‹ Question d'Orient depuis ses origines jusqu'aÌ€ nos joursChapitre 53 sur 131 · IV. — Le traité de Berlin et son exécution · texte numérisé non relu

IV. — Le traité de Berlin et son exécution

La convention d’Andrinople fut précisée le 3 mars suivant par le traité de San Stefano, beaucoup plus clair ; il était l’impitoyable consécration. de la victoire de la Russie. Il aurait été « la fin de la Turquie », s’il avait été intégralement exécuté. Le sultan paierait une indemnité de guerre de cinq milliards et demi de francs, ou, s’il ne le pouvait, céderait à la Russie, en Asie Batoum, Ardahan, Kars, Bayazid, en Europe la Dobroudja, que le tsar donnerait à la Roumanie en échange delà Bessarabie, ce qui porterait la frontière russe au Danube. La Roumanie, la Serbie et le Monténégro seraient indépendants, la Serbie agrandie des districts de Nisch et Mitrovitza, le Monténégro agrandi de quelques territoires bosniaques et de deux ports sur l’Adriatique, Antivari et Dulcigno1. La Bosnie et l’Herzégovine seraient dotées d’institutions libérales, sous le contrôle de l’ Autriche-Hongrie et de la Russie.

Et surtout il serait constitué une principauté autonome de Bulgarie, s’étendant du Danube à l’Archipel, et comprenant les provinces de Bulgarie proprement dite, de Roumélie et de Macédoine, en sorte que la Turquie d’Europe serait coupée en deux tronçons,’ le pays d’Andrinople et de Constantinople à l’est, l’Albanie à l’ouest. Cette Bulgarie aurait un prince élu, une assemblée élue qui élaborerait sa constitution sous la surveillance d’un commissaire russe chargé de pleins pouvoirs pendant deux ans et assisté d'un corps d’occupation de 50.000 Russes.

i. Cf. Atlas historique Schrader, carte 51.

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Enfin toutes les forteresses du Danube seraient démolies. Le règlement de 1868 serait scrupuleusement appliqué en Crète ; les autres provinces chrétiennes seraient dotées par le sultan de règlements analogues, d’accord avec la Russie; l’Arménie obtiendrait aussi, sous la protection russe, des institutions propres à assurer son repos.

En somme, la Turquie était « dépecée, mise en lambeaux, sans même conserver le libre usage de ses membres épargnés ».* Ce qui en restait était soumis à l’influence de la Russie.

L’Autriche n’y pouvait donner son consentement; elle voulait occuper la Bosnie et l’Herzégovine, exercer sur la Serbie et le Monténégro une sorte de protectorat, analogue à celui de la Russie sur la Bulgarie, conserver la disposition de la route qui conduit à Salonique et à l’Archipel ; elle voulait pouvoir faire équilibre à la domination russe dans la péninsule des Balkans.

L’Angleterre ne fut pas moins opposée au traité de San Stefano. Elle comptait désormais sur la France, où le ministère des affaires étrangères était dirigé parM. Waddington, dont les sympathies pour elle n’étaient pas dissimulées. Elle savait pouvoir compter sur l’Autriche. Lord Beaconsfield proposa même au comte Andrassy l’établissement d’un protectorat austro-anglais sur l’empire ottoman; le comte fut effrayé de cette proposition, fertile en effet en complications. Le gouvernement anglais offrit encore son appui au sultan, lui garantit l’intégrité de ses possessions d’Asie Mineure, s’il voulait permettre à l’Angleterre d’occuper l’île de Chypre, afin qu’elle pût mieux surveiller les entreprises de la Russie au sud du Caucase. Dans ces conditions, lord Beaconsfield et son sécrétaire d’état aux affaires étrangères, lord Salisbury, se crurent en mesure de parler haut à la Russie.

Le 1er avril, ils lancèrent une note très vive, où, considérant que le traité de San Stefano mettait la mer Noire sous l’absolue domination de la Russie et ne laissait à l’empire turc qu’une indépendance illusoire, ils déclaraient ce pacte inconciliable avec les légitimes intérêts de la Grande Bretagne. C’était un défi brutalement jeté à la face du tsar.

