A. Vandal, Les massacres d'Arménie , p
expédiant. A Marach, dans le Zeïtoun, une école çatho- , lique, placée par conséquent sous le protectorat de la France, fat incendiée : le père Salvatore, sujet italien, fut emmené avec onze autres personnes par le colonel Mahzar-bey, et sur la route, à quelque distance, égorgé, puis brûlé avec ses compagnons. Une commission d’enquête retrouva l’emplacement du crime, marqué par des ossements et des cordes carbonisés, la terre encore grasse de la chair brûlée. Le gouvernement français obtint que le colonel ottoman fût poursuivi, mais non pas qu’il fût puni.
\ Que faisaient donc les grandes puissances au spectacle de ces atrocités ? Elles s’efforcaient d’abord d’en atténuer . le retentissement, et pendant plusieurs mois les massacres furent en effet presque ignorés en Occident. Elles demandèrent aussi au sultan la permission d’envoyer dans la Corne d’or chacune un second stationnaire pour protéger, en cas de nouveaux troubles, leurs nationaux. Il fut d’ailleurs bien entendu qu’elles n’avaient aucunement l’intention d’exercer la moindre contrainte sur lui ; loin d’elles la pensée de porter atteinte à sa souveraineté. Les négociations engagées à ce sujet durèrent quelques semaines ; après quoi, les ambassadeurs reprirent consciencieusement l’étude des réformes destinées à améliorer la condition des sujets de la Porte.
Cependant le sultan achevait son œuvre, dans les régions où elle était restée imparfaite. Le district de Yan avait été presque épargné jusque-là. Le maréchal Saadeddin-pacha y fut envoyé : Abd-ul-Hamid avait la plus grande confiance en ses talents. Il arma les Kurdes de fusils perfectionnés, leur amena des pièces de canon, et le massacre et le pillage commencèrent. Avec de pareils instruments, ce fut tôt fait. Du 15 au 25 juin 1896, Yan et tous les villages de la riche plaine environnante furent incendiés ; au milieu des flammes, les boulets et les balles poursuivaient les chrétiens ; toutes les femmes furent enlevées, abominablement traitées ; tous les Arméniens mâles âgés de plus de dix ans, selon le mot d’ordre, furent massacrés. Toutes les églises, tous les couvents, et notamment le célèbre monastère de Varak, furent saccagés et détruits. Il y eut plus de 20.000 morts, sans compter les victimes de la misère qui suivit et qui y règne encore. Saadeddin-pacha fut nommé grand-officier de l’Osmanié, l’un des ordres les plus honorables que confère le sultan.
LES MASSACRES D’ARMÉNIE
Pour en finir, le sultan obligea le patriarche arménien de Uonstantmopie, M** Izmirlian, a démissionner, en ie menaçant de terribles vengeances sur son peuple s’il s’y refusait. Il fut remplacé par un indigne prélat, un certain Bartolomeo, nommé en violation des règles séculaires que la Porte avait toujours respectées. Poussés à bout, les Arméniens de Constantinople voulurent obliger l’Europe, par une nouvelle manifestation, à sortir de son inaction. Le 26 août 1896, une vingtaine d’entre eux, armés de revolvers, entrèrent dans les bureaux de la Banque Ottomane, firent prisonniers les 120 employés qui s’y trouvaient, restèreut quelques heures maîtres de l’établissement, n’y commirent d’ailleurs aucun désordre. Cernés bientôt, ils n’en sortirent que sur la promesse de la vie sauve, et, sous la protection des ambassadeurs européens, ils furent embarqués sur la Gironde , à destination de Marseille : ils avaient voulu seulement montrer que les Arméniens n’étaient pas tous morts ou résignés.
La colère du sultan fut effroyable. Sa police avait découvert des bombes et de la dynamite dans certaines maisons, notamment dans une école de filles fermée à cause des vacances. Les auteurs de l’attentat sur la Banque arrachés à sa vengeance, il en fit porter la peine aux innocents. Une bande de fanatiques, armés de gourdins, conduits par des officiers et des agents de police, se jeta sur le quartier arménien d’Has-Keui, et le transforma, en quelques instants, en un « abattoir humain ». Pendant deux jours et deux nuits, le 27 et le 28, les massacreurs travaillèrent. Ils pillèrent les maisons arméniennes sans en oublier une; ils n’en pillèrent pas d’autres ; ils respectèrent les femmes : on était trop près de l’Europe, on ne voulait pas donner de soi une mauvaise opinion ; ils se contentèrent d’assommer les hommes à coups de bâtons ; du -moins ils s’acquittèrent en conscience de cette besogne. Pendant plusieurs jours, on ne vit plus dans le quartier que des femmes, jeunes ou vieilles, affolées par les terribles choses qu’elles avaient vues, des mains d’Arméniens coupées et étalées aux boucheries avec cette étiquette : « Pieds de cochons à vendre », de larges tramées de sang par les rues. Les eaux de la Corne d’or portèrent au Bosphore les cadavres de plusieurs centaines d’Arméniens. On compta environ 6.000 morts, le contingent d’une grande bataille.
C’est pourquoi M. Gladstone a pu appeler Abd-ul-Hamid II E. Driault. — Question d’Orient. \ 7
2o8 EN EUROPE. - ARMÉNIE. - CRÈTE. — MACÉDOINE.
le « sultan assassin ». Cette épithète n’est peut-être pas encore suffisante ; car c’est à environ 150.000 que s’élève le nombre de ses victimes : la guerre franco-allemande de 1870-1871 ne fut pas beaucoup plus affreuse à cet égard. M. Yandal a pour jamais fixé au front de l’auteur de ces monstruosités l’épithète de « Sultan Rouge ».
Comment l’Europe a-t-elle pu laisser commettre un pareil crime, auquel l’histoire, depuis le moyen âge, n’offre rien de comparable ? Ce sera une des surprises de la postérité. Peut-être la maladie et la mort d’Alexandre III en 1894, la mort du prince Lobanof en 1896 expliquent-elles en particulier l’inaction de la Russie, d’ailleurs mal disposée pour les Arméniens ; mais il n’apparaît pas que, dans ce désarroi du gouvernement russe, le gouvernement français ait pris l’initiative des mesures nécessaires, ni qu’il ait saisi cette occasion de manifester par des actes l’accord francorusse. En Angleterre seulement, l’opinion publique, en des meetings bruyants, exprima son indignation. Le gouvernement britannique tenta d’obtenir des puissances une intervention efficace : le 16 septembre 1896, il proposa de déclarer au sultan que « la continuation de la mauvaise administration de son empire impliquerait pour lui-même la perte de son trône ». Le 21 octobre, il communiqua aux autres cabinets un mémorandum rappelant les engagements pris par le sultan et contenus dans le traité de Berlin, et indiquant la nécessité de supprimer, par la force au besoin, les vices qui font tomber en ruines l’empire turc1. Ce mémorandum n’eut aucun succès. L’ambassadeur de France à Constantinople était pourtant d’avis, lui aussi, que l’ère des représentations verbales ou écrites paraissait décidément close, et que « seul l’envoi de cuirassés dans la Corne d’or par les six grandes puissances donnerait au sultan l’impression d’un véritable concert européen ». Mais le gouvernement français se défiait de la politique de lord Salisbury : il le soupçonnait, à le voir ainsi pousser au démembrement de l’empire ottoman, de chercher une occasion de garder définitivement l’Egypte.
A la politique représentée par l’Angleterre, le gouvernement français, après le voyage de l’empereur de Russie à Paris en octobre 1896, opposa celle de l’intégrité de l’empire ottoman ; il réussit à l’établir comme une des bases