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Livre Jaune, I, p

LES AFFAIRES DE CRÈTE

longtemps aux grandes puissances ce qui se passait, dans File. Les plaintes des chrétiens finirent par obtenir l’attention de l’Europe.

En juin 1894, l’Assemblée crétoise demanda au sultan la nomination d’un vali chrétien et une organisation régulière du système des impôts. Ces demandes furent appuyées par les ambassadeurs des puissances, et Abd-ul-Hamid montra de la bonne volonté; il céda, au bout de quelques mois, aux instances des uns et des autres, et, le 5 mai 1895, il nomma au gouvernement de l’ile un chrétien Karatheodorypacha. L’accord sans doute allait pouvoir ainsi s’établir entre le gouverneur et l’assemblée, dans le plus grand intérêt de l’ordre et de la prospérité du pays.

Mais les musulmans de la Crète protestèrent violemment : avec un vali chrétien et une majorité chrétienne à l’Assemblée, quel allait être leur sort? Ils étaient dès lors à la merci des infidèles. Le sultan ne pouvait pas vouloir un pareil scandale : on lui avait évidemment forcé la main ; le meilleur moyen de lui être agréable devait être de lui désobéir. Le comité musulman de la Canée fit appel à la résistance, à la haine des Roumis, à la guerre civile; quelques chrétiens furent assassinés sur plusieurs points de l’île ; une véritable guerre fut déclarée au nouveau gouverneur, des attentats dirigés contre lui. Le commandant militaire, Emin-pacha, se leva ouvertement contre Karatbéodory ; les gendarmes refusèrent d’obéir à celui-ci. Il semble bien que la Porte encourageait ces démonstrations : elle avait nommé un vali chrétien sous la pression des puissances ; mais elle ne voulait pas qu’il réussît, elle voulait avoir des raisons de le rappeler bientôt et de rendre une autorité plus forte aux fonctionnaires musulmans.

Les provocations des musulmans amenèrent les ripostes des chrétiens. Les désordres continuèrent, toujours plus graves. Karathéodory, impuissant à les faire cesser, fut rappelé, remplacé, le 8 mars 1896, par un musulman, Turkhan-pacha, dont le premier soin fut d’ajourner sans date la convocation de l’Assemblée.

Encouragés, les musulmans tombent sur les chrétiens, soulèvent des émeutes sanglantes dans les principales villes où ils sont nombreux, La Canée, Candie, Rethymo. Le 24 mai, on se bat dans les rues de La Canée, toute la population est en armes; les cawas des consuls de Russie et de Grèce sont tués par les musulmans. Le consul de France

demande à Paris un navire de guerre pour garantir la sécurité de ses nationaux. On lui envoie le Cos mao, puis le Neptune. L’Italie est bientôt représentée aussi dans la baie de la Sude, près de La Ganée, par le cuirassé Piemonte ; d’autres navires européens arrivent de semaine en semaine dans les eaux crétoises.

La guerre entre musulmans et chrétiens gagne l’île tout entière : si les premiers se concentrent dans les villes, dont le séjour devient impossible à leurs ennemis, les autres se retirent en armes dans les montagnes où ils restent les maîtres et où s’organisent les comités insurrectionnels de V Epitropie ; leurs principaux centres sont ceux de Sfakkia, de Saint-Basile et d’Apokorona au-dessus de La Canée. Le gouvernement ottoman envoie des troupes contre eux : elles sont battues dans la montagne de Sfakkia, en novembre ; dans une nouvelle rencontre, en décembre, elles perdent encore 15 hommes tués, dont 2 officiers. La garnison turque de Yamos est bloquée et ne sera que très péniblement délivrée le 30 mai suivant. Si donc les musulmans remportaient dans la plupart des villes, les chrétiens triomphaient dans tout le reste de l’île.

Ces événements excitèrent bientôt une vive émotion à Athènes. Toujours la Grèce et la Crète ont éprouvé les mêmes sentiments, ayant passé par les mêmes souffrances, et se sont unies dans la haine du Turc. Jamais rien de ce qui est Crétois ne fut étranger à la Grèce. Les hétairies, les comités patriotiques qui s’inspirent de la Grande-Idée envoyèrent de bonne heure en Crète des souscriptions, des armes, des volontaires dont la plupart débarquèrent à Kissamo. Le journal Palingenesia écrivait en décembre : « Le printemps prochain pourrait ramener en Crète autre chose que des hirondelles ». Et le roi Georges, pressé par l’opinion publique qui suivait avec passion les événements de « l’île-sœur », disait au ministre de France à Athènes, M. Bourée : « Vous savez que les Turcs envoient cinq bataillons en Crète ; si les choses prennent cette tournure, je vous déclare que je ne pourrai plus répondre de rien ici et que les événements suivront leur cours » 1 . En effet, le sultan envoyait en Crète des renforts, la Grèce des volontaires ; l’île allait devenir le champ de bataille des Grecs et des Turcs : ce pouvait être le signal d’une levée de bou-

1. Livre Jaune, I, n° 26, Bourée à Berthelot, 21 décembre 1895.

LES AFFAIRES DE CRÈTE

-cliers dans tous les pays helléniques, notamment dans la Macédoine ; il en pouvait résulter les complications les plus graves dans tout l’Orient1.

L’Europe intervint. A la suite d’une démarche des ambassadeurs à Constantinople, le vali de Crète reçut l’ordre de convoquer immédiatement l’Assemblée générale ; mais les chemins étaient si peu sûrs, les députés chrétiens si méfiants et quelques-uns si mal disposés qu’il se passa encore quelque temps avant qu’elle ne tînt séance. Puis, sur la proposition du gouvernement russe, les puissances présentèrent à la Porte la note collective du 24 juin : elles demandèrent la nomination d’un gouverneur-général chrétien, la remise en vigueur du pacte de Halepa, et une amnistie générale.

Le sultan donna les meilleures paroles ; le vali adressa aux populations de l’île une proclamation, où il invita les insurgés à se soumettre et à se confier en la bienveillance du souverain. Puis Turkhan-pacha fut remplacé par un chrétien, Georgis Berovitch-pacha, prince de Samos (28 juin 1896) : un iradé du 4 juillet promit le retour à la convention de Halepa et une amnistie.

Mais la situation était sans issue : toute concession faite aux musulmans irritait les chrétiens, toute concession faite aux chrétiens irritait les musulmans. Berovitch fut aussi impuissant que Karatheodory ; ses officiers musulmans lui laissèrent tout ignorer; ses fonctionnaires prirent leurs instructions auprès du commandant militaire, un musulman naturellement, le maréchal Abdullah-pacha. Des mouvements de troupes ordonnés par ce dernier parurent suspects aux consuls européens qui tentèrent en vain de s’y opposer. Les Turcs attaquèrent les hauteurs de l’Apokorona qu’occupaient les insurgés ; ils se firent battre. Les musulmans prirent partout une attitude des plus menaçantes ; ils se jetèrent un jour sur le village d’Anapolis, y tuèrent 13 moines, 13 femmes, 2 enfants, 24 hommes, en blessèrent beaucoup d’autres, brûlèrent toutes les maisons. Les députés musulmans de l’Assemblée protestèrent contre le rétablissement de la convention de Halepa, qui les livrait aux volontés des chrétiens plus nombreux ; iis voulaient qu’on assurât le respect des droits de la minorité, « sacrifiée aux réclamations outrées et radicales de la majorité » 2.

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