Coup d’œil sur l’histoire de la Perse, p
Les Anglais s’inquiétaient de cet orage qui se formait dans le Nord ; ils songèrent à prendre les précautions indispensables. Il fallait prévenir les Russes sur le plateau, s’y établir pour les arrêter ou pour leur ôter la pensée d’y venir. Telle fut l’inspiration de la campagne préparée eh 1841 par le gouverneur général, lord Auckland. Les prétextes n’y manquaient pas.
Dost-Mohammed, qui régnait à Kaboul, pouvait être considéré comme un usurpateur ; car il avait chassé du trône Shah-Shoudja, le frère du précédent souverain, Mahmoud. Les Anglais avaient justement donné un asile au proscrit. Dost-Mohammed témoignant des sympathies pour les Russes et des sentiments contraires pour les Anglais, ceux-ci, emmenant avec eux Shah-Shoudjah, envahirent l’Afghanistan (1838). Une petite armée s’empara de Kandahar, de Kaboul, y établit Shah-Shoudjah, et força Dost-Mohammed à se réfugier auprès de l’émir de Boukhara. Il reparut bientôt, vainquit son rival, puis, désespérant de triompher des Anglais, se remit entre leurs mains et fut envoyé à Calcutta. Une garnison de 8.000 Anglais, commandée par lord Elphinstone, occupa Kaboul pour y protéger le vieux Shah- Shoudja contre le mépris de ses sujets.
Après deux ans de feinte résignation, les Afghans se levèrent en une formidable insurrection sous la conduite du fils de Dost-Mohammed, Akhbar-khan. Quelques officiers anglais furent massacrés, notamment le résident sir Macnaghten, assassiné par Akhbar lui-même. La petite armée fut bloquée dans ses cantonnements, menacée de périr de faim, sommée de capituler. Lord Elphinstone signa une convention honteuse, par laquelle il s’engageait à évacuer l’Afghanistan, abandonnait le trésor de l’armée et la plupart de ses canons, livrait des otages.
La retraite commence le 6 janvier 1842, au milieu des neiges épaisses, suivie par les bandes afghanes qui égorgent tous les traînards. On arrive péniblement à la passe de Kourd-Kaboul. Tout à coup les Afghans, embusqués sur les hauteurs, croisent sur la petite troupe une fusillade nourrie. Le drame est alors affreux; au milieu de l’affolement général, 3.000 hommes sont tués en un instant ; d’au-
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très fuient par les sentiers, tombent pour la plupart aux mains des ennemis.
Le lendemain matin, après une nuit effroyable, Akhbar paraît, exige qu’on lui livre le général et les principaux officiers en échange du libre passage. Elphinstone est enchaîné ; l’armée se remet en marche. A la passe de Djag !alak, la route est encore barrée, les hauteurs gardées ; le massacre recommence, jusqu’à l’extermination à peu près complète. Six hommes s’échappèrent, dont cinq furent tués les jours suivants dans la montagne. Un seul, le docteur Brydon, arriva à Djalalabad, où il fit connaître le désastre.
Les Anglais se vengèrent. Une nouvelle armée reconquit l’Afghanistan, vainquit Akhbar, prit Kaboul, rasa les principales forteresses du pays. Mais Shah-Shoudja avait été égorgé par les révoltés. Dost-Mohammed rentra à Kaboul ; les Anglais renoncèrent à l’occupation de l’Afghanistan, et se contentèrent de la promesse que leur fit le khan de Kaboul de ne pas se soumettre à l’influence russe. Dost-Mohammed fut fidèle à sa parole, et signa même avec le gouverneur-général sir John Lawrence, en 1855, un traité d’amitié, les contractants se garantissant l’intégrité réciproque de leurs territoires. Si les traités étaient toujours respectés, cette clause eût suffi à tranquilliser les Anglais à l’égard des entreprises de la Russie. Pour plus de sûreté, ils avaient établi leur domination en 1843 sur la plupart des tribus du Béloutchistan, afin de pouvoir tourner l’Afghanistan par le sud, en prenant à revers les défilés de Kaboul. Etait-ce suffisant ? Et n’ont-ils pas perdu alors l’occasion de contenir les Russes par une solide organisation du pays?
