LE MANIFESTE DES CINQUANTE-CINQ GRANDS SYNDICATS
J'ai vu avec stupéfaction le manifeste suivant que je cite intégralement :
Notre Union 'groupe, pour toute la France, les cinquantecinq grands syndicats des mines, des forges, des fonderies et de la construction mécanique, dont les membres ont la mission de pourvoir aux besoins essentiels de la défense nationale. Tous ces industriels ont déclaré à maintes reprises à M. le sous-secrétaire d'Etat de l'artillerie et des munitions, et tiennent à déclarer aujourd'hui aux représentants du pays. qu'ils ne sauraient remplir efficacement leur lourde tâche s'ils ne trouvaient auprès des pouvoirs publics l'appui indispensable pour assurer à nos armées la production dont elles ont besoin.
La gravité des circonstances présentes et l'esprit de devoir et d'abnégation qu'elles créent dans le pays, commandent impérieusement une mesure radicale capable de supprimer le mal dans sa source. L'interdiction de toute consommation d'alcool non plus laissée à la discrétion des autorités locales, mais imposée en tous lieux et à tous les citoyens par les Pouvoirs publics, peut seule faire obstacle à la poussée alcoolique véritablement inquiétante que tout le monde constate et qui s'étend jusque dans les établissements travaillant pour la défense nationale.
Persuadés d'être, en cette circonstance, en plein accord avec l'immense majorité de la classe ouvrière, dont les organisations ont toujours réclamé que des mesures énergiques soient prises contre l'alcoolisme, nous vous conjuroi prendre, sans retard, la mesure urgente qui s'impose et qui permettra de maintenir dans la plénitude de leurs moyens
physiques et de leur équilibre moral ceux qui se laisseraient aller à faiblir.
D'autre part, les délégués de l'Union des industries métallurgiques et minières, réunis spécialement pour mettre en œuvre tous les moyens propres à lutter efficacement contre la tuberculose, ont décidé d'apporter à cette question d'intérêt national le concours le plus large et le plus énergique.
Mais ils sont convaincus qu'ils feront œuvre inutile et qu'ils prodigueront en vain leurs efforts, si les Pouvoirs publics laissent se propager le fléau de l'alcoolisme qui est la cause la plus efficiente de la tuberculose sous toutes ses formes.
Nous osons donc espérer, messieurs les sénateurs et messieurs les députés, que vous voudrez bien user des pouvoirs que vous tenez de la nation pour prendre sans délai, de concert avec le gouvernement, les décisions dont dépendent à l'heure présente le salut du pays et, dans i'avenir, l'existence même de la race.
Veuillez agréer, etc.
Le Président,
Charles Laurent.
Ce document m'a surpris d'autant plus que je connaissais l'opinion de M. A. Shadwell, l'auteur de Ylnsdustrical Efficiency quia parcouru le monde entier pour étudier les conditions de l'industrie. Il a vu, sur place, des ouvriers de tous les pays et a observé de près leurs habitudes. Avant ses articles Liquor laws et Tempérance dansl' Encyclopœdia Britannica, il avait été amena, par ses observations, à publier un petit volume : Drink, Tempérance and législation. Voici ce qu'il dit de la France :
J'ai fait, en France, des enquêtes étendues sur ce sujet. En dehors de Paris et des ports de mer, il est rare de trouver des cas d'ivrognerie comme dans Y Assommoir de Zola. Les industriels, dans tous les centres industriels importants, y compris les districts miniers du Nord, sont de cet avis.
LE MANIFESTE DRS o.\ GRANDS SYNDICATS 91
Par quel miracle, alors que la statistique du ministère des Finances montre une diminution de la consommation de l'alcool, serait-elle devenue un péril tel que « les industriels des centres importants » ont du signer cet appel? Je me sens plein de méfiance pour les mobiles qui les ont fait agir.
Mais en dehors de ce motif de surprise, j'en ai d'autres encore plus graves.
Voilà les représentants de cinquante-cinq grands syndicats français qui se déclarent « incapables de remplir leur lourde tâche » si le gouvernement ne décrète pas « l'interdiction de toute consommation d'alcool ». Ces grands industriels, si fiers de leur force, si orgueilleux de leur puissance, abdiquent devant l'alcool. Ils en appellent au bras séculier; ou bien, ils se résignent à abandonner la défense nationale ! S'ils ne tiennent pas leurs engagements, ce ne sera pas de leur faute, c'est de la faute à ce démon, à ce mauvais esprit, ce nouveau diable, l'alcool !
Ils ajoutent qu'ils « sont persuadés d'être en plein accord avec l'immense majorité de la classe ouvrière ». S'ils sont d'accord avec l'immense majorité de la^ classe ouvrière, que devient leur argument? II n'y a donc qu'une infime minorité qui abuse de l'alcool ? Et alors « cette immense majorité delà classe ouvrière », avec l'appui de tous les chefs d'industrie, se montre incapable de faire la police de ses ateliers ! Ces chefs d'industrie, au lieu de se mettre d'accord, avec « cette immense majorité » préfèrent la laisser de côté et demander aux sénateurs, aux députés, d'imposer au Gouvernement un acte qui nous ramène au temps des censeurs de Home ou des procédés de police des rois
de Droit divin, un acte contraire à tous les principes de droits affirmés par la Révolution que nous opposons aujourd'hui avec tant de fierté aux docteurs et hommes d'état allemands.
Ces chefs d'industrie se sont montrés bien imprudents en émettant un pareil document.
Ils affirment qu'ils sont d'accord avec « l'immense majorité de la classe ouvrière », mais ils ont négligé de se faire donner mandat par elle. D'où ce résultat, c'est que ne parlant qu'en leur nom, que font-ils? Ils demandent une loi de classe, le mot leur échappe; alors que le mot de classe est proscrit du vocabulaire politique français depuis 1789 et qu'il n'a été rapporté en France que par les socialistes allemands qui avaient quelque raison pour s'en servir, puisque le suffrage en- Prusse et dans les municipalités est encore réglé par classes. C'est une singulière aberration de leur part que d'user de ce terme pour demander une loi de police contre leurs ouvriers.
Cette loi, c'est bien une loi de classe, car c'est bien une catégorie de personnes qu'elle vise, et non une autre. Ces chefs d'industrie montrent leurs ouvriers du doigt et disent : — C'est ceux-là qu'il faut atteindre dans leur alimentation, dans leurs habitudes, dans la satisfaction de leurs besoins.
Les exploitants des mines d'or, clans l'Afrique du Sud, ont fait prohiber la consommation des spiritueux par les indigènes. Les industriels français n'ont pas osé dire qu'ils s'étaient inspirés de cet exemple pour demander qu'on traitât les ouvriers français, électeurs et éligibles, comme des nègres.
Mais ces industriels sont-ils bien sûrs que si leurs