S’il n’avait eu que l’Angleterre contre lui, le tsar l’aurait I. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, II 90.

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peut-être relevé ; mais il craignait l’intervention armée de l’Autriche, et ne se jugeait pas de force à lutter contre ces deux ennemies. Il demanda à l’Allemagne de retenir l’Autriche, comme il l’avait lui-même retenue en 1870. Il réclama le paiement du service alors rendu.

Bismarck répondit que l’Allemagne avait besoin de toutes ses forces pour surveiller la France, et qu’il lui était impossible d’en distraire une partie pour agir sur l’Autriche. En réalité, il lui convenait que l’Autriche se développât dans la péninsule des Balkans et s’y rencontrât avec la Russie, dans l’intérêt de la sécurité de la Prusse en Allemagne. Dès lors, le gouvernement russe était dans l’impossibilité absolue de relever les provocations qui lui étaient adressées ; il lui fallut passer sous les Fourches Gaudines du Congrès de Berlin : « C’est là proprement la grande trahison que la Russie n’a pas pardonnée et ne pardonnera sans doute pasde longtemps à l’Allemagne «-1

Le congrès se réunit à Berlin le 13 juin, sous la présidence du prince de Bismarck. L’Allemagne y fut représentée, avec lui, par le baron de Werther et le prince de Hohenlohe ; F Autriche-Hongrie par le comte Andrassy, le comte de Karolyi et le baron de Haymerlé ; la France par MM. Waddington, de Saint-Vallier et Desprez ; l’Angleterre par lord Beaconsfield, lord Salisbury et lord Odo Russell ; l’Italie par le comte Corti et le comte de Launay ; la Russie par le prince Gortchakof, le comte Schouvalof et le baron d’Oubril ; la Turquie enfin par Karathéodory-pacha, Sadoullah-bey et Méhémet-Ali-pacha. Les traités définitifs qui furent signés un mois après, le 13 juillet, apportèrent, malgré les efforts des plénipotentiaires russes, de considérables modifications au traité de San Stefano. Ils eurent pouî caractère essentiel de garantir en Orient l’équilibre que la Russie voulait rompre à son profit. Ils n’en furent pas beaucoup plus favorables à la Turquie et accentuèrent, autour de ses dépouilles, l’antagonisme des puissances rivales.

La Russie ne garda que la Bessarabie, jusqu’à la bouche septentrionale du Danube, et en Asie, Batoum et Kars; elle obtint pour la Perse la cession du district de Khotour. à l’est du lac de Yan.

Pour assurer le calme aux provinces de Bosnie et d’Her- %

1. Debidour, Histoire diplomatique de l’Europe , II, 517. Paris, F. Alcan.

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zégovine, il fut décidé que, pour une période indéterminée, elles seraient occupées et gouvernées par T Autriche-Hongrie, qui pourrait même, quand elle le jugerait à propos, mettre garnison dans le district de Novi-bazar.

L'Angleterre fît alors connaître que, le 4 juin précédent, par un traité secret, le sultan l’avait chargée du soin de défendre ses possessions d’Asie Mineure, avait promis de réformer, sous le contrôle anglais, l’administration de ces provinces, et lui avait permis d’occuper l’ile de Chypre. Ainsi elle allait tenir la Russie en surveillance, et, par la protection officielle exercée sur le sultan, doubler son prestige aux yeux de ses 50 millions de sujets musulmans de l’Inde. C’était sa façon de maintenir l’équilibre en Orient; elle devait bientôt mettre la main sur l’Égypte pour y garantir l’ordre.

Il n’y a pas jusqu’à l’Italie et à la France qui n’aient pensé prendre leur part de la curée. L’Italie avança de vagues prétentions sur l’Albanie et sur la Tripolitaine. La France se fît donner l’autorisation d’occuper éventuellement la Tunisie. L’Allemagne seule ne demanda rien pour elle, fît valoir auprès du sultan son désintéressement, et exerça par suite à Constantinople une influence qui n’a fait depuis que grandir.

Parmi toutes ces âpres convoitises des- grandes puissances, les petits États chrétiens des Balkans n’obtinrent pas toutes les satisfactions qu’ils espéraient.

