ACTUELLE
I. Existence d'une question sociale. — a)// ny a pas que des questions sociales, il y a « unequestion sociale », comme il y a une question religieuse et une question politique. Non seulement il y a une question sociale, mais cest la grande question de l heure présente, celle qui préoccupe tout le monde, législateurs et penseurs, hommes d'Etat et hommes d'Eglise, capitalistes et prolétaires. On entend sans cesse parler délie ; on la discute dans les assemblées délibérantes, comme dans les réunions populaires ; dans la chaire chrétienne, comme â la tribune politique ; dans les ouvrages des économistes, comme dans les écrits des révolutionnaires. Elle pèse d'un poids oppressant sur notre temps ; sa solution constitue une des plus redoutables difficultés qui aient jamais existé.
Toutes ces revendications du quatrième état qui se font jour ; toutes ces explosions de haine qui éclatent et se traduisent, parfois, par des soulèvements terribles et même des assassinats ; toutes ces grèves qui mettent aux prises patrons et ouvriers ; toutes ces attaques violentes de journaux dont le nom seul est un programme ; cette organisation d'un puissant parti socialiste révolutionnaire qui proclame la nécessité et prépare
les moyens d'un bouleversement complet de l'état social actuel; ces grondements de révolte et de colère provoqués par la misère ou les passions ; cette redoutable poussée du prolétariat puissamment organisé ; tout, jusqu'aux craintes du capitalisme et aux mesures de protection prises par les pouvoirs publics, montre que notre société se trouve dans une situation anormale, qu'elle traverse une crise inquiétante et qu'il est urgent, sinon de changer les bases mêmes de son organisation, au moins de porter de considérables améliorations au jeu de plusieurs de ses fonctions.
b) Les pièces qui composent V édifice social, au lieu de se « rapprocher et de s ajuster », semblent se séparer, se repousser, s exclure et menacent l'édifice d'une ruine prochaine. Il règne partout comme un immense malaise. Notre vieux monde a le sentiment de cette souffrance générale, il porte son attention sur ce qui va se passer et se demande avec angoisse quelle sera la solution de ce terrible problème qui touche à tant d'intérêts et qui se pose d'une façon tellement impérieuse et tellement pressante qu'il est impossible de l'éluder.
c) La question sociale nest pas d'aujourd'hui seulement ; elle est presque aussi ancienne que le monde. Elle a été posée dès le jour où, les hommes étant réunis en société, il y a eu des maîtres et des serviteurs, des riches et des pauvres ; car, dès ce jour, ont commencé à exister des injustices, des abus de pouvoir, des exigences exagérées, des convoitises, des jalousies, des antagonismes. Nous savons, par l'histoire, qu'Athènes et Rome connurent les soulèvements populaires et les difficultés sociales. Il y en a eu au moyen âge l, il y en a eu sous l'ancien régime, il yen aura probablement toujours. La question sociale est de tous les temps et de tous les pays. Elle a préoccupé une foule d esprits de l'antiquité, comme elle préoccupe les hommes de notre époque et comme elle préoccupera ceux qui viendront après nous ; mais jamais elle ne s'est imposée à l'attention d'une manière aussi impérieuse. Plus vraies encore
1. Le moyen âge a eu ses grèves et ses soulèvements de paysans ; mais ces faits furent rares et passagers ; se rappeler ce qui se produisit lors de la Jacquerie, des Pastoureaux, des soulèvements de Souabe et de Bohême, etc..
QUESTION SOCIALE ET CRISE SOCIALE ACTUELLE d
que lorsqu'il les écrivait sont, aujourd hui, ces lignes de Léon XIII : « Partout les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui sufïit, à lui seul, à prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe et exerce à la fois le génie des doctes, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants, et il n'est pas de cause qui saisisse, à 1 heure actuelle, l'esprit humain avec plus de véhémence ', »
II. Forme particulièrement aiguë prise, de nos jours, par la question sociale. — a) La question sociale s'est transformée, ces derniers temps, en crise sociale d'une exceptionnelle gravité. Les rapports entre les éléments constituant la société sont arrivés au plus haut point de tension- Dans le monde du travail, ce n'est pas encore la pleine lutte de classe, mais ce sont, dès maintenant, des escarmouches qui peuvent en être les avant-coureurs. Employeurs et employés sont à l'état d hostilité.
D'un côté, c'est une soif parfois démesurée d'accroître des biens déjà excessifs et un oubli trop grand des devoirs que la fortune impose ; de l'autre, ce sont des convoitises, des rivalités, des rancunes, des haines, un parti pris d'indépendance et de paresse, un désir d'imposer la dictature du prolétariat, des attaques violentes contre ceux qui détiennent les moyens de production, en attendant le jour où on pourra les dépouiller. Des grèves éclatent à chaque instant sur le mot d'ordre de meneurs qui poursuivent le renversement de l'ordre social actuel. Un immense malaise règne partout.
b) Ce malaise universel, cette hostilité sourde entre les membres d'un même corps, ces oublis quotidiens des principes d'équité, de justice et de solidarité, ces menaces qu'on entend proférer de toute part, cette incertitude qui pèse sur le monde des affaires, constituent une crise sociale comme il n en a jamais existé dans le monde.
c) La société ne peut fonctionner normalement que tout