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Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, II, p

Les Arméniens, fatigués d’attendre les preuves de la sollicitude du sultan, firent présenter par leur patriarche de Constantinople aux ambassadeurs des puissances le résumé de leurs vœux : ils demandèrent un régime analogue à celui de la Crète et du Liban, un vali chrétien, sous lui des agents chrétiens ou musulmans selon les districts, une fixation régulière de l’impôt, qui serait partiellement consacré à la construction de routes et d’écoles, une gendarmerie indigène capable de mettre les villages arméniens à l’abri des pillards Kurdes. Ils voulaient aussi la constitution d’un conseil provincial élu au suffrage universel, chargé surtout de la répartition des charges de l’impôt et de l’élaboration d’un plan de travaux publics. Ils sollicitaient enfin la création d’une commission européenne de contrôle.

Le gouvernement anglais ne les encouragea pas à maintenir leur demande d’une assemblée élue, le mélange des races et des religions devant rendre difficile, dangereux peut-être, du moins pour le moment, l’établissement d’un régime représentatif ; ils devaient se montrer satisfaits si on réussissait à les délivrer du triple joug du préfet, du collecteur d’impôts et du juge concussionnaire. Sous ces réserves, il engagea avec les autres gouvernements européens des négociations sur la question : elles n’aboutirent pas ; l’Angleterre avait sans doute assez fait pour légitimer l’occupation de Chypre.

La Russie se montrait déjà mal disposée à l’égard de l’Arménie; elle craignait désormais que les Anglais ne voulussent la dresser comme une barrière contre ses empiétements. Elle était devenue aussi hostile à la politique des nationalités qu’elle y avait été jadis favorable ; elle voyait la Bulgarie se lever contre elle, et elle redoutait le même danger du fait d’une Arménie indépendante, ou même seulement autonome, créature et comme vassale de l’Angleterre. « Nous ne voulons pas d’une Bulgarie arménienne », disait volontiers le chancelier russe, le prince Lobanof. Il fallait à la Russie le chemin libre au sud, vers l’Euphrate et vers la Perse, et elle appliqua aux Arméniens de la Caucasie, avec moins de violence pourtant, la terrible politique de centralisation qu’elle avait suivie en Pologne et qui nivelait impitoyablement tous ses sujets sous le même joug de l’administration impériale. Comment eût-elle travaillé à l’autonomie de l’Arménie turque ?

Aussi bien, les Arméniens en général devenaient trop

LES MASSACRES -D’ARMENIE

puissants au gré des Russes, dans le gouvernement de la Transcaucasie. Très entreprenants, très habiles, là comme partout, ils étaient les plus riches commerçants de Tiflis ; ils exploitaient les plus abondantes sources de pétrole delà région de Bakou ; les banques les plus prospères étaient entre leurs mains. Ces « Juifs chrétiens » amassaient d’énormes fortunes ; ils achetaient les meilleures terres de la campagne, les plus importants immeubles de la ville ; à ce titre, ils disposaient des élections, et la douma, ou conseil provincial de Tiflis en vint à compter une majorité de 67 Arméniens contre 13 Russes. Le flot arménien, parti de Turquie et descendant les pentes de l’Ararat, menaçait de recouvrir toute la Caucasie; les journaux russes dénoncèrent « le péril arménien ».

Le tsar Alexandre III prit contre eux les premières mesures exceptionnelles destinées à les fondre, à les noyer plutôt dans la masse russe et orthodoxe. Il enleva, par une sorte de laïcisation, les écoles arméniennes à la direction du catholicos et n’y permit que l’usage de la langue russe ; il exigea des fonctionnaires arméniens leur démission ou une profession d’orthodoxie; il éloigna de la même façon les étudiants arméniens des universités russes. Il forma le dessein de faire disparaître l’Église grégorienne ; il avait déjà le droit de désigner le catholicos parmi les deux patriarches qui avaient obtenu le plus grand nombre de voix de leurs coreligionnaires, c’est-à-dire qu’il pouvait choisir le candidat de la minorité, ainsi réduit à sa dévotion. Il pouvait encore faire présider le synode arménien par un procureur laïque, souvent un général : Pierre le Grand n’avait pas procédé autrement quand il avait voulu devenir le chef de la religion grecque. Alexandre III voulut encore enlever le catholicos à la résidence d’Etchmiadzin et l’établir plus près de lui, à Saint-Pétersbourg : il eut peur que les Arméniens ne prissent alors pour capitale religieuse quelque couvent turc ou persan, et il mourut avant d’avoir achevé son œuvre d’unification.

Cependant, mal soutenus par l’Angleterre, menacés par la Russie, détestés dès lors par le sultan qui lâcha la bride aux Kurdes, et ainsi de plus en plus misérables, les Arméniens furent entraînés aux tentatives révolutionnaires. Les plus ardents d’entre eux se groupèrent en des comités d’action, YHindchak surtout, ou la Cloche, qui date de 1887.