La Grèce réclamait, au nom de la communauté de race, la Crète, l’Épire, la Thessalie, une partie de la Macédoine, au moins la Cbalcidique. La Russie, protectrice encore des Slaves, était mal disposée pour elle. Cependant, sur les vives instances de la France, ses vœux furent pris en considération ; elle fut autorisée à négocier directement avec la Porte sur une rectification de frontières, le long d’une ligne approximativement marquée par le Kalamas et la Selembria. Les puissances promirent leur médiation entre les parties, si elles ne parvenaient pas à s’entendre. La Crète fut laissée au sultan, qui s’engagea à y faire observer le firman de 1868, à en préciser les termes au besoin.

Le Monténégro ne reçut pas tous les territoires que lui avait promis le traité de San Stefano; il eut en Herzégovine les districts de Niksitch et de Pi va, et sur l’Adriatique les deux ports d’Antivari et Dulcigno.

La Serbie .eut avec Nisch le district bulgare de Pirot, c’est-à-dire à peu près toute la vallée de la Nischawa.

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La Roumanie perdit la Bessarabie méridionale, eut en échange les bouches du Danube et la Dobroudj a jusqu’à la hauteur de Silistrie.

Ces trois états furent proclamés absolument indépendants.

Mais voici le point essentiel des négociations de Berlin. La nouvelle principauté de Bulgarie fut réduite au pays compris entre le Danube et les Balkans, avec Sofia, et les sources de l’Isker d’une part, de la Strouma de l’autre. Elle organiserait ses institutions politiques, sous la surveillance, non pas exclusivement de la Russie, mais d’une commission européenne. Elle resterait tributaire de la Turquie. Une autre province, la Roumélie orientale, située au sud, sur toute la vallée supérieure de la Maritza, avec Philippopoli, aurait une administration autonome et un gouverneur chrétien nommé pour cinq ans par le sultan avec le consentement des puissances.

La Macédoine fut rendue à la Turquie, qui forma encore ainsi un territoire, étroit sans doute du nord au sud, mais compact entre Constantinople et l’Albanie.

La Porte exprima, une fois de plus, la volonté de garantir la liberté religieuse de ses sujets, « en y donnant l’extension la plus large ». Le congrès prit acte de cette déclaration, mit tous les établissements religieux de l’empire sous la protection collective des grandes puissances, sous réserve des droits particuliers de la France en Syrie et en Palestine, qui furent solennellement confirmés. Quand le prince Gortchakof demanda par quelles mesures le congrès entendait assurer cette protection, on ne put se mettre d’accord ; il ne convenait pas de limiter la souveraineté du sultan dans l’administration de ses états.

De la crise de 1877-1878, l’Empire ottoman sortait singulièrement affaibli ; les populations musulmanes commencèrent à émigrer vers l’Asie en grand nombre. Le principe de son intégrité, tant de fois affirmé et qui devait l’être encore, était outrageusement violé: le démembrement se continuait. Les Turcs dès lors furent en droit de se défier de toute intervention étrangère ; ils reportèrent l’origine de leurs désastres à l’action de l’Europe chrétienne qui, sous prétexte de réformes, avait énervé leurs plus fortes institutions. Ils s’y montrèrent désormais réfractaires, n’acceptèrent les observations des grandes puissances que dans la mesure où il eût été dangereux de les repousser, et leur

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mauvaise volonté, qui ne fut que la volonté de se défendre, prépara aux diplomates d’autres difficultés.

Le traité de Berlin lui-même ne s’exécuta pas sans obstacles. Le prince Charles de Roumanie prit le titre de roi en 1881. Le prince Milan en fit autant en Serbie en 1882, et tous deux furent dès lors complètement indépendants, en titre comme en fait.

