‹ Question des espritsChapitre 102 sur 117 · PEER · texte numérisé non relu

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pas seulement des témoins, c’étaient les accusés eux-mêmes qui se donnaient à mort par leurs aveux, et le jour où la Guzette des Tribunaux terminait une étude fort sérieuse par ces mots déjà cités : «En présence des aveux de tous ces misérables on ne se sent plus le courage de maudire leurs juges, » ellé allait tout aussi loin que nous , et il allait beaucoup plus loin l’autéur moderne déjà cité , qui disait, tout en restant fort loin de nos idées, «il faut bien en convenir, tous ces hommes étaient de grands criminels et des empoisonneurs, » Quoi qu’il en soit, au lieu de poser la question des sorciers comme on la posait depuis deux siècles , au lieu de dire : ces hommes ayant été punis de mort pour des faits qui #’existaient pas , les témoins et les juges doivent être voués à l’exécration des siècles, on doit dire aujourd’hui : les faits pour lesquels ces hommes ont été punis de mort, ayant été faussement réputés chimériques , n’y a-t-il pas lieu à un nouvel examen?

Et soyez certains que deux autres questions se présenteront aussitôt. 1° Les faits réputés faux se trouvant en tout ou en partie, et,

quelque sens que l'on embrasse, réputés vrais aujourd’hui, est-il juste, est-il digne de l'histoire et de la science , de laisser peser plus longtemps sur des témoins et sur des juges honorables, la charge de malédictions accumulée sur leurs têtes? 2° Dans le cas où des hommes malfaisants , possesseurs comme tout le monde de cette double force «qui secoue l’homme et le tord comme l'ouragan le plus terrible fait du roseau , » l'auraient sciemment employée contre d’autres, qu’en ferait-on ? Et s'ils avouaient et déclaraient vouloir persister dans ce terrible emploi , les rangerait-on parmi les criminels où bien parmi les fous ?

Nous défions qui que ce soit de poser autrement la question des sorciers à l'heure qu’il ést; et peut-être ne sera-t-il pas difficile de prouver, que jamais elle ne le fut autrement.

Maintenant l'identité du mal et de la culpabilité entraînet-elle nécessairement l'identité de la répression ? Nous croirions faire injure à nos lectéurs , en les supposant incapables de comprendre, que si le juste et l'injuste, le bien et le mal sont à jamais immuables, les Codes se modifient Ou s’annulent devant des circonstances nouvelles et surtout avec les siècles , les mœurs et l'esprit des nations.

À chacun le droit de maudire ou d’absoudre la sienne.

Mais ramasser à terre tous ces lieux communs, dont on vient de faire

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bonne justice par soi-même, et à l’aide de ces lieux communs, désigner à la foule, comme restaurateur de büchers, l'écrivam qui #e demande, si la réhabilitation des faits ne doit pas entrainer la révision, purement philosophique des jugements, c’est se rire à la fois de la question la plus grave et des lecteurs appelés à la juger !

Mais, dira-t-on, vos doctrines y conduisent. Oui, c'est vrai, comme la constatation des propriétés terribles de l’arsenice et de l'acide hydrocyanique, conduit à l'échafaud le malheureux qui les emploie pour le crime,

Que ce peu de mots suffise à notre défense personnelle.

Quant au fond même de la question, nous ne pourrons en dire ici que quelques mots :

Tout en soupçonnant son fluide purement physique, de renfermer « la clef du mystère,» M. de Gasparin semble parfois effrayé de la puissance qu’il lui prête. Comment, en effet, un simple impondérable pourrait-il expliquer ces mille et mille formes de ce qu'il appelle si bien « la religion du mal» (t. Il, p.153). Religion terrible, « qui déborde le moyen âge de toutes parts, remplit et souille l'imagination de bien des générations successives... (1b. 154)?» Non, jusqu à ce que la chimie nous ait retrouvé et montré ce fameux onguent, qui enfantait, dit-on, les sorciers, la médecine ces hallucinations à volonté, l'histoire naturelle cet agent physique, capable non-seulement de faire tomber les victimes dans le fameux état de mort, mais de leur communiquer «une certaine intelligence du latin, la connaissance des pensées secrètes , et l’obéissance aux ordres donnés mentalement » (10. 185)... nous serons très-fondé à dire des explications collectives de M. de Gasparin ce que son collaborateur, M. Thury, dit de ses théories sur les tables : « M. de Gasparin , nous les donne pour ce qu'elles valent, soufflez dessus, et je crois qu'il ne restera pas grand” chose debout » (1).