C’est que leur expansion dans ce sens, et même les mesures de précautions qu’ils y prenaient ne pouvaient être assurées que s’ils occupaient le Sind, le Pendjab, c’est-àdire toute la vallée de l’Indus. Ils s’y résolurent au lendemain du désastre de 1842. Ils commencèrent par le Sind, ou le bassin inférieur du fleuve. En 1843, lord Ellenborough y envoya sir Charles Napier avec une armée, pour exiger des populations des tributs énormes, l’abandon de l’exploitation de leurs forêts, la reconnaissance d’un chef désigné par le gouverneur anglais. Elles repoussèrent ces sommations, s’armèrent, furent battues à Miani et Dubba ; le Sind fut annexé aux domaines de la grande Compagnie. Les vain-
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queurs se partagèrent les 12.500.000 francs formant le butin, dont 1.500.000 revinrent au général.
Remontant le fleuve, les Anglais attaquèrent le Pendjab. La conquête en était plus tentante ; le pays est très peuplé, très riche, s’étend jusqu’aux défilés des Solimans, à la porte de l’Afghanistan. Les circonstances étaient favorables. Après quelques années de grande puissance, pendant lesquelles le gouvernement britannique n’avait pas songé à intervenir, les tribus des Seykhs étaient livrées à l’anarchie. Elles avaient formé quelque temps, en effet, une forte confédération religieuse et militaire, sous l’autorité du fameux maharajah Runjeet-Singh, « le vieux Lion du Pendjab ». Avec l’aide d’officiers européens, et surtout du général Allard, ancien aide de camp du maréchal Brune, il avait formé une solide armée de 70.000 hommes, bien disciplinés, munis de 400 canons. Les Anglais, pendant toute sa vie, respectèrent son empire. Il mourut en 1839, et la puissance des Seykhs s’affaiblit aussitôt.
Son fils Kourrouk-Singh, d’esprit faible, fut tué par les siens au bout de quelques mois. Son petit-fils, Néo-Néal, fut écrasé par une poutre pendant la cérémonie des funérailles de son père. Il ne resta de la descendance de Runjeet qu’un enfant de six ans, Dhulpi-Singh. L’armée des Seykhs se dissout en bandes de pillards, qui franchirent maintes fois le Sutledje, et infestèrent les territoires anglais voisins.
Le gouverneur-général, lord Hardinge, écrasa ces bandes en de furieux combats, les rejeta dans leur pays, et, sans annexer encore le Pendjab, établit à Lahoreun résident britannique, le colonel Lawrence, assisté de 10.000 soldats (1844).
Deux ans après, une insurrection éclata. Un chef de Moultan, destitué par le gouvernement anglais, appela les Seykhs à la guerre de l’indépendance, et eut bientôt une bonne armée autour de lui. Lord Gough fut chargé de la répression, avec 25.000 hommes. Il battit les Seykhs à Chillianwalla (décembre 1848), prit Moultan, écrasa les dernières troupes ennemies à Gouljrat (février 1849), et le nouveau gouverneur-général, lord Dalhousie, prononça l’annexion du Pendjab : les principaux chefs furent emprisonnés ; le jeune maharajah fut interné à Patna.
A peine les Anglais achevaient-ils ainsi la conquête de toute la péninsule de l’Hindoustan, dans ses frontières naturelles, que leur domination y fut compromise par la ter-
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rible insurrection de 1857. Les traits en sont à préciser ; car ils caractérisent la situation de l’Angleterre dans l’Inde ; ils en montrent les points faibles, où tout danger, malgré un gouvernement très habile et une étroite surveillance, n’a pas encore absolument disparu.