Les Bosniaques accueillirent mal l’occupation autrichienne. Encouragés par le tsar, ils y opposèrent une assez longue résistance. La cour de Vienne resserra son entente avec l’Allemagne, qui lui facilita la prise de possession de Novi-Bazar, après celle de la Bosnie (septembre 1879). A l’entrevue de Gastein, le mois précédent, les deux chanceliers Bismarck et Andrassy contractèrent une alliance formelle pour assurer le respect des traités existants, c’est-àdire des traités de Francfort et de Berlin. On peut supposer que le tsar n’aurait pas hésité alors à rompre avec l’Allemagne s’il n’avait redouté les progrès du parti révolutionnaire ; le nihilisme était à ce moment en lutte ouverte avec le gouvernement russe, et Alexandre II lui-même allait tomber sous ses coups, le 1er mars 1881.

Le Monténégro n’occupa qu’à grand’peine les territoires que lui attribuait le traité de Berlin. Les populations turques du voisinage, la « ligue albanaise » encouragée déloyalement par le sultan, prirent les armes, et il fallut une démonstration navale des grandes puissances pour que le prince Nicolas pût mettre garnison à Antivari et Dulcigno (1880).

La Porte mit encore beaucoup de mauvaise volonté à céder l’Épire et la Thessalie à la Grèce, selon les conventions de Berlin. Les puissances durent imposer leur médiation: la Turquie refusa d’abandonner Janina. La frontière nouvelle fat fixée, par le traité du 22 mai 1881, à l’Arta d’une part, et d’autre part à une ligne courant le long des monts Voïoutza jusqu’au sud de l’Olympe. Les Grecs réservèrent d’autres prétentions pour l’avenir.

Les Bulgares ne tardèrent pas à violer, purement et simplement, le traité de Berlin. Leur nationalité, à peine née, se révéla aussitôt très forte et très fière de son indépendance. La constitution de 1879, votée par une assemblée élue, sous l’influence du gouverneur provisoire russe, établit un ministère responsable, et une Assemblée nationale, ou

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Sobranié, dont les membres furent pour les trois quarts élus au suffrage universel, pour un quart nommés par le prince. Le 29 avril 1879, le Sobranié élut prince de Bulgarie* Alexandre de Battenberg, un parent du tsar. Les milices bulgares furent organisées dans des cadres d’officiers russes. Le gouvernement russe pensa bien conserver le protectorat du nouvel État.

Mais les Bulgares supportèrent mal cette sujétion. Il se forma parmi eux et au Sobranié un parti national hostile à l’influence russe ; le prince de Battenberg fut obligé, sous peine de déchéance, de se mettre à sa tête. Des querelles de plus en plus violentes éclatèrent entre Russes et Bulgares. Les deux officiers russes, Sobolef et Kaulbars, que le prince avait appelés au ministère, démissionnèrent le 19 septembre 1883, et Kaulbars quitta furieux la salle des séances du Sobranié en criant à la majorité : « Cochons ! Canailles ! Menteurs ! » Les Bulgares lui répondirent par des hourrahs frénétiques. C’était la rupture déjà avec la Russie.

Cependant la Roumélie orientale s’organisait aussi, en principauté autonome, sous le contrôle d’une commission européenne. Elle eut une milice nationale, une assemblée provinciale élue, un gouverneur chrétien nommé par le sultan avec le consentement des puissances. Le premier fut Aleko-pacha, prince Yogoridès. Il fut remplacé bientôt par Gavril-pacha. Les Bulgares de la Roumélie voulaient l’union avec la Bulgarie. C’était pour eux le moyen d’échapper tout à fait à la domination ottomane. Un ardent patriote, Stranski, prit la tête de ce mouvement qui gagna bientôt, car il était irrésistible et fatal, la plus grande partie du pays.

Le 18 septembre 1885, une révolution éclata à Philippopoli. Elle fut absolument pacifique, ne coûta pas une goutte de sang. Gavril-pacha fut arrêté et renvoyé sous escorte à Constantinople. Un gouvernement provisoire* sous la présidence de Stranski, nomma Alexandre de Battenberg gouverneur de la Roumélie. Celui-ci, sous la pression du parti national, malgré l’opposition de la Russie, accepta, vint à Philippopoli, y fut reçu en triomphe, prit le titre de « prince des deux Bulgaries ».