A plus forte raison, il n'en resterait rien du tout, si nous appliquions la théorie des onguents et des agents physiques à tous les détails de ces débordements de rage, de blasphèmes, de crimes, qui marchent tous de front dans la sorcellerie et composent ce que nous pourrions appeler une CAristophobie permanente ; Christophobie dépendant le plus souvent d’un simple acte de la volonté, d’un

(4) Thury, Tables tournantes, p. 10.

simple consentement , et décidant par là de toute une existence (1).

Nous ne reviendrons pas sur notre examen de Loudun, qui suffit seul à prouver que tout n'était pas subjectif dans cet état, ni tout imaginaire dans ces crimes.

Ce que nous tenons à relever pour le moment, c’est l’assertion suivante : « L’imagination se trouble à la pensée de l'état épouvantable auquel nous serions descendus sans la réforme, en d’autres termes sans l'appel aux Écritures» (2). Dans la note sur les deux surnaturels, nous avons démontré que dans les saintes Écritures, les mêmes prohibitions s’appliquaient dans les mêmes termes aux mêmes choses, et nous ne comprenons pas l’aveuglement qui nie cette parité. Quant à présenter la réforme comme ayant guéri tous ces maux, c’est lui décerner un honneur qu'elle eût elle-même bien certainement décliné.

Rien n'est plus facile en effet, que de démontrer tout le contraire, puisqu'il suffit de jeter un premier coup d’œil sur la théologie réforméc du xvi° siècle, pour voir comme elle avait agrandi la part du diable, et un second, sur l'histoire, pour juger de l'extension que cette même réforme avait donnée aux procès de sorcellerie.

Ce n’est pas sans raison, que le célèbre Gœærres a pu dire « presque toujours, le développement de la magie a été accompagné de l'apparition de quelque grande hérésie ou de quelque épidénne, dans laquelle Dieu appesantissait sa main sur la terre...» «Le protestantisme, dans sa haine aveugle contre l’Église, la proclama l’œuvre du démon. IL vit dans son chef l’antechrist, et dans Rome la bête à sept têtes (3), il ne pouvait donc se passer du démon ; la puissance de Satan avait pris au contraire à ses yeux une nouvelle force et un nouvel éclat... Les procès contre les sorciers, loin de diminuer dans l’Europe protestante, ne firent que s’étendre au contraire et prendre un nouvel essor. La puissance séculière, qui avait agrandi son domaine de tout ce qu’elle avait usurpé sur l'Église, s’attribua la connaissance de ces sortes d’affaires, comme elle avait fait pour lhérésie ; delà, l'acte du parlement de Henri VIE, de lan 1544, contre la

(1) Qu'on se rappelle le « veux-tu t'engager ? » répété à satiété chez MM. de Saulcy, de Tristan, et beaucoup d’autres.

(3) M. de Gasparin est accusé par les Annales catholiques de Genève d’avoir écrit ailleurs : « L'Église catholique est bien l'œuvre du diable», Quand on ne voit pas celui-ci où il est, il faut bien le chercher ailleurs.

sorcellerie et la magie, et celui d'Élisabeth en 1559 et 1562. L'art. 13, du neuvième parlementde Marie, reine d'Écosse, punit de mort tous ceux qui s'adonnent à la magie, et nous voyons à l'instant même se multiplier les procès de ce genre qui avaient été très-rares auparavant, et qui prouvèrent que les sorciers de bas étage, étaient unis pour une sorte de clientèle à ceux qui étaient plus puissants. Tel fut l’état des choses dans le Nord chez les protestants. Leur exemple fut suivi par les catholiques, chez qui le pouvoir séculier s'était également agrandi au détriment de l’Église, et la sécularisation des procès de magie ne souffrit plus aucune difficulté (1)... »

Si Gœrres paraît trop catholique et surtout trop romain pour faire autorité, laissons parler un auteur anglais et dont tout l’article indique un écrivain fort peu suspect aux protestants (2),

«La réforme , qui détruisit tant d'erreurs, sembla confirmer cette fatale aberration de l'esprit humain. Le moindre village avait ses espions, ses délateurs, dont le métier était de découvrir le plus léger signe d’un pacte diabolique.

