‹ Question sociale et écoles sociales (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · I. Résumé des Doctrines · texte numérisé non relu

I. Résumé des Doctrines

fo L'école libérale et sa conception du rôle de la liberté en économie politique. — L'école libérale (1) est ainsi appelée parce qu'elle préconise avant tout la liberté, elle la considère comme la règle et le remède de tout, et la réclame sans entraves dans l'ordre économique et l'ordre social aussi bien que dans l'ordre politique (2). Son évangile, suivant l'expression

(1) Elle est aussi appelée école classique, parce que pendant longtemps les chaires publiques ont été toutes occupées par des hommes imbus de ses doctrines. Jusqu'à ces dernières années, elles ont été enseignées dans la plupart des écoles de droit et d'économie politique.

(2i « Les sociétés sont régies par des lois naturelles aussi bonnes qu'inéluctables. Laissez donc les individus faire à leur guise : mus par l'égoïsme, mobile excellent, puisqu'il est le principe de leur conservation, ils chercheront ce qui doit leur procurer la plus grande somme de bien-être et de bonheur, et sauront trouver, pour 1 atteindre, la voie la {■lus sûre et la plus courte. Mais il faut leur accorder la plus grande liberté. Pas de prescriptions, pas d'en- Iraves, pas de tutelle d'aucune sorte. Supprimez simplement tous les obstacles, et l'ordre véritable s'établira dans le monde.

« La concurrence universelle et sans restriction fera parvenir chaque individu à la place qui lui convient le mieux et lui fera obtenir la juste rétribution de ses travaux. Que l'Etat s'interdise toute intervention dans les transactions

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d'un de ses représentants les plus autorisés, M. de MoliiKiri, se résume en quatre mots : laisser faire, laisser passer (1). Elle demande : — la liberté d'échange, c'està-dire le droit d'exporter et d'importer sans avoir à compter avec des droits d'entrée et des tarifs de prohibition ; — la liberté de travail, c'est-à-dire la faculté pour chacun (homme, femme, enfant) de travailler comme il veut, autant qu'il veut, là où il veut et aux conditions qu'il veut, pourvu qu'il trouve quelqu'un qui consente à l'employer; — la liberté de contrat, c'est-àdire la liberté pour le patron de débattre, avec l'ouvrier seul, la question du travail à fournir et du salaire à toucher; — la liberté de concurrence, c'est-à-dire la liberté de produire le plus qu'on peut au meilleur marché possible, de vendre aux conditions les plus avantageuses, de ne s'occuper avant tout que de son propre intérêt. La concurrence est le meilleur des stimulants; elle est l'âme du commerce et la garantie du public; — la liberté de la jouissance, c'est-à-dire le droit de se permettre toutes les satisfactions, sans tenir compte du besoin des autres et de ne s'arrêter que lorsqu'on arrive à ce qui est formellement défendu par la loi. Adam Smith, le grand Pontife de l'école libérale, pose comme mobile unique de l'activité économique, l'intérêt, fend la thèse de la morale utilitaire fondée sur les tages pjrsojinels et tendanj^niquejment à la recherche du ibien-ètre temporel et de la ricKesse, dans tout q ui ne nuit pas à là liberté cTautru i .

Les libéraux réprouvent tout droit de douane, toute prohibition d'importation, toute réglementation légale du travail, toute fixation de salaire minimum, toute intervention de l'Etat dans les rapports entre patrons et ouvriers, toute mesure pour régulariser la production et mettre des bornes à la concurrence, toute pression sur le capital ou le travail, toute limite mise au droit de propriété, toute restriction, en un mot, apportée à la

humaines ; qu'il laisse liberté entière à la propriété, au capital, au travail, aux échanges, aux vocations et la production de la richesse sera portée au comble, et ainsi le bienêtre deviendra aussi. grand que possible. Le législateur n'a pas à s'occuper de la distribution de la richesse, elle se fera conformément aux lois naturelles et aux libres conventions. » Lekoy-Beaulieu. — Précis d'économie politique H) L'aphorisme est de de Gournay.

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liberté individuelle. « En écartant, dit Smith, tous les systèmes d'entraves et de préférences, relativement à l'emploi des forces productives, le système simple et facile de la liberté naturelle se présente de lui-même et se trouve tout établi ; tout homme, tant qu'il n'enfreint pas ia loi de justice, demeure en pleine liberté de suivre la roule que lui montre son intérêt (1) ».

2° L'école libérale et l'Etat. — Pour les libéraux, le rôle de l'Etat se borne à trois choses : assurer l'exécution «les contrats consentis entre particuliers ; faire respecterla liberté individuelle ; procurer la sécurité de tous par «les lois de police et d'hygiène. L'Etat n'est plus que juge et gendarme. Dans cette conception aucune place n'est laissée à la sauvegarde des intérêts supérieurs de la morale et à la protection des faibles. — Les lois, ellesmêmes, ne doivent avoir d'autre objet que d'assurer les conditions nécessaires à la libre expansion de la vie sociale.

3o L'école libérale et l'ouvrier. — Sous prétexte de respecter la liberté, elle livre sans défense le pauvre et le faible entre les mains du puissant et du riche, elle laisse la liberté aller jusqu'à la licence, elle ouvre ainsi la porte aux abus les plus monstrueux. L'ouvrier ne peut efficacement défendre ses intérêts et ses droits, en face d'un patronat tout-puissant, qu'à la condition ou d'être protégé par l'Etat ou de se protéger lui-même en s'organisant en corporation et l'école libérale ne veut ni d'intervention du pouvoir, ni de groupement professionnel. Une de ses maximes favorites est : chacun pour soi. L'individu doit être laissé à lui-même, avec la seule liberté de s'arranger comme il l'entendra, comme il le pourra. Aussi qu'est devenu le travailleur sous un pareil régime ? « Il est seul ; il a un nom nouveau : c'est le prolétaire, jeté sur le marché comme une denrée dont le salaire est le prix, livré à la loi brutale de l'offre et de la demande, qui saisit, qui domine le patron comme lui et les place l'un en présence de l'autre, sans autre lien qu'an accord passager, que l'un ou l'autre peut rompre, du jour au lendemain, au mieux de ses intérêts » (2).