L’insurrection ne gagna pas l’Inde tout entière ; elle resta localisée sur une région assez peu étendue. Le Gange supérieur et ses affluents, la Djemma et la Gogra, traversent un pays bien défini, qu’on peut considérer comme la forteresse de l’Hindoustan tout entier, l’endroit exact où s’est à travers les temps décidée sa fortune. Ce fut le berceau du brahmanisme, et c’en est resté en quelque sorte le sanctuaire. Là aussi le prophète Çakia-Mouni fonda le bouddhisme, qui se retira ensuite à Ceylan, au Tibet et en Chine. De là enfin les grands Mongols de Delhi tinrent pendant des siècles toute la presqu’île sous leur domination. La partie occidentale de cette région, Allahabad, Agra, Delhi, avait été occupée par le marquis de Wellesley au commencement du siècle ; la partie orientale, entre le Gange et la Gogra, c’est-à-dire le royaume d’Oude, avec sa capitale Lucknow, ne fut annexée que par lord Dalhousie en 1855, et cette nouvelle conquête de la Compagnie britannique contribua au soulèvement des populations voisines.
L’administration britannique était devenue dans les dernières années très lourde. En 1833, le gouvernement anglais, ouvrant l’Inde au commerce de toutes les nations et enlevant ainsi à la Compagnie son monopole, avait garanti en compensation aux actionnaires un revenu de 10 pour 100. Dès lors, les agents de la Compagnie, n’étant plus intéressés à la prospérité de la colonie, commirent de continuelles exactions, ne cherchèrent qu’à s’enrichir par tous moyens, comptant d’ailleurs sur la résignation des indigènes. L’armée d’occupation, composée de 50.000 européens, était complétée par 250.000 cipayes en grande partie musulmans, que les officiers anglais traitaient durement : on les croyait incapables de résistance parce qu’ils n’osaient se plaindre.
Cependant l’esprit de rébellion fermentait dans un grand nombre de régiments, exalté par des encouragements, des prédictions. De nombreux agents, musulmans surtout, parcouraient le pays, distribuant des symboles mystérieux, au peuple des gâteaux de farine, aux soldats des fleurs de lotus bleu, la plante sacrée, d’où sortit la première incarnation
de Brahma. Les deux fanatismes mahométan et hindou préparèrent la révolte. Une prédiction rencontrait beaucoup de créance chez les indigènes, que la domination anglaise, fondée en 1757 sur le champ de bataille de Plassey, ne devait durer qu’un siècle. En 1857, la Compagnie fit distribuer aux cipayes la nouvelle carabine Minié, avec des cartouches enduites de graisse de vache ou de porc. Les agitateurs exploitèrent ce sacrilège de faire servir à un instrument de mort le produit de la vache, animal sacré pour les Hindous. Ce fut l’occasion de la révolte. Un chef hindou, Nana-Sahib, auquel les Anglais avaient refusé le titre de rajah, en fut le principal chef.
Le mouvement partit de Meerut. Le 11 mai 1857, les cipayes se soulevèrent, tuèrent leurs officiers, pillèrent les maisons de commerce, chassèrent les Européens, restèrent maîtres de la ville. Ils marchèrent sur Delhi ; la garnison se joignit à eux. Ils tirèrent du palais, où il vivait d’une pension de la Compagnie, le dernier descendant des Grands Mongols, un vieillard de 84 ans, et le proclamèrent roi.
Nana-Sahib de même se proclama indépendant à Cawnpour, laissa la vie aux Européens, qui s’embarquèrent sur le Gange pour se retirer à Calcutta. A quelque distance en aval, les barques furent écrasées des deux rives par la fusillade et la mitraille ; vingt-neuf sur trente furent submergées ; deux ou trois cents femmes et enfants furent retenus captifs à Cawnpour. Allahabad aussi échappa aux Anglais. A Lucknow, le colonel Henri Latvrence fut assiégé pendant trois mois dans la citadelle avec 700 hommes.
La domination anglaise n’avait pas encore couru un pareil danger ; la Compagnie y fit face avec une extrême énergie. Le Pendjab s’agitait : les officiers anglais, sir John Lawrence, le colonel Nicholson, y maintinrent l’ordre. Les régiments indigènes furent licenciés, désarmés ; les moindres tentatives de résistance furent réprimées avec une rigueur impitoyable : des centaines de cipayes furent noyés, pendus, fusillés, attachés à la gueule des canons et mis en pièces. Les autres ne bougèrent pas.