«l'est remarquable que , même après la réforme, un jésuite, Fréderick Spée, noble westphalien, soit le premier qui ait traité la matière sous un point de vue philosophique et moral...

«L’édit rendu par Louis XIV, en 1682, fut le premier pas fait dans les voies de la raison. .…

« Nous sommes loin de croire avec le docteur Francis Huskisson ,

(1) Gœrres. t. V, p. 379, 408 ét 409. M. de Gasparin réfutera d'autant plus difficilement notre auteur, que celui-ci paraît souvent très-indécis sur tout ce qui regardé la réalité de la sorcellerie, Tantôt il semble l'envisager comme entièrement subjective, omme le résultat de l'imagination ou l’œuvre « de cet espiègle que chacun porte en soi» (id., 365), tantôt cet espiègle sert de base et de support à l’action du démon , et le mal, tout en étant «une affection pathologique dans sa propagation , n'en est pas moins extranaturel dans sa racine la plus profonde (362), » tantôt, enfin, 11 se livre à des considérations profondes sur les difficultés de la question, sur la prudence qui faillit trop souvent; ailleurs, au contraire , sur € la prudence et l'habileté vraiment remarquables avec lesquelles les premiers jurisconsultes de l’époque entreprenaient et menaient à terme ces enquêtes ,» 375. Chez Gœrres, on le voit, toutes ces questions se compliquent et s’obscurcissent, en raison même des immenses efforts que lämfatigable Allemagne a faits pour les résoudre. Les théories les plus surannées du magnétisme animal viennent encore ajouter à ses tourments, et c'est avec peine qu'on le voit leur accorder une confiance, que tous les magnétiseurs leur refusent aujourd’hui. On n’est donc pas étonné d’entendre ce grand et beau génie avouer lui-même, sur la fin de sa vie, qu'il était bien loin de comprendre tout ce qu'il avait écrit. »

(2) V. le Quarterly review, cité par la Revue britannique de juillet 1830.

ET LA RÉFORME. 199 que l'Angleterre soit de tous les États de l’Europe, celui où la superstition ait allumé le plus tard et éteint le plus tôt ses büchers….….

« Dans aucun pays, peut-être, la superstition ne fut plus stupide et plus sanguinaire qu’en Écosse.

« Avant la Réforme, ces croyances populaires troublaient à peine la paix publique... Les annales judiciaires de l'Écosse jusqu'au règne de Marie, ne signalent aucun procès de simple magie... «La réforme opéra une fatale révolution dans les idées populaires sur la magie... «Le règne des Puritains épaissit en Écosse les ténèbres de la superstition, Eu 1640, l’Assemblée générale ordonna à tout ministre de leur secte de tenir note des sorciers de sa paroisse et de les traduire sans pitié devant la suprême judicature. Mêmes injonctions en 1643, 1644, 1645, 1649. Un an après l'exécution de Charles, le parlement soumit aux mêmes peines que les sorciers, tous ceux qui les avaient consultés : aussi, depuis cette époque jusqu'à la Restauration, sur trente procès de magie, la raison et l’humanité n’eurent à applaudir qu'à un acquittement..… La première année de la Restauration, 1661, fut marquée par vingt condamnations pour crime de sorcellerie. La violence de ce délire populaire commença à s'amortir dès 1662 (2° année de la Restauration) ; dans les six années suivantes, la sorcellerie ne donna lieu à aucune poursuite... »

Après de tels aveux d’un auteur protestant, on peut donc facilement croire Gœrres, lorsqu'il nous montre les jésuites Spée et 'Tanner, poussant le premier cri d’alarme, contre les auto-da-fés de la Franconie (3. 448) (4), et en appelant aux prescriptions beaucoup plus douces de Paul III et de l'Église, dont « l'esprit ressort admirablement de l'instruction qui parut à.Rome sur ce point en 1657, dans l'imprimerie de la Chambre apostolique. Cette instruction fait le plus grand honneur à l'intelligence, à la modération et à l'humanité de la Chambre apostolique ; elle est une condamnation solennelle des procédés injustes et violents que l’on se permettait presque partout ailleurs (2). »

Gœrres ne cherche cependant pas à dissimuler la responsabilité que l’opinion générale fit peser sur les papes Alexandre VE et Innocent VHI, dont les bulles, disait-on, avaient enfanté tout ce mal; mais

(4) L'ouvrage de Spée, dit Gærres, fut bientôt paraphrasé par le protestant Meyfart, directeur du Gymnase de Cobourg. Il écrivit au temps de Maximilien [er, un livre intitulé : « Avertissement chrétien aux princes et aux prédicateurs ».

