‹ Question sociale et écoles sociales (volume 2)Chapitre 1 sur 33 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ï" A-f-IL UNE QUESTION SOCIALE?

Non seulement il y a une « question sociale » ; mais c'est la grande question de l'heure présente, celle qui préoccupe tout le monde, législateurs et penseurs, nommes d'Etat et hommes d'Eglise, capitalistes et prolétaires. On entend sans cesse parler d'elle ; on la discute dans les assemblées délibérantes comme dans les réunions populaires, dans la chaire chrétienne comme dans la tribune politique, dans les ouvrages de* économistes comme dans les écrits des révolutionnaires ; elle pèse d'un poids oppressant sur notre temps et sa solution constitue une des plus redoutables difficultés qui aient existé.

Toutes ces revendications du quatrième état qui se font jour ; toutes ces explosions de haine qui éclatent et se traduisent parfois par des soulèvements terribles et même des assassinats ; toutes ces grèves qui mettent aux prises patrons et ouvriers : toutes ces attaques

10 LA QUESTION SOCIALB

violentes de journaux dont le nom seul est un programme ; cette apparition d'une députalion socialiste qui proclame la nécessité et prépare les moyens d'un bouleversement complet de l'état social actuel ; c<> grondements lointains de révolte et de colère provoqua-» par la misère ou les passions ; cette redoutable poussée du prolétariat puissamment organisé; tout, jusqu'aux craintes du capitalisme et aux mesures de protection prises par les pouvoirs publics, montre que notre société se trouve dans une situation anormale, qu'elle traverse une crise inquiétante et qu'il est urgent, sinon de changer les bases mêmes de son organisation, au moins de porter de considérables améliorations au jeu de plusieurs de ses fonctions.

Les pièces qui composent l'édifice social au lieu ds « se rapprocher «t "Je s'ajuster » semblent se séparer, se repousser, s'exclc-ve et menacent l'édilice d'une ruine prochaine. Il règne partout comme un immense malaise. .Notre vieux monde a le sentiment de cette souffrance générale, il porte son attention sur ce qui va se passer et se demande avec angoisse quelle sera la solution de ce terrible problème qui touche a tant d'intérêts et qui se pose d'une façon tellement impérieuse et tellement pressante qu'il est impossible de l'éluder.

« Partout, dit Léon XIII, les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui suftil à lui seul à prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe et exerce à la fois le génie des doctes, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants et il n'est pas de cause qui saisisse, à l'heure actuelle, l'esprit humain avec plus de véhémence (1) ».

Evidemment la question sociale n'est pas d'aujourd'hui seulement ; elle est presqu'aussi ancienne que le m mde. Elle a été posée dès le jour où, les hommes étant réunis en société, il y a eu parmi eux des maîtres et des serviteurs, des riches et des pauvres. Nous Le savons par l'histoire, elle a existé à Athènes, elle a existé à Rome (2;, elle a existé chez nous au Moyen

(1) Encyclique : Rerum novarum.

i2i II n'y a qu'à se rappeler ce qui se passa du temps dj* Gracques et à bien d'autres époques.

Age (1), elle a existé sous l'ancien régime, elle existera probablement toujours. Elle est de tous les temps et de tous les pays. Elle a préoccupé une foule d'esprits de l'antiquité comme elle préoccupe les hommes de notre époque et comme elle préoccupera ceux qui viendront après nous, mais jamais on n'a vu la crise aussi aiguë, aussi universelle, aussi menaçante, aussi prolongée.

Il s'abusait donc étrangement le tribun (2j qui disait assez dédaigneusement, il n'y a pas très longtemps encore : « Il n'y a pas de question sociab, II n'y a que de* questions sociales ». Il y a aujourd'hui îles questions de détail et des problèmes économiques ; mais il y a plus que des questions de détail, plus que de simples problèmes économiques, il y a une question capitale, un problème social dont l'élude s'impose et à la solution duquel on ne saurait apporter trop de soin. « Il faut, dit Léon XIII, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont, pour la plupart, dans une situation d'infortune et de misère imméritées (3) ».

(1) Le Moyen Age a eu ses grèves et ses soulèvements d» paysans, mais ces laits furent rares et passagers : se rappeler ce qui se produisit lors de la Jacquerie, des Pastoureaux et des soulèvements de Bohême et de Souabe.

(2) Gamhrtta. — Discourt à la Chambre des Députes, ;3) Encyclique : Reru»i novartim.

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