Ils résolurent de forcer l’attention de l’Europe par des proclamations, des campagnes de presse, des manifestations insurrectionnelles, en un mot, par une agitation qui porterait le trouble dans toute l’Arménie et obligerait les puissances et le sultan à se souvenir de l’article 61 du traité de Berlin. Mais à mesure qu’ils furent plus entreprenants, la colère du sultan s’exalta contre eux ; le fanatisme musulman trouva une nouvelle ardeur parmi les mohadjirs , ou exilés musulmans revenus en masse de Bulgarie en Asie mineure. Dans cette surexcitation générale des passions contraires, les conflits étaient inévitables, h’eussent-ils pas été provoqués par Abd-ul-Hamid et son entourage.

La politique personnelle du sultan, l’action des comités arméniens, l’indifférence ou la mauvaise volonté des puissances européennes jetèrent l’Arménie aux plus effroyables catastrophes.

Le gouvernement ottoman prétendit « résoudre la question arménienne en supprimant les Arméniens », selon l’expression attribuée au grand-vizir Saïd-pacha. Ce fut la première application, et jusqu’ici la plus claire, de la politique personnelle du sultan. Il essaya d’abord d’obtenir des conversions en masse, et les Kurdes pratiquèrent en 1892 et 1893 des milliers de circoncisions. Puis il favorisa les émir grations : un grand nombre d’Arméniens quittèrent en effet leur pays; mais ils vinrent à Constantinople et y furent pour le gouvernement une nouvelle cause d’embarras. Ces mesures premières ne firent que grandir la puissance des comités révolutionnaires et les pousser aux excès ; ce qui allait permettre au sultan d’user d’une autre méthode.

Déjà, le 26 février 1890, il avait donné l’ordre de fouiller les églises arméniennes et d’y rechercher les armes et les munitions qui devaient y être cachées. On ne trouva rien. Comme les Arméniens s’étaient opposés à cette profanation, on en avait tué 20 et blessé plus de 300.

Mais la grande politique des massacres ne date que de 1894. Les Kurdes avaient de tout temps le droit de lever sur les villages arméniens des contributions à peu près régulières, comme le halif, sorte de dîme sur les récoltes, ou le hala, part de la dot des jeunes mariés. Ils furent encouragés à multiplier leurs exigences, ils s’y prêtèrent volontiers ; la situation devint vite intolérable dans le pays arménien. Les chrétiens, poussés à bout, se défendirent, refusèrent de payer ce qu’ils ne devaient pas, furent frappés, frappèrent.

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infligèrent aux Kurdes quelques bonnes leçons ; ceux-ci revinrent avec des renforts, avec des soldats de l’armée régulière, des Hamidiés, avec des ordres du Palais, et l’on procéda à la « répression de l’insurrection arménienne » .

Du 12 août au 4 septembre 1894, les villages arméniens du pays de Sassoun, Mouch, Talori, Ghenik, Sémal, Guéliéguzan, Agpi, Spagank, et bien d’autres, sont mis à feu et à sang. Les Hamidiés et les Kurdes entrent dans les villages, ✓ forcent les maisons, pillent et tuent. Les Arméniens qui ne * se défendent pas et qui implorent la pitié du bourreau, sont employés à creuser des fosses pour y jeter ceux qui se défendent; après quoi, ils y seront jetés à leur tour. Le sang enivre les assassins ; ils imaginent des raffinements de cruauté inouïs, prêtres écorchés vifs ou détaillés en morceaux, femmes éventrées, jeunes filles violées, enfants îoùpés en deux, fréquemment sur les genoux de leur père ou de leur mère servant de billot. Les cheikhs et les imans accompagnent les massacreurs, leur indiquent les meilleurs coups à faire. Le maréchal Zekki-pacha, gouverneur de la province, général en chef du 4e corps d’armée, commande les troupes et récompense les services rendus au gouvernement ; en reconnaissance de ses efforts, il reçut quelques jours après le grand-cordon de l’Imtiaz. Au mois de novembre suivant, Sa Majesté le Sultan lui conféra encore la médaille d’or du Mérite agricole1. En effet, trente villages avaient été brûlés; il y avait eu 7 à 8.000 morts ; 400 jeunes femmes avaient été enlevées, dont 200 s’étaient noyées pour échapper à la honte. Le Sassoun n’était plus qu’un monceau de ruines*.

Les gouvernements européens intervinrent. L’Angleterre demanda la formation d’une commission d’enquête. La Porte prit les devants et nomma, le 20 novembre 1894, une commission ottoman « pour rechercher les actes criminels commis parles brigands arméniens». Trois délégués, russe, français et anglais, furent adjoints à cette commission ; ses travaux furent conduits avec une lenteur et une partialité révoltantes; ils se terminèrent en juillet 1895 par cette sanction : le vali de Bitlis, Bahri-pacha, fut révoqué et reçut la décoration de l’Jmtiaz. Les délégués européens purent à

L Livre Bleu, 1895, I, p. 45-46.

