ESPRITS DES TABLES EXCLUSIVEMENT MAUVAIS
Il semble, au premier abord, qu'il y ait quelque chose de cruel dans cette sorte d’ostracisme, appliqué par M. Desmousseaux et par nous, à ce qu'on appelle « les bons esprits des tables. » On a peine à comprendre, comment, après avoir établi en principe « une double aristocratie du ciel et des enfers (1), » nous nous permettions de dépouiller la seule qui soit digne de ce nom, la seule pure, et, grâce à Dieu, la seule véritablement puissante, d'une prérogative concédée si facilement à sa terrible rivale. Les bons anges ne sont-ils plus nos gardiens, nos amis, nos protecteurs, les ministres de Dieu à notre égard? Ne les disait-on pas jusqu'ici, tellement identifiés avec nous, qu'il s'établissait comme une sorte de solidarité morale et même de similitude physique, entre leur personne et la nôtre (2)?
(1) Livre des Esprits, introd.
(2) Pour la. solidarité morale {bien comprise) on pourrait alléguer le verset x du chapitre xvnr de saint Mathieu : « Prenez garde de mépriser un seul de ces petits , car dans les cieux leurs anges voient sans cesse la face de mon père. » — Et quant à la similitude physique , la vieille théologie disait que « les anges et les démons avaient pour habitude de revêtir la forme, induere personam, de leurs clients. De là probablement, cette exclamation des apôtres, lorsqu'on leur annonce l'évasion de saint Pierre et sa présence à La porte, « Ce n’est pas lui, disent-ils , c’est son ange »
Ne semble-t-il pas plus cruel encore, de refuser la béatitude et la pureté, à ces êtres qui disent avoir été nos parents, nos amis, les objets de nos tendresses et de nos regrets? Il y a tant de charme dans la simple pensée d'une communion quelconque avec eux, füt-elle comme un rêve instantane, et fugitive ! Il y a tant de bonheur dans la seule pensée d'une telle possibilité et tant de délices accompagneraient sa réalisation, que, vraiment , si le phénomène des tables avait pu légtimement nous la donner, au lieu de l'appeler, comme le P. Ventura, «le plus grand événement du siècle, » il eût fallu le définir, la plus douce des consolations qui aient jamais encore, été départies à la terre.
Que nos lecteurs se rassurent; nous ne leur enlèverons jamais le principe de ces idées consolantes; nous faisons plus que croire, nous professons la foi la plus complète, soit à l'assistance de tous ces bons esprits, soit à la communication mystérieuse entre les âmes séparées qui se pleurent et se recherchent. Cette croyance, vérité de sentiment pour tous les cœurs brisés, s'élève, dans la théodicée catholique , à la hauteur d'un dogme, par la seule foi à l’incessante communion des saints. Nous allons plus loin , et nous disons que, scientifiquement et philosophiquement parlant, ces avertissements si intimes, ces pressentiments si fondés, ces apparitions trop multipliées dans l’histoire pour n'être que le résultat d’un rêve, ne sauraient être que celui d'une vigilance angélique, ou d’un amour qui survit à la mort (1). Mais si de telles consolations nous restent , il faut avant tout savoir les conserver pures de toute puérilité, et distinctes de toute manifestation équivoque. Or, il faut bien le répéter, celles des tables ont contre elles tous les motifs possibles de suspicion et de rejet. Indépendamment de l'expérience, qui nous les signale en Amérique comme le levier le plus puissant de l’anti-christianisme, qui nous les montre protestantes dans l'Europe protestante, et dans l’Europe catholique affublées de peaux de brebis qui ne tardent pas, lorsque le regard les pénètre, à laisser voir le loup dévorant; indépendamment, disons-nous, de cette nature
(Actes, ch. x1r, 15). Depuis, nous retrouvons la même assimilation dans une foule de miracles, et c’est aussi l'explication la plus généralement admise pour ce phénomène de l'apparition de vivant à vivant, que l’on serait tenté de croire et d’appeler une sorte de dédoublement personnel... Ainsi saint Francois Xavier, vu en même temps sur son vaisseau et sur une autre barque qu’il sauvait du naufrage... Ainsi Marie d’Agreda, vue en même temps en Espagne et au Mexique, etc. etc.
(1) Nous espérons développer cet ordre d'idées dans notre second Mémoire, le premier n'ayant été consacré qu’à la partie ténébreuse de notre double sujet.
ESPRITS MAUVAIS. 165 menteuse qui s’est révélée partout où on l’a bien voulu, on peut aflirmer, que ce n’est pas ainsi que le ciel se révèle à la terre, et nous sommes toujours étonné, que l’on ne sente pas tout d’abord, ce qu'il y aurait de mystiquement inconvenant, à ce que le premier venu püt obtenir, à toute heure, de telles faveurs au moyen de procédés semblables.
Cependant on insiste, et M. l'abbé Almignana, dont nous avons rapporté quelques expériences (1), nous prend à partie sur ce point, et nous objecte quelques faits de somnambulisme et de tables qui sembleraient, au premier coup d'œil, condamner notre démonisme exclusif (2).
Ne pouvant lui consacrer ici l'examen et la réponse développée qu'il mériterait, nous prenons le parti de mettre en regard de ses quelques objections, le sommaire de nos raisons et de nos réponses.