarigrad. Ils eurent peutêtre tort de ne pas saisir cette occasion unique ; ils comptèrent sur l’habileté de leur diplomatie, sur l’appui du prince de Bismarck, et pensèrent obtenir par des négociations, sans risquer une guerre européenne, les avantages qu’ils auraient pu se promettre de l’occupation de Constantinople.
La convention d’Andrinople indiquait les bases du traité à intervenir : indépendance et agrandissement de la Roumanie et de la Serbie, agrandissement du Monténégro, constitution de la Bulgarie en principauté autonome, administration autonome assurée à la Bosnie, à l’Herzégovine et aux autres provinces chrétiennes, paiement d’une indemnité de guerre à la Russie. Ces conditions étaient dans l’en- ; semble conformes aux principes de la conférence de Constantinople et du protocole du 31 mars 1877. Cependant il fallait savoir dans quelles limites la Russie prétendait établir la principauté nouvelle de Bulgarie : là se portait l’attention des cabinets européens. La question bulgare fut d’ailleurs le point essentiel des négociations qui suivirent la guerre des Balkans.
L’Angleterre inquiète était toute prête à intervenir ; elle renforçait ses garnisons de Malte et de Gibraltar; elle manifestait l’intention d'embarquer une partie des troupes
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de l’Inde. L’Autriche-Hongrie mobilisait aussi les corps d’armée de sa frontière méridionale ; elle demandait la réunion d’une conférence européenne. Quant à Bismarck il déclarait solennellement au Reichstag qu’il ne chercherait qu’à garantir la paix, qu’à maintenir notamment le bon accord entre l’Autriche et la Russie, qu’il ne voulait être qu’un « honnête courtier » entre les parties contractantes, que l’Allemagne ne prétendait à aucun bénéfice particulier. Le prince Gortchakof, qui n’avait aucune raison de se défier de l’Allemagne, qui au contraire faisait fond sur ses protestations amicales, accepta la réunion d’un congrès à Berlin.