AÉROLITHES
Nous ne voyons pas trop, ce que ces deux vieilles et délicates questions pourraient apporter de force et de justification, au rejet de nos tables parlantes. Tristes précédents à rappeler, et d'autant plus tristes que M. Chevreul a bien soin de nous prévenir que, pour les aérolithes, il ne leur est arrivé que « ce qui arrive toujours à tous les faits qui parviennent à la connaissance des savants par une voie étrangère à la science. » Soit ; mais convenez alors que ce n’est plus qu'une affaire de patience, puisque tous ces faits condamnés ne s'en portent pas plus mal, et que si leur condamnation est « ce qui arrive toujours, » leur exécution est précisément « ce qui n'arrive jamais. »
Voyons donc, pour les aérolithes, comment les choses ont dû se passer il y a près d’un demi-siècle, et supposons pour un moment qu’un brave campagnard soit parvenu à forcer la porte d’un académicien, pour entamer avec lui le dialogue suivant :
Le témoin. — Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que tel jour, à tel endroit, vers les trois heures de l’après-midi, me promenant en plein champ avec le maire, le curé de mon village et plusieurs autres personnes dignes de foi, nousavons vu, à la suite d’une détonation très-forte et d’un éclair brillant, une pierre énorme traverser les airs, tomber à nos pieds et s’enfoncer dans le sol, où elle repose en ce moment. Je vous apporte, monsieur, le procès-verbal en bonne forme constatant l'événement et la présence de ce bloc énorme sur un terrain où il n'y en a jamais eu jusqu'ici, et où nulle force humaine n’eût jamais pu le déposer.
L'académicien eùt répondu sans nul doute : — Mon cher ami, je suis trèsreconnaissant de la peine que vous avez bien voulu prendre, mais je regrette, en vérité, que vous vous soyez déplacé pour une communication de cette
nature.
Le témoin.— Comment, Monsieur, n'est-elle donc pas assez curieuse? L'académicien. — Très-curieuse, mon cher ami, infiniment trop cu-
rieuse.. Voilà précisément...
(1) Baguelte divinutoire et Revue des Deux Mondes. (Loc. cit.)
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Le témoin. — Croyez-vous donc, Monsieur, que je chercherais à vous en imposer ?
L'académicien. — Je ne dis pas cela, mon cher ami, et suis très-loin de le penser, mais vos sens vous auront trompé ; 1l y a des illusions de tous les genres.
Le témoin. — Comment, Monsieur, dix personnes à la fois?
L'académicien. — Bah! nous ne regardons pas au nombre. Il y a tel ordre d’hallucinations dans lequel nous classerions volontiers le genre humain.
Le témoin. — Mais, Monsieur, je vous le répète, éclair, détonation, odeur de soufre, chute à nos pieds, incrustation dans le sol où elle repose encore eb Où vous pouvez venir vous assurer...
L'académicien. — Tout cela ne signifie absolument fieñ, mon cher ami;
je vous dirai même que vous n'êtes pas le premier; il existe déjà... asseyez-vous, mon cher ami... il existe déjà cené vingt documents historiques sur le même sujet (1), et rien n’y manque comme attestations. … eh
bien! l’Académie n’en a tenu aucun compte; et elle a parfaitement bien fait; car avant tout il faut que les faits soient acceptables. Pensez-y donc un peu : comment voulez-vous qu’un homme de bon sens admette jamais uné absurdité pareille? Où diantre avez-vous vu qu'il y ait des rochers au-dessus des
nuages ? Où voulez-vous qu’ils se forment ainsi de toutes pièces et d’où voulez-vous qu’ils nous viennent? Tout cela contredit formellement les premiers éléments de la plus simple physique, et le moindre raisonnement fera toujours justice immédiate de votre fait.
Le témoin. — En ce cas-là, Monsieur, je me retire. Vous n’en parlerez donc pas à l’Académie?
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L'académicien: — Si fait, mon cher ami, jy consens volontiers, Je lui remettrai votre mémoire, puisque vous semblez tant le désirer ; mais, je vous en préviens, elle traitera cette question comme celle de la quadrature du cercle et du mouvement perpétuel.
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Le témoin. — Encore une fois, bien des pardons, Monsieur ; je vais aller | dire, n'est-cè pas; à tout mon pays, que la pierre n’est pas une pierre et | qu'elle ne peut pas être dans le champ où elle est ?
L'académicien. — C’est cela même. Bonsoir, mon cher ami.