Alors la petite armée anglaise du Pendjab put porter secours aux troupes du Gange supérieur. Le colonel Nicholson remporta sur les insurgés, mal commandés, la brillante victoire de Nujuffghur, le 25 août. Marchant sur Delhi, il enleva la ville d’assaut. Il fallut la prendre rue par rue ; elle ne fut conquise qu’après sept jours de lutte, et encore,
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autour de la petite troupe britannique, la population restait frémissante et irritée. Le vieil empereur mongol était tombé au pouvoir des Anglais, mais son fils Abou-Bekr et ses deux cousins étaient retranchés avec 5 ou 6.000 partisans dans le mausolée de l’empereur Humayoun. Le major Hodson s’y rend avec une centaine d’hommes déterminés, somme les princes de se rendre sans conditions ; effrayés de cette hardiesse, ils obéissent. Le major les fait monter dans une charrette et les emmène à travers Delhi. La foule grossit ; la vue des captifs l’émeut ; elle devient hostile, menace de les enlever. Hodson alors va à la charrette, tire un revolver, et de sa main, à bout portant, tue les trois princes. La foule épouvantée n’osa les venger et Delhi resta docile aux pieds de ses vainqueurs.
Les insurgés de l’Oude tinrent plus longtemps. Le général Hawelok, parti d’Allahabad, avait remporté quelques succès sur Nana-Sahib, à Futteypour, devant Cawnpour. Furieux,, les cipayes se jetèrent sur les femmes et les enfants qu’ils tenaient prisonniers dans cette ville : 180 de ces malheureux furent hachés à coups de sabre, assommés à coups de crosses, écrasés contre les murs, et pêle-mêle, morts et mourants, entassés dans un puits. Hawelok n’arriva devant Lucknow que le 17 septembre. Henry Lawrence était mort ; mais le colonel Inglis continuait vaillamment la résistance. Hawelok pénétra dans la ville et sauva la garnison ; mais, très inférieur en forces, il se retira vers le sud.
Les opérations décisives ne purent être entreprises parle général en chef, sir Colin Campbell, que quand il eut reçu d’Europe des renforts suffisants, à la fin de novembre. Les Anglais reparurent devant Cawnpour, y remportèrent une victoire complète le 6 décembre, furent encore vainqueurs à Futteyghur le 3 janvier 1858, marchèrent sur Lucknow, s’en emparèrent après un assaut terrible et onze jours de combat dans les rues, y étouffèrent la révolte par d’affreux massacres (27 février-15 mars 1858). Dans les mois suivants, les dernières bandes des insurgés furent rejetées dans les montagnes du Népaul.
Ces évènements obligèrent les Anglais à modifier profondément la condition politique de l’Hindoustan. Par un bill de 1858, le Parlement supprima la grande Compagnie, et remit à la couronne l’administration de la colonie. Un ministère de l’Inde fut créé, assisté d’un conseil de quinze mem-
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fores : il nomma le gouverneur-général ou vice-roi et les principaux officiers. Les indigènes furent admis aux fonctions publiques. Les cipayes furent réorganisés avec de multiples précautions et encadrés dans une armée européenne plus nombreuse.
Pour affermir la domination anglaise, le prince de Galles alla visiter l’Inde en 1875-1876. Les rajahs se montrèrent très empressés autour de lui, prodiguèrent dans des durbars merveilleux les marques de leur soumission, offrirent de riches présents, véritables tributs, et le prestige du nom anglais en fut plus éclatant dans toute la colonie. Le 1er janvier 1877, au grand durbar de Delhi, la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes, comme pour restaurer, au profit de l’Angleterre, l’autorité souveraine des Grands Mongols d’autrefois. L’empire anglais en parut à jamais consolidé. Jusqu’ici en effet l’Inde est restée paisible, malgré de grandes souffrances, et les traces de la grande insurrection de 1857 semblent complètement effacées. Elle est devenue dans la paix une incomparable colonie ; elle a assuré aux Anglais les plus étonnantes fortunes ; elle est devenue le fondement même de leur grandeur dans le monde, et par suite « le pivot de toute leur politique extérieure » .