Les grandes puissances protestèrent contre cette violation du traité de Berlin, violation grave en effet ; car ainsi l’empire ottoman perdait la ligne défensive des Balkans qu’elles avaient voulu lui laisser. Mais comme la Bulgarie

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nouvelle échappait manifestement à l’influence russe, leur opposition resta toute platonique. Le tsar Alexandre III, pour les mêmes raisons, se montra très irrité : il rappela les officiers russes qui étaient encore au service du prince de Battenberg, et déclara ne pas le reconnaître comme prince des deux Bulgaries. Les rôles étaient renversés : c’était la Russie qui combattait les Bulgares, et l’Europe qui les soutenait ou du moins qui les laissait faire.

Les Grecs protestèrent contre la rupture de l’équilibre balkanique, exigèrent des compensations territoriales, envoyèrent des troupes à la frontière de Thessalie. L’Europe les somma de désarmer. Comme cet ultimatum ne servait à rien, une escadre internationale, formée de vaisseaux allemands, austro-hongrois, anglais, italiens, russes, fut envoyée sur les côtes grecques qui furent mises « en état de blocus pacifique ». L’intervention amicale de la France décida les Grecs à céder, et le blocus cessa le 8 juin 1886.

Les Serbes protestèrent aussi contre l’agrandissement de la Bulgarie. Les grandes puissances ne purent pas agir contre eux de la même façon. Le roi Milan se mit à la tête de son armée, envahit la Bulgarie, marcha sur Sofia. Alexandre de Battenberg le battit à Slivnitza, le 19 novembre 1885, quelques jours après à Tsaribrod, envahit à son tour la Serbie, fut encore vainqueur à Pirot et marcha sur Nisch. Devant une intervention diplomatique de l’Europe, il consentit à s’arrêter. Milan fut dès lors très impopulaire en Serbie ; sa femme Nathalie, fille d’un officier russe, prétendit diriger l’éducation de leur fils Alexandre, et un parti national, appuyé sur la Russie, parce que l’Autriche n’avait pas voulu défendre les prétentions de la Serbie, se forma contre le roi. Milan abdiqua le 6 mars 1889, et son fils Alexandre fut proclamé roi de Serbie.

La Bulgarie resta unie de fait à la Roumélie. Encouragée par son succès, elle acheva de se défaire de la tutelle exigeante de la Russie. Le parti russe, représenté encore par quelques officiers, fit un dernier effort. Dans la nuit du 21 août 1886, des conspirateurs pénétrèrent dans la chambre du prince Alexandre, et, le pistolet au poing, l’obligèrent à signer un acte d’abdication. Il signa, et ajouta au bas de sa signature : « Dieu protège la Bulgarie ! » Alors ils l’emmenèrent, avec son frère Frantz ; à travers bois, ils les conduisirent au Danube, les mirent dans une barque qui

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descendit le fleuve jusqu’à Reni, auprès de Galatz, en territoire russe. De là, sur ordre supérieur, les deux princes furent expédiés à Lemberg en Autriche, entre des gendarmes.

Les Bulgares, indignés de cette violation du droit des gens, chassèrent les chefs du parti russe, Zankof, le métropolite Clément, formèrent un gouvernement provisoire, sous la direction de Stamboulof, rappelèrent Battenberg par télégramme. Il rentra quelques jours après, au milieu d’acclamations unanimes. Il adressa au tsar une dépêche très humble, ne demandant de lui que le désaveu de la conspiration. Le tsar répondit en le menaçant de sa vengeance. Dans l’intérêt de la Bulgarie, le prince céda à cette haine acharnée ; il forma une régence sous la présidence de Stamboulof, fît à son peuple des adieux émus et s’éloigna définitivement (7 septembre 1886).

Le parti russe n’en était pas moins vaincu. Le régent Stamboulof prépara l’élection d’un nouveau prince. Waldemar de Danemark refusa cette couronne ; le Sobranié élut, le 7 juillet 1887, le prince Ferdinand de Saxe Cobourg- Gotha, petit-fils de Louis-Philippe par sa mère, officier dans l’armée austro-hongroise, appuyé par l’Autriche et par l’Allemagne. Cette intervention du prince de Bismarck, qui ne resta pas secrète, détermina le tsar à rompre avec l’Allemagne et à se rapprocher de la France.