4° L'école libérale et le régime économique actuel. — La société, telle qu'elle existe, ayant été organisée d'après les principes de l'école libérale, les libéraux

(î) Adam Smith. — Recherches sur la nature et les causer de la richesse des nations, t. II, 1. IV. (2) Ketteier : Discours du 3 décembre i848.

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déclarent, d'une voix unanime, qu'elle n'a nul besoin de transformation. Le régime actuel, s'il n'est pas absolument parfait, est, au moins, de tous les régimes possibles le plus naturel, le plus pratique, le plus avantageux. On doit donc considérer comme de dangereux utopistes, non seulement ceux qui songent à le renverser, mais encore ceux qui pensent à le modifier d'une manière un peu notable. Rien de ce qu'on mettrait à sa place ne le vaudrait, les efforts de tous les hommes sages doivent tendre à l'affermir. Il n'est pas arrivé à faire disparaître toute misère, il a cependant singulièrement accru le bien-être général et il est appelé, lorsque ses principes seront plus connus et plus intégralement appliqués, à rendre à l'humanité des services plus considérables encore.

5° Vécole libérale et Vexistence d'un mal social. — Les économistes libéraux ne peuvent pas nier la réalité d'une crise et l'existence de tout mal social, mais ils contestent absolument que les maux dont on se plaint soient aussi nombreux et aussi graves qu'on se plaît à le dire. D'après eux, — beaucoup de ces plaintes sont sans fondement, elles ne reposent sur rien ; — d'autres sont singulièrement exagérées ; — d'autres ne sont point raisonnables, quoique les maux qui les provoquent soient véritables. Ces maux, en effet, ne sont pas imputables au régime; ils existeraient et plus considérables encore avec toute autre organisation sociale, ce sont des maux en quelque sorte nécessaires. Il y en a eu toujours dans le passé et il yen aura toujours dans l'avenir; — d'à n Ires enfin sont fondées, mais pour leur donner satisfaction il n'est nullement besoin de détruire « la machine sociale » et de la remplacer par une autre. Il suffit de toucher très légèrement à quelques uns de ses rouages.

6° Vécole libérale et son remède au mal social. — Los libéraux attendent tout de la liberté, c'est elle qui constitue le grand, l'on pourrait dire Y unique remède efficace *anx maux réels dont souffre la société. « Le plus sûr moyen, dit Frédéric Passy, de résoudre la question sociale, c'est de laisser le champ libre à la liberté qui est. je le répète avec Bastiat. notre moteur, notre propulseur, notre rémunérateur, notre vengeur (h. » M. Arthur Desjardins exprime la môme idée lorsqu'il

(1) Quatre écoles d'économie pjliticjue% y. 2'32.

écrit : « Le plus simple et le plus sage est de laisser à la liberté le soin de corriger les maux de la liberté (i). » C'est en passant par la liberté absolue que l'on arrivera peu à peu à la justice si ardemment désirée : « la justice, en effet, en matière économique ressort de l'action libre de L'offre et de la demande {'2). * >* Hors de la liberté, dit Bastiat, point de force, point de justice, point de grandeur, voila ce qui résume l'économie politique dans sa forme la plus concise [3). a L'homme est bon par nature, ce sont les institutions qui l'ont pâté Qu'on le débarrasse donc de toute entrave, qu'on proclame la liberté absolue et le bien-être régnera sur la terre : le monde marchera vers un progrès ininterrompu, car Y individualité est le ressort du progrès. En laissant les individus aux prises les uns avec les autres, la société ue déchaîne pas la guerre, mais elle établit l'harmonie (4).

(\)Revu4 des D*ux-l l£ «.t. CXXÏ. p 51

n Joseph Curnikr. — Iraitt. déoOH

a Bvstmat. — Harmonies 4c ■nomiques, p. 175.

(4) (..'est une erreur de penser, connue le lont les libéraux, que l'initiative individuelle laissée à ell^-même soit le grand moyen de résoudre la crise sociale ; c'est une erreur plus grande encore de croire que cette initiative, dans ce qu'elle a de bon, soit incompatible avec l'organisation corporative et une prudente intervention du pouvoir civil dans l'ordre économique. La Révolution, qui est, en toutes choses, l'antagoniste du christ anisme. livre les faibles aux plus forts sous prétexte de liberté individuelle et d'émancipation de toutes les forces productives. Elle a pu faire croire un instant que cette émancipation, qu'elle prétend opérer sous la loi de l'intérêt individuel, réalise la libre expansion du bien en économie politique. Mais l'expérience n'a pas tardé à montrer qu'il nà distinguer entre les libertés qu'on nous vante et qu'en fait de 1 berté économique. comme en toute chose, il ne faut pas empiéter SUT les d imprescriptibles de la iust.ee et de la morale. « (.le principe, dit le F. Liberatore, que l'homme est à lui-même sa propre loi, appliqué à l'économie politlOTM, amène i sairement la collision des intérêts prives ^t, par suite, la

ire des plus forts. Et perce que, en économie polil les plus forts sont les plus riches, il taut que tou* les autres se plient sous le jo-ttg de ceux-là. Q*6St bien le despotisme de la richesse, la tvrauuie de l'argent »

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