Oh pourrait s’étonner que la Russie n’eût pas profité de la révolte des cipayes pour pousser sa marche en avant vers l’Iran, si elle n’avait eu elle-même de plus absorbantes préoccupations. Le milieu du xixc siècle est marqué en effet d’une générale agitation du monde musulman. Ce n’est pas seulement le babisme en Perse, ouïe soulèvement de l’Inde. C’est encore la lutte désespérée d’Abd-el-Kader contre les Français, puis les insurrections des Kabyles. C’est encore le dernier effort des musulmans du Caucase contre la domination russe. Il est rare d’ailleurs que l’action de l’Islam sur un point ne se répercute pas jusqu’aux dernières limites de son domaine.
L’établissement des Russes à Tiflis et sur les pentes de l’Ararat coupait en plusieurs tronçons les populations musulmanes de ces régions : la Perse et la Turquie vers le sud, les Tchétchènes et les Lesghiens dans le Daghestan au bord de la Caspienne, les Tcherkesses de la Circassie dans le Caucase occidental vers la mer Noire. Ces montagnards opposèrent à la Russie une très longue résistance. Elle se personnifia dans le nom d’un héros, l’iman Schamyl-Ali, qui
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fut, comme Abd-el-Kader chez les Arabes, un prophète vénéré et un intrépide capitaine.
Vers 1830, un vertueux cadi, Mollah-Mohammed, prêchant aux mahométans du Caucase la fin des haines de tribus, l’union de tous les fidèles contre les giaours, les ap- * pela à la guerre sainte, avec l’aide de deux chefs du Daghestan, Gazy-Mollah et Schamyl, tous deux du village d’Himri. Après deux ans d’agitation, ils furent cernés avec leurs partisans dans ce village, s’y défendirent en désespérés : Gazy-Mollah fut tué. Schamyl s’échappa en sautant d’un bond par dessus les soldats qui allaient le prendre, et, la poitrine et le dos troués d’un coup de baïonnette, l’omoplate et les côtes brisées d’une pierre énorme, il disparut parmi les rochers. Guéri de ses blessures au bout de qùelques mois, il revint à la tête de ses hommes en 1832. On l’avait cru mort ; son retour sembla un véritable miracle, et les poètes du Daghestan chantèrent le nouveau défenseur de la foi, l’élu de Dieu : « Il a des éclairs dans les yeux et des fleurs sur les lèvres », répétaient hommes et femmes étonnés de la rapidité de ses coups et de son éloquence enflammée. Et ce ne fut bientôt qu’un cri dans tout le Caucase : « Mahomet est le premier prophète d’Allah ; Schamyl est un autre Mahomet 1 ».
Entouré d’une garde d’élite de 200 hommes, il organisa solidement ses troupes, exigea une obéissance absolue, au nom de Dieu et du prophète, exerça dans toute la montagne une véritable dictature, et conduisit la guerre sainte pendant vingt-cinq ans avec une rigoureuse méthode. Les Russes furent obligés d’envoyer contre lui jusqu’à 200.000 hommes et il leur infligea quelques rudes défaites. Tout d’abord ils pensèrent l’écraser d’un coup et le général Grabbe réussit à l’enfermer dans la forteresse d’Akulcho. Schamyl distribua des poignards aux femmes en leur ordonnant de se défendre, e{ de se donner la mort si l’ennemi forçait la citadelle. L’assaut fut terrible ; pendant la mêlée, qui fut un véritable massacre, Schamyl s’échappa ; ses compagnons se firent tuer jusqu’au dernier pour lui donner le temps de fuir; sa sœur Fatima se jeta dans le torrent du Koïsou pour ne pas tomber aux mains des Russes (1839). L’évasion extraordinaire du prophète ne fit que surexciter encore le
I. Cf. G. Créhange, Histoire contemporaine de la Russie, p. 167. ,(Paris, Félix Alcan).
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fanatisme des montagnards, et il reparut bientôt plus redoutable que jamais, retranché dans sa nouvelle capitale de Dargo. Le général Grabbe voulut la détruire ; il tomba dans un piège, et, au milieu .des forêts, sa petite armée fut presque tout entière anéantie (1842). C’était l’année même du désastre des Anglais dans les défilés de Kaboul.
