‹ Question franco-canadienne [microforme]Chapitre 1 sur 3 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

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La conquête du Canada par l’Angleterre fut le signal, non seulement d’un changement radical de régime, d'institutions et de politique, mais encore de la cessation complète de toute relation commerciale entre la colonie et son ancienne mère-patrie. La France ne fut plus pour nous qu’un scuvenir.

Les navires marchands qui, une fois par année, nous mettaient en communicalion régulière avec elle, ne reparurent plus ; aucun émigrant ne nous arriva de ses ports, pas plus qu'aucun de ses produits ; nous connûmes à peine même son histoire, et l’écho de ses grandes révolutions nous parvint comme le retentissement de catastrophes inexplicables. Intellectuellemeni, commercialement, politiquement, historiquement, le Canada fut séparé de la France ; il eut d’autres destinées ; il vit, petit à petit, s'étendre de nouveaux horizons, il entra plus directement dans la vie américaine ; le régime colonial, sous l'influence du progrès des idées et du développement des Etats-Unis,

s’élargissant tous les jours, le Canada devint peu à peu maitre de lui même, et, phénomène admirable ! à mesure que, par le temps, il s’éloignait de plus en plus de la France, à mesure que les années, s'accumulant, semblaient devoir obscurcir ses souvenirs, à mesure que les institutions, changées de nature, améliorées et perfectionnées, le plaçaient dans une atmosphère de plus en plus différente, et plus le Canada, à dauze cents lieues de la France, sans aucun contact avec elle, restait et grandissait français. |

Un siècle se passa ainsi, lorsque, tout à coup, l’arrivée d’une corvette française, dans le port de Québec, ouvrit une ère nouvelle et fut comme le premier ialon des relations qui allaient devenir de plus en plus nombreuses.

Quelques années plus tard, la France, tout étonnée de voir en Amérique une colonie anglaise composée d’un million de français, et comprenant l'étendue des rap ports mulliples qu’elle pouvait

avoir avec elle, envoyait au Canada le premier consul général que nous ayons eu, et qui se nommait M. Gauldrée Boileau.

C'était à l’époque où Napoléon [II négociait avec l'Angleterre un traité de commerce qui allait établir le libre-échange sur une foule d'articles entre les deux pays.

D’après ce traité, tout navire coastruit en Angleterre ou dans ses Colonies pour des armateurs français, ne payait qu'un droit d'entrée de deux francs par tonneau, arrivé à sa destination. M. Gauldrée-Buileau, profitant de ces circonstances avantageuses, s’employa activement et énergiquement à développer le cominerce du Ganada avec son ancienne mère-patrie. Des ra lations importantes furent nouées, surtout avec les armateurs de Marseille, et, en 1867, on compta jusqu'à douze navires construits à Québec pour le compte de ces derniers. Québec était devenu comme une succursale des chantiers mâri times français, et voyait avec confiance grossir de plus en plus dans l'avenir cette industrie qui donnait au Canada un nouveau débouché et augmentait les éléments de sa prospérité.

Mais, malheureusement, la France allait se trouver bientôt engagée dans une guerre formidable qui tournerait à son détriment, lui enlèverait deux provinces et lui imposerait une indemnité de guerre d’un milliard de dollars. Dès lors, une nouvelle situation économiqe était créée; le traité de 1860 prenait terme, et le gouvernement

si

de M, Thiers crut devoir modifier les tarifs existants. Néanmoins, chose qui nous étcune à juste titre, l'Angleterre, en révisant, de concert avec la France, le traité commercial de 1860, ne stipula à nouveau que pour elle-même au sujet de la construction des navires, laïssant de côté ses colonies, dans l’intérêt exclusif de ses propres industriels.

De son côté, le gouveraement français, préoccupé surtout d'imposer des droits, en vue du paiement de l'indemnité militaire, et dans le but de protéger les armateurs qui faisaient construire en France, greva d’une taxe de qua:

rante francs par tonneau,la francisation des navires étrangers, C’està-dire qu’il n’était plus loisible à un armateur français de faire construire un navire dans un port canadien, sans le voir assujetti, à son entrée en France, à payer l'impôt que nous venons de mentionner.

C'était virtuellement stipuler la mort de nos chantiers maritimes, détruire le travail de dix années et mettre en danger sérieux, pour l’a.

venir, l'extension de nos relations commerciales avec la France. Mais l'Angleterre avait assuré, pour ses chantiers à elle, le maintien d’une situation privilégiée et n'avait pas hé:ité à sacrifier ses co'onies. Dès lors, les commandes des armnateurs de Marseille et de Bordèaux furent interrompues ou devinrent insignifiantes, et nos chantiers, déjà pour plusieurs causes en voie de décadence, ne tardèrent pas à se voir

presqu: désertés, sous le poids de ce nouveau coup.