(2) Myst., 5, 459.

il établit que ce mal, au contraire, existait bien avant elles, qu'il fut d'autant plus grand qu'il échappait davantage à l’action directe de l’Église, et qu'il arriva à son comble, précisément à l’époque où la prétendue réforme vint soustraire à l'obéissance du saint-siége une partie considérable des peuples de l'Europe (1).

Nous voici donc bien loin, grâce au Quarterly-Review et à Gærres , de cette assertion de M. de Gasparin : « L’imagination se trouble à la pensée de l’état lamentable auquel nous serions descendus sans la réforme » (loc. cil.).

Nous en serions peut-être encore plus loin, si nous comparions, sous le rapport de la bénignité, les deux jurisprudences suivies à cet égard à Rome et dans les pays protestants. Mais cet examen serait beaucoup trop long ; bornons-nous à quelques mots sur l’ensemble et principalement sur le rôle du témoignage en ces tristes procès, puisque ce rôle est une des raisons sur lesquelles M. de Gasparin se fonde pour le rejeter presque absolument.

Ainsi, pendant qu'il va puiser dans Boguet, les règles testimoniales que l’on suivait partout ailieurs qu'à Rome, et qu’il nous représente les témoins déposant contre leurs pères ou contre leurs enfants , et les dépositions de l'enfance admises surtout comme importantes (t. I, p. 182), nous chercherons, nous, la vérité sur ce sujet, dans Sprenger, l'inquisiteur préposé par Rome et l’auteur du Malleus, le Code le plus généralement suivi sur cette triste matière : « Dans ces procès, les preuves testimoniales, dit Sprenger, doivent être plus claires que le jour, {uce clariores, le nombre des témoins doit être le double de celui que l’on requiert dans les enquêtes ordinaires : on s’informe, en outre, pour les récuser, de tous les ennemis que peut avoir l’accusé, et même de ceux qui ont eu simplement de mauvais rapports avec lui. D'autres fois, pour mieux sanctionner de telles dépositions, on défère le serment à toute uue paroisse et même à tout le voisinage, {otam viciniam ! Mais c’est surtout le faux témoin qu’on s'attache à frapper de terreur; pour lui, deux sortes de peines : les temporelles, qui le vouent sans miséricorde à la prison perpétuelle, et les spirituelles, qui le frappent d'excommunication, et ne l’en relèvent qu'à la condition du jeûne au pain et à l'eau pour le reste de ses jours (2).»

(1) En 1853 on accusait aussi nos évêques et les écrits des laïques catholiques. (2) Malleus,t. I. Nous avons cru pouvoir répéter ici ces détails pour ceux de nos lecteurs qui ne verraient que la brochure.

Que l'on juge de la terreur que de telles menaces devaient imprimer dans ces siècles de foi, et des facilités qu’on devait rencontrer pour la mise en scène de ces prétendues comédies! Nous voyons donc ici le contraire absolu de cette différence que notre adversaire cherche à établir entre le témoin de nos jurys «placé sous le poids d’un serment solennel , et sentant que la vie d’un homme peut dépendre d’une de leurs paroles; et ces témoins d’un événement mystérieux , qui n’éprouvent rien de pareil, LEURS EXAGÉRATIONS NE DEVANT NUIRE A PER- SONNE (1). »

Mais laissons un sujet sur lequel il n’est permis que de rectifier des exagérations et de réfuter des injustices. Faire mieux comprendre les choses n’est pas les justifier; expliquer des rigueurs, n’est pas les approuver ; discuter en savant, n’est pas formuler de nouvelles lois. Magicien, nous le sommes, ou l’avons tous été sans le savoir; mais faire des sortiléges, c'est-à-dire employer sciemment pour le mal, une force que nous-mêmes disons incalculable et terrible , c’est se constituer à l'état de malfaiteur ou d’homicide, c’est appeler sur soi toute l'attention de la justice, et si dans le premier cas, on n’est que l'imprudent qui joue avec la foudre, dans le dernier on devient le grand coupable qui la fait tomber sur celui qu’il désigne.

A d’autres que nous toutefois le soin, et de maudire et de juger!

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