Puis le savant, haussant les épaules, grommelait entre ses dents : « Com- | ment ce malheureux-là n'est-il pas à Bicêtre (2). »
(4) Historique. Sans compter que ces mêmes pierres se trouvent dans plus d’un musée, à l’état 1É de témoins matériels, éntre autres, an musée de Paris, celle, du poids de 425 kilogrammes qui faillit écraser Pempéreur Maximilien à Ensisheim, en Alsace. Il est doné trop vrai, que l’Académie des Sciences ne consulte jamais l’histoire, même celle qu’elle à sous la main. Elle ne veut relever que d’elle-même et toutes ses chutes n’ont pas d’autres causes.
(2) Pendant la discussion, La Place disait à Pictet : « Nous en avons bien assez de toutes ces fables” là. » Si c'était le calcul des probabilités jui inspirait en €e moment l'illéstre asw'onomé, ce serait fàcheux pour sa justesse.
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Peu de mois après, un cent quatre-vingt-unième mémoire arrive à l’Académie.
On connait la suite ; il ne fallut rien moins qu’un Lavoisier pour la décider à une enquête , ne fût-ce que pour faire justice de la fable. Il arrive sur les lieux, et précisément une pierre est tombée dans la nuit. — « C’est une pierre
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ordinaire ; s’écrie-t-il, —- Mais, Monsieur, voyez donc, elle est encore chaude. — Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? on l'aura fait chauffer. » Bref, nous en serions encore la, s’il n’était pas tombé tout auprès du savant , une de ces pierres qui faillit l’écraser, « tantæ molis erat » (4).
«Il y a, dit excellemment à ce sujet M. Ed. Charton (2), il y a une ample carrière d’études intéressantes, dans ce que les savants ont nommé les préjugés populaires. On pourrait dire, qu’il y a quelqu’un qui est meilleur obser- Vateur que Buffon et que Cuvier, meilleur observateur que tous les savants et tous les académiciens , et que ce quelqu'un c’est tout le monde; et en effet, il n'y a pas d’observateur qui ait meilleure vue, meilleures oreilles, meilleur tact , meilleure mémoire, ete... » « Les pluies de crapauds , dit encore le même auteur, ont été longtemps reléguées dans la même catégorie que les pluies de pierres. Comme la science n’était pas en état de rendre compte du phénomène, elle le niait, infaillible manière de maintenir son privilége de compétence universelle ! Vainement des milliers de témoins affirmaient-ils avoir vu ces animaux tomber de l'atmosphère sous leurs Yeux, en avoir reçu sur leurs figures ; sur leurs habits, sur leurs chapeaux, ces témoins n'avaient pas mission d'observer. Mais enfin, la clameur est devenue si grande, qu’il n’a plus été possible de l’étouffer ou de refuser de l'entendre. »
Lors donc , que M. Chevreul s’imagine avoir effacé la grande faute des aérolithes, par cette seule considération « que le fait lui-même n’est devenu vérité, qu'après avoir été constaté par la science (3), » il se trompe ; là constatation par la science n'ayant été au contraire qu’une conséquence forcée de la clameur générale.
NAVIGATION A LA VAPFUR.
M. Babinet ne sera pas plus heureux à propos de la navigation à la vapeur. Vainement s’efforce-t-il de faire porter le malentendu sur lapplication du principe et sur le mécanisme du bateau; vainement nous dit-il, « je déclare qu'à cette époque, avant les perfectionnements des travaux métallurgiques sur la fonte de fer, etc., la fabrication wtile d’un bateau à vapeur était aussi im-
(4) « Tant elle était pesante !» On pense bien que nous ne garantissons pas tous les détails de ce pelit drame. Cependant nous les empruntons aux savants, et notamment celui de la pierre chaude, au comte de Montlosier. ( Mystères de la vie Humaine.) L'essentiel e’est que le fond soit de l'histoire.
(2) Mag. Pitt. 1. 4, 370.
(3) Baguelle p.42.
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possible que le jeu de whist avant l'invention des cartes. » (janv. #18.) On lui répondra que la méprise et la faute portaient bien plus sur le principe que Sur Son application. D'ailleurs la fameuse lettre est toujours là, et si des gens parfaitement informés ne nous ont pas trompé, elle ne doit pas s’écarter beaucoup des termes que voici :
« De toutes les prétendues découvertes qui nous sont journellement proposées, nous n’en Conpaissons guères de plus extravagante que celle de votre ami, le gentilhomme franc-comtois (1). L'idée de faire marcher un bateau avec des roues et DE MARIER ENSEMBLE LE FEU ET L'EAU, esl certainement une des idées les plus folles, etc., etc... »