Ferdinand et son principal ministre Stamboulof luttèrent quelques années contre les tentatives et les conspirations du parti russe. Stamboulof y gagna une réputation de cruauté en partie méritée ; il excita notamment de violentes haines par l’exécution du major Panitza en 1890.

Ce barbare pourtant a bien mérité de la Bulgarie : il l’a arrachée au danger de la tutelle étrangère ; il lui a donné la conscience de sa nationalité, de sa personnalité ; il l’a fait vivre de ses propres forces, a fortement trempé son énergie au milieu des embûches où se débattaient ses premières années. 11 l’a jetée très vite et très résolument dans la voie de la civilisation, et par lui elle est devenue le plus prospère et le plus robuste des états balkaniques.

Peu à peu les passions s'apaisèrent. Ferdinand se sépara de Stamboulof, qui fut assassiné en 1895 parles vengeurs de Panitza. Il chercha à se rapprocher de la Russie, après la mort d’Alexandre III ; il fit baptiser son fils Boris dans la religion orthodoxe, et le tsar Nicolas II accepta d’être le

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parrain de l’enfant. La situation du prince Ferdinand se consolida d’année en année, et en septembre 1908, il put solennellement proclamer, dans la vieille capitale de Tirnovo, l’indépendance de la Bulgarie, consécration de la renaissance de son peuple.

La guerre de 1877 a ainsi préparé à la question d’Orient une solution que personne n’eût prévue il y a un siècle. La succession de l’empire ottoman paraissait alors réservée à l’Autriche et surtout à la Russie. Dès lors elles peuvent bien enserrer la péninsule balkanique, l’une par la Bosnie, l’autre par la Bessarabie, et peser de toute leur influence sur leurs destinées. Mais entre elles et Constantinople se sont élevées des nationalités nouvelles, auxquelles le traité de Berlin, par le jeu des compétitions entre les grandes puissances, bien plus que par l’inspiration d’une louable générosité, a donné le droit de vivre. Comme les Turcs se sont fatigués de l’action de l’Europe, les Etats chrétiens, avides d’indépendance parce qu’ils ont été longtemps opprimés, prétendent grandir et prospérer par leurs seules forces. Ils ont déjà commencé à réagir contre la protection intéressée des grandes puissances voisines. Y échapperontils tout à fait ? L’Europe trouvera sans doute encore, dans l’antagonisme des musulmans et des chrétiens, des Grecs et des Slaves, des Slaves entre eux, des prétextes à intervention diplomatique. Les questions de frontières qui les séparent, n’ayant d’intérêt que pour eux, semblent pourtant être moins capables qu’autrefois de troubler la paix générale.

OUVRAGES A CONSULTER

A. Leroy-Beaulieu, La politique russe et le panslavisme : Revue des Deux-Mondes (1876).

J. Klaczko, Leux chanceliers, Gorpchakof et Bismarck .

E. Simon, Histoire du prince de Bismarck ; — L’empereur Guillaume Ier.

J. Klaczko, Le Congrès de Moscou et la propagande panslaviste : Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1869.

E. de Laveleye, La nouvelle politique de la Russie : Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1871.

Rustow, La question d’Orient .

LA GUERRE DES RALKANS

Valbert (Cherbuliez),.M\ Gladstone et la question bulgare: Revue des Deux-Mondes, 1er octobre 1876.

Lecomte, La guerre d’Orient, 2 vol.

G. Farcy, La guerre sur le Danube , 1877-1878.

A. Le Faure, Histoire de la guerre d’Orient.

U Angleterre et la Russie en Orient en 1876-1877 : Revue d’histoire diplomatique, 1896.

Les Russes devant Constantinople : Revue de Paris, 15 juillet

Ad. d’Avril, Négociations relatives au traité de Berlin.

Brunswick, Le traité de Berlin.

Hippeau, Histoire diplomatique de la 5e République.

J. Klaczko, Les évolutions du problème oriental : Revue des Deux-Mondes, oct.-nov.-déc. 1878.

G. Wyrouboff, La question d’Orient et le traité de Berlin.

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