Il y avait là pour nous, canadiensfrançais, quelque chose de douloureux. Quoi! l'Angleterre était fa vorisée à nos dépens, quand une occasion se présentait pour :a Fran ce de reconnaître ce que nous avions toujours été pour elle et avec quel bonheur nous avions sa lué le renouvellement de nos relations interrompues avec elle pendant un siècle! Une semblable omission ou un semblable oubli nous était doublement pénible, et cependant nul d'entre nous n’en accusa la France; an contraire, nous partageâmes ses douleurs pa triotiques et nous subimes la taxe dont elle frappait nos chantiers comme une contribution de notre part à ses désastres et au paiement de sa dette envers l’ennemi. Nous souffrimes en silence, comme insensibles au coup qui nous atteiguait si durement, et ce ut d’Ottawa que partit la première plainte, lorsqu'un ministre fédéral appela l'attention de la chambre sur cette situation, durant la session de 1875, en ajcutant que des démarches faites à Versailles par l'ambassadeur britannique pour obtenir l'accession du Canada aux avantages stipulés pour les constructions anglaises, avaient été repoussées. Cette nouvelle répandit dans la presse anglaise de Québec une émotion trèsvive, etla Chronicle, principal organe de cette ville, ne craignit pas de s’exprimer en ces termes :

‘ C'est la première fois que le Canada n’a pas été considéré

comme une portion intégrante de l'Empire Britannique ou que les Canadiens n’ont pas eu part aux nrérogatives des gujets anglais, comme les populations d’Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande. Les auteurs du traité, du moins ceux qui l'ont signé au nom du gouvernement impérial, semblent avoir oublié le fait qu'il existe une partie de empire appelée Dominion Canadien, ou bien avoir agi sous l'inspiration de cet esprit égoiste, exclusif, avide de monopole, qui de tout temps a caractérisé les marchands et les manufacturiers anglais. Nous pensons que telle est la seule explication plausible de la lacune dont nous sommes victimes dans le traité entre la France et l'Angleterre, et qui, si l'on n’y porte remède, affectera sérieusement une de nos industries les plus importantes”?

Ce passage, quelque peu irrité du Chronicle, témoignait de son ressentiment pour une injustice réelle et d’une surprise patriotique profonde à la vue d’une grande nation sacrifiant, dans un intérêt relativement secondaire pour elle, les intérêts majeurs d’une colonie loyale entre toutes.

Müis le ‘sronicle ne fat pas le seul à s’én uvoir; de richissimes armateurs de Québec, MM. Ross et Cie., commencèrent à leur tour des démarches pou: faire adoucir la taxe de quarante francs par tonneau, mais ils échouèrent dans leurs tentatives, parce qu’il eût fallu, pour réparer l’omission de l'Angleterre, un nouveau traité où

ss

un ensembie de lois. Enfin, le 27 janvier 1876,la Chambre de Commerc: du Dominiou adopta la résolution suivante :

‘4 La Chanbre regretie d’apprendre que le gouvernement impérial ait fait avec la Frauce un arrangemert spécial au profit des navires auglais construits dans les Îles Britauniques, sans que les navires construits au Canada participent aux mêmes avantages. C'est la première fois que le gouvernement impérial a tra.té pour lui même, à l’exclusion de ses dépendances co loniales. En conséquence, la Chain bre demande au gouvernement du Dominion de prendre les mesures les plus propres à redresser le tort fait au Canada, ainsi qu'aux autres colonies britanniques.”

Maintenant, quant à ce qui concerne directement la France, demandonsnous en passant si eîle avait gagné quelque chose par l’imposition de la nouvelle taxe si onéreuse pour nous. Peu ou pas du tout. Ses chantiers ne se relevërent point, malgré la protection dont ils étaient couverts vis-à-vis de ceux du Canada; ils restèrent dans un état de stagnation qui pèse encore sur eux, parce que la marine marchande a é':é naturellement portée à renouveler son matériel dans les ateliers anglais où les procéGés de construction sont moins lents, moins compliqués et moins dispendieux : ei il se trouve de la sorte que l'Angleterre est favorisée, non seulement ax dépens du reste du monde, mais encore aux dépens de la Francs elle-même,

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