2. Livre Jaune, Affaires arméniennes, n° 10; M. Meyrier, consul de France à Erzeroum à M. Hanotaux, 5 octobre 1894.

grand’peine se renseigner sur les évènements ; ils réussirent cependant à établir que les massacres avaient été exécutés par des soldats de l’armée régulière, sur ordres de leurs chefs, que les agents directs du Palais en étaient les auteurs responsables. La politique du sultan commençait à apparaître.

Pour éviter le retour de pareils évènements, [ps ambassadeurs à Constantinople présentèrent à la Porte, le 1 1 mai 1895, un mémorandum comprenant les réformes nécessaires et d’ailleurs promises antérieurement par le gouvernement impérial : ils demandèrent que le choix des valisfût contrôlé par les puissances, que les impôts fussent régulièment fixés et perçus, que la gendarmerie fût empruntée à toutes les classes de la population, que des limites fussent tracées aux campements et aux pâturages des Kurdes, que leurs migrations fussent surveillées. La Porte opposa à ces propositions, le 3 juin, un contre-projet dont l’ambassadeur de France, Paul Cambon, écrivit aussitôt qu’L ne constituait pas même une base de discussion : elle repoussait en bloc le projet des ambassades, sous prétexte que tout contrôle européen porterait atteinte à la souveraineté impériale de Sa Hautesse le sultan. Abd-ul-Hamid ne voulait pas être importuné dans l’application de sa politique personnelle. Les puissances cherchèrent, avec la plus louable patience, une nouvelle base de discussion.

Moins patients, les comités arméniens prévinrent les ambassadeurs, le 28 septembre 1895, qu’ils allaient faire à Constantinople une manifestation pacifique pour les obliger à s’occuper d’eux, et « pour réveiller l’esprit de croisade. » La manifestation eut lieu en effet le 30 septembre : elle consista en une procession, à travers la ville, de quelques centaines d’Arméniens demandant des réformes. La police turque sortit ; il y eut des conflits : un officier ottoman fut tué. Alors, sur ordres du Palais, la police et les soldats se jetèrent sur les quartiers arméniens, et, jusqu’au 2 octobre, puis encore le 8 et le 9, ils pillèrent et massacrèrent avec une parfaite méthode, firent quelques centaines de victimes, ramassèrent un bon butin. Pendant plusieurs jours, les églises furent pleines de réfugiés, de femmes surtout qui ne consentirent à les quitter (jue sous la garantie des ambassadeurs. Dans le même temps, le 8 octobre en particulier, Trébizonde était ensanglantée delà même façon: il y eut 3 ou 400 morts.

LES MASSACRES D’ARMÉME.

^es paissances exigèrent des réformes, et, pour ne plus se heurter à une fin de non-recevoir, elles réduisirent de beaucoup les termes du mémorandum du 11 mai: elles laissèrent au gouvernement ottoman toute liberté dans le choix des valis ; elles respectèrent scrupuleusement sa souveraineté. Moyennant cela, il daigna accepter leurs propositions, et un iradé, signé le 20 octobre 1895, parut donner aux Arméniens les. garanties essentielles. Lord Salisbury exprima pourtant des doutes sur la sincérité des promesses du sultan.

A la nouvelle des concessions faites par le gouvernement, les musulmans entrèrent dans une grande colère : ils crurent ou affectèrent de croire que dès lors les chrétiens allaient être leurs maîtres et les massacrer à leur tour — car pour eux, la liberté, c’est le droit de massacrer —, en sorte que l’iradé du 20 octobre fut le signal du grand massacre de novembre et décembre. Les victimes se comptent alors par milliers, et non plus seulement par centaines. L’ordre est donné du haut des minarets par les muezzins qui appellent les fidèles à la curée 1 et qui, descendus ensuite aux villages chrétiens, excitent les meurtriers. Le massacre est conduit par les officiers du sultan, notamment par le maréchal Chakir-pacha, qui annonce que « le Maître a permis de tuer les Arméniens. » Pendant près de trois mois, toutes les localités habitées par des Arméniens sont affreusement ensanglantées : 3.000 morts à Diarbékir ; les bouchers étalent devant leurs boutiques de la chair d’Arméniens : « Chiens de chrétiens à vendre » ; 4 à 5.000 victimes à Erzeroum, où les bourreaux imaginent de couvrir de pétrole les chrétiens vivants et de les allumer comme des flambeaux. Mêmes horreurs, à différentes dates, selon l’ar- / rivé^des ordres de Constantinople, à Mouch, Bitlis, Khar- \ pourf Sivas, Césarée, Malatia. Et partout, après le massacre, la misère fut effroyable et fit périr la majorité des survivants. Il n’y eut pas moins de 100.000 morts.

Car le massacre fut alors général ; l’opération fut appliquée à tout le pays arménien, même au Zeïtoun, malgré le voisinage des côtes, où l’on pouvait craindre d’être vu par l’Europe. Il est vrai que les Musulmans paraissent avoir eu peu de souci de l’opinion de l’Europe: « Allez vous plaindre au consul, » disaient-ils volontiers à leurs victimes en les

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