John Murray, éditeur. Londres
pas contenté des documents officiels qui, dans tous les pays du monde, ont toujours un caractère optimiste quand ils ont pour but de justifier une intervention. Il a, avec l'aide d'un interprète connaissant bien la population, visité les ouvriers et les quartiers pauvres. Il en est revenu avec une étude documentée qu'il a opposée aux deux partis qui, en Angleterre, sont d'accord pour préconiser l'adoption du système de Gothenbourg : 1° celui qu'on appelle du Desinterested management, l'administration désintéressée dans la vente des boissons alcooliques; 2° "celui du socialisme municipal.
Le premier veut restreindre la consommation des boissons alcooliques; le second veut l'exploiter pour en tirer des ressources. D'accord pour confisquer ce commerce, ils ont des buts opposés, mais nous allons voir qu'en pratique ils savent se réunir.
II. — Gustave III, en 1774, voulant faire de la distillerie le monopole de la couronne, transforma le vénérable château de Kalmar en distillerie, changea en grenier la salle du trône et en couronna une des tours par un moulin à vent.
Ce système, qui avait pour objet de développer, non la tempérance, mais les recettes du trésor, provoqua un tel mécontentement et une telle contrebande que le roi fut obligé d'y renoncer et de laisser à chacun le droit de distiller et de vendre de l'alcool. En 1813, on fit une loi sur la tempérance qui resta sans effet; en 1837, une société de tempérance commença à s'agiter; en 1855, une loi établit des restrictions contre les bouilleurs de grains et de pommes de terre, donna aux districts ruraux et aux municipalités des villes le droit
de fixer le nombre des licences et de les délivrer même à une seule compagnie.
En 1865, pour la ville et le district de Gothenbourg, le monopole de la vente en détail des alcools fut accordé à une compagnie qui devrait limiter ses profits à 5 p. 100 de son capital action, ne provoquerait pas à la consommation et dont les bénéfices seraient employés à des ouvrages d'utilité publique. La philanthropie et la fiscalité y devaient trouver leur compte.
111. La compagnie s'appelle le Bolag (prononcez à peu près Boulog) : elle a le monopole du « Bar trade », de la vente dans les bars et de l'alcool national qui porte le nom de brandevin, quoiqu'il ne contienne pas une goutte d'alcool provenant de la vigne. C'est habituellement un alcool de pommes de terre, bien rectifié et incolore. Il était vendu, à Gothenbourg 0 fr. 10 le verre de 5 centilitres 1/2, au titre de 40° d'alcool.
Au moment où le Bolag entra en exercice, on lui remit les soixante et une licences existantes; il en emploie quarante-quatre, dont treize pour des bars et quatre pour des restaurants sous sa direction. Les dix-sept autres sont concédées à des restaurants et à des hôtels qui sont obligés d'acheter le brandevin à la compagnie, mais non les vins et les bières. Le Bolag a trente-trois licences pour la vente au dehors; il administre sept magasins; il a cédé vingt-trois licences à des marchands de vins et de liqueurs spiritueuses, moyennant un payement de 2o0 £ (6.2o0 fr.) pour chacun.
Ces marchands de vins et d'eaux-de-vie ne doivent pas vendre de brandevin, mais ils vendent des boissons alcooliques de qualité supérieure et du vin.
Gomme quelques-uns ont des loyers de 400 et 500 £ (10.000 et 12.500 francs), ils doivent faire de bonnes affaires.
On a affirmé à M. Pratt qu'un marchand de vins et d'eaux-de-vie avait acheté, dans une année, pour plus de 12.000 £ (300.000 francs) de brandevin afin de le transformer en « cognac suédois » que les marchands peuvent vendre, mais ces marchands ne bornent pas leur vente à Gothenbourg ils retendent sur une partie de la Suède.
En 1905, à Gothenbourg, 8 à 900 personnes vendaient de la bière, soit à consommer sur place, soit à emporter. En 1906, on exigea que chaque vendeur obtint une autorisation. Naturellement, ce fut la police qui détermina ceux qui devaient en recevoir et ceux auxquels cette profession était interdite. Le nombre des établissements vendant de la bière à emporter fut réduit à 440; le nombre des licences pour les établissements dans lesquels on consomme sur place ne fut pas changé, de sorte qu'il y en a actuellement 600 où on vend de la bière en dehors du contrôle du Bolag.
Il y a en plus, en Suède, 75 propriétaires de licences (5 dans les villes et 70 dans les campagnes) qui peuvent vendre du brandevin et qui détiennent environ 40 p. 100 du commerce des alcools en Suède. Cependant, sous la pression des Bolags, leur commerce sera réduit par une nouvelle loi qui sera appliquée au mois d'octobre prochain.
La vente du brandevin, dans les bars du Bolag, montait à 648.700 litres en 1905, mais celle par litres à emporter était de 1.198.700 litres, soit 550.000 en plus.
LE SYSTÈME DE G0THENB0URG 173
Dans les magasins de brandevin à emporter, chacun peut en acheter la quantité qu'il lui pla&t, moyennant i krona 35 ore (1 fr. 85) par litre, quantité minimum vendue; dans une de ces boutiques, payant un loyer de 2.500 francs par an, la vente annuelle était de 500.000 francs. Les jours ordinaires, la vente était de 300 litres; le mercredi, elle montait à 600 litres, mais le samedi, elle atteignait 4.000 litres. Pour l'ensemble des magasins du Bolag, elle se montait, ce jour-là, à 21.000 litres, et les personnes qui ont renseigrîé M. A. Pratt l'ont assuré que la plus grande partie en était bue le jour même.
Les établissements du Bolag ont l'outillage nécessaire pour fournir à un aussi grand débit. Des gens font des commissions pour d'autres et achètent à la fois plusieurs bouteilles de brandevin.
Dans les bars où on consomme sur place, il est interdit de délivrer, de midi à deux heures, des boissons sans aliments. Mais le même consommateur peut manger un sandwich et obtenir plusieurs verres.
Le Bolag ouvre à neuf heures du matin, ferme à six heures, en hiver, et à sept heures en été.
M. Shadwell1 dit qu'à Gothenbourg, de cinq à six heures du soir, les hommes entrent, s'approchent du comptoir, paient, reçoivent un verre contenant 5 centilitres d'alcool à 40 degrés, l'avalent, puis en demandent un second, le boivent : cette double opération leur permet d'absorber un peu plus de 4 degrés d'alcool en quinze secondes. S'ils vont dans les treize bars ils peuvent en obtenir 52 degrés.
1. Arthur Shadwell : Drink, Tempérance and législation, p. 247.
Les hommes peuvent même revenir à celui qu'ils viennent de quitter, car les servants sont trop occupés pour les reconnaître et invoquer la règle qui leur interdit de verser plus de deux verres de suite à un même client. Ils n'observent non plus que d'une manière fort relative la règle qui leur interdit de servir des gens ivres.
M. Shadwell dit qu'ils y font moins attention que les tenants de bars en Angleterre.
Les partisans du Bolag le félicitent beaucoup de ne pas utiliser toutes les licences qu'il possède. Mais il a de grands établissements dans le voisinage des docks et des marchés. 11 a des débits placés sur deux rues avec une entrée sur chaque, de sorte qu'en réalité il les double.
Dans certains de ces débits sont deux salons : l'un pour les ouvriers, l'autre pour les bourgeois, dirait un socialiste. Les salons de la première catégorie sont fermés deux heures plus tôt que ceux de la seconde. Quelqu'un proposerait-il un semblable régime en France ou en Angleterre?