Pendant deux ans, les Russes se tinrent sur la défensive, permettant ainsi à Schamyl d’organiser tout le pays, de grouper autour de lui, de gré ou de force, toutes les tribus de la montagne, d’exercer toute la population aux armes. Le gouvernement russe dut préparer de nouveaux efforts. Le général Yoronzof, en 1845, renonçant aux expéditions isolées, aux pointes hardies mais périlleuses, qui d’ailleurs ne faisaient que déplacer l’insurrection, adopta un large plan d’ensemble. 11 enveloppa tout le Daghestan de lignes stratégiques infranchissables, et pas à pas, escaladant les sentiers, resserrant le cercle de ses retranchements, il poussa les insurgés vers les sommets. Dargo fut enlevée dès 1845, et chaque campagne, d’année en année, fut marquée d’un nouveau progrès des Russes, très lentement, mais d’un succès certain.
La guerre de Crimée retarda les opérations décisives. Mais Schamyl ne put en profiter ; il ne réussit pas à briser la ligne de fer qui l’enveloppait. Après le traité de Paris, le prince Baratinski continua l’exécution du plan de Yoronzof. Le général Yevdokimof enleva d’assaut la citadelle de Yeden, ferma le défilé d’Argoun. L’iman se retira sur le plateau de Gounib, étroit rocher large de quatre à cinq kilomètres, entouré par le torrent du Koïsou ; il s’y croyait inattaquable et répondait aux sommations du prince Baratinski : « Le Gounib est haut, Allah est encore plus haut ; et tu es en bas » . Une nuit, quelques volontaires russes parvinrent au plateau par les sentiers les plus abrupts, fixèrent au rocher des crampons de fer, y attachèrent des cordes par lesquelles quelques centaines d’hommes purent se hisser, le fusil au dos. La bataille suprême fut furieuse. Les montagnards se défendirent en désespérés : 47 seulement échappèrent à la mort, et se serrèrent menaçants encore autour de la caverne à l’entrée de laquelle se dressait l’iman. Le général russe fit cesser le feu. Schamyl se rendit — 25 août 1859.
On l’envoya à Saint-Pétersbourg. Le tsar le traita avec honneur, lui fit donner une grosse i pension annuelle, et la
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vaste résidence de Kalouga, où il mourut pieusement en 1871. Les populations du Caucase oriental fuient dès lors soumises.
Les Tcherkesses du Caucase occidental luttèrent quelque temps encore. Mais, à aucun moment ils ne furent aussi redoutables que les montagnards de Schamyl. Le traité d’Andrinople avait donné aux Russes le district d’Anapa et la côte orientale delà mer Noire. Le général russe Raïewsky fut chargé d’y assurer la souveraineté de son maître : « Le sultan vous a donnés en cadeau au tsar », dit-il aux chefs du pays. — «Vraiment? répliqua l’un d’eux. Eh bien! vois-tu cet oiseau là-haut sur la branche ? Je te le donne ; prends-le » . Il fallut employer les armes pour soumettre les Tcherkesses. La côte fut étroitement bloquée pour couper toute communication avec le dehors. Mais on ne fit de grands efforts contre eux qu’après la soumission de Schamyl. Les tribus, vaincues dans de sanglants combats, se soumirent pour la plupart ; mais plutôt que de vivre sous la loi du vainqueur chrétien, elles émigrèrent en masse : « Nous voulons vivre et mourir, disaient-elles, parmi nos frères de l’Islam : nous voulons que nos ossements reposent un jour dans une terre bénite.» Il fallut leur donner des vaisseaux pour les transporter à Trébizonde, à Samsoun, à Constantinople, en Bulgarie. Malgré les sacrifices pécuniaires du gouvernement ottoman, beaucoup périrent dans cet exode. Les survivants, fanatisés par les misères souffertes, furent les plus terribles agents des massacres de Bulgarie en 1876.