JE SUIS LA FORCE
« Dis-nous, ajoutai-je, si tu es un esprit ou un fluide, Nous ne voulons pas que tu écrives autre chose que l’un de ces deux mots : esprit ou fluide.
Le mouvement du crayon fut rapide. Il écrivit une longue phrase. Le papier n’était pas assez grand pour que la phrase tint sur une même ligne, et toutes les fois que l'appareil était transporté à gauche, le crayon, malgré la volonté de ces dames, recommençait la phrase. Il fallut placer sur la table une seconde feuille de papier blanc. Enfin nous lûmes tous couramment et reconnümes la même phrase écrite dans les griffonnages précédents.
A l’ordre d'écrire, si l’agent qui le faisait mouvoir était esprit où fluide, le crayon avait répondu :
Je suis l'anneau qui rattache le monde des corps à celui des esprits.
Ces dames ne comprirent rien à celte phrase. Elles me prièrent. d'adresser de nouvelles questions. Je demandai les lettres initiales du nom et du prénom d’une personne chérie dont j'étais séparé depuis longtemps. Mon intention était, si j'obtenais une réponse, de savoir si cette personne vivait encore et si je la reverrais un jour.
Le crayon déclara que je n’obtiendrais aucune réponse. Il écrivit plusieurs fois qu'il ne devait pas s'occuper de cela, et comme ces dames insistaient avec opiniâtreté et y mettaient toute leur énergie, 1l écrivit rapidement :
Je m'en vais loin d’ici et pour toujours (4).
(4) Au chapitre 1v du Livre des Esprits (hallucinations) nous avons cité une névrose stomacale qui, après avoir duré plusieurs années, fut guérie subitement et radicalement au moment où les voix que la malade croyait entendre au fond de son estomac lui eriaient : « Adieu , nous te quittons pour toujours. » L’adieu de la table peut faire comprendre celui de l'estomac, et dès lors, qui pourra s'étonner encore, des encouragements médicaux qui nous sont donnés en tête de cette brochure”?
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Et en effet le crayon resta immobile, ou ne traça plus désormais que des barres et des traits sans noms.
J'ai été depuis, invité à une nouvelle séance. Je ne n’y suis pas rendu, parce que j'ai fait le raisonnement suivant :
Ce que j'ai vu est assez clair, assez positif, Les faits pour moi ne sont plus douteux. Ce sont les causes que j'ignore. Or, en soumettant les faits précités aux savants, aux magnétiseurs de bonne foi, ils auront une base solide pour s'élever aux causes. De nouveaux faits sont donc inutiles ; ils seront ou satisfaisants ou insuffisants. Dans le premier cas, ils n ajouteront rien à ma conviction; dans le second, ils n'infirmeront en rien ma conviction ; car, selon le principe dicté par le bon sens au philosophe Descartes : « Non sunt neganda clara, propter quædam obscura, » j'ai appris, depuis, que toutes les tentatives de ces dames avaient complétement échoué , qu’elles n’avaient obtenu que des réponses insignifiantes ou d’une évidente fausseté.
Passons maintenant au fait somnambulique et assuronsnous, une fois de plus, qu’il s’agit toujours d'une seule et même chose.
« M. et madame Mongruel, continue M. Delorme, donnent depuis longtemps dans notre ville des séances publiques et rétribuées, où, dans un état de somnambulisme réel ou simulé, madame reconnaît les pensées de ceux qui la consultent, explique leurs maladies, en indique les remèdes et exécute à ieur volonté des scènes dramatiques, imitant les poses, les mouvements des héroïnes, des femmes célebres telles qu’elles ont été représentées par les poëtes et les artistes. J'ai été témoin plusieurs fois de ce spectacle, et j'ai toujours pensé que c'était un effet d’escamotage , de prestidigitation. Mais à la dernière séance (samedi 6 janvier ), Voici ce qui m'est arrivé et dont je ne puis me rendre compile.
«SIL y à dans la salle, nous dit-on, un spectateur qui veuille faire exécuter à madame Mongruel ce qu'il aura
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AUX THÉORIES PRÉCÉDENTES. 1 pensé, qu'il vienne se placer auprès d’elle; qu’il lui prenne la main, ensuite qu’il se représente vivement une scène capable de faire impression, et madame éprouvera la méme impression et la marifestera par ses traits el ses gestes, peut-être même par ses paroles.
« Personne ne se rendait à cette invitation. Je me décidai à tenter l'épreuve.
« Je rappelaï à mon imagination l’action de Charlotte Corday poignardant Marat dans son bain. Je pris la main de la somnambule, et je lui commandai de toute l'énergie de ma volonté de voir la même scène, d'éprouver la même impression et de la reproduire par ses gestes et ses paroles. J'avais soin d'écarter toutes les images, toutes les pensées accessoires, et je peux assurer que ces images el ces pensées ne se présentèrent même pas : Marat et Charlotte étaient seuls présents à mon esprit.
« Il me fallut près d’une demi-heure d’une volonté énergique , sans distraction et sans modification, pour que ces objets se dessinassent à la vue de madame Mongruel. Cet état de contention me donna mal à la tête.
« La somnambule commença par se plaindre des fâcheuses impressions que je lui communiquais, puis elle vit deux hommes qui se disputaient. Elle ne pouvait, disait-elle, savoir quels étaient ces deux hommes. Ensuite elle vit du feu, du sang, de la fumée ; elle entendit un grand bruit, des clameurs. Elle se levait comme une personne effrayée qui veut fuir un danger.
«Enfin elle vit un homme pâle, qui tenait son bras gauche passé sous sa tête et sa main: droite sur son cœur. C'était, disait-elle un roi, plus qu'un roi. Il dotminait un grand peuple; il régnait sur ce peuple par la parole, il en était aimé. Il est blessé, s’écria-t-elle, son sang coule. Fai oublié de dire qu auparavant elle avait vu un instrument aigu qu’elle navait pu désigner.
«On lui demanda qui avait blessé cet homme. Elle répon-
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