‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 2 sur 51 · Encyclique Rerum nooarum · texte numérisé non relu

Encyclique Rerum nooarum

autant que chacun s'acquitte convenablement des devoirs qui lui incombent, respecte scrupuleusement les droits dautrui et impose silence à ses instincts égoïstes pour se préoccuper des intérêts généraux en même temps que de ses intérêts particuliers. Hors de là, il n'y a que désunion, antagonisme, luttes, violences, tentatives coupables mettant en péril les institutions les plus saintes et préparant la plus redoutable des révolutions. C'est là, ou peut s'en faut, que nous sommes arrivés. Dans notre société il s'est produit ce qui se produit dans tout corps dont les membres, au lieu d'agir en parfaite harmonie et de se faciliter l'exercice régulier de leurs fonctions, se combattent et se gênent ; il y a souffrance dans tout l'organisme, il ne fonctionne plus d'une façon régulière. Si, par des concessions réciproques et un retour aux idées d'ordre, de sagesse, de modération et de justice, on ne porte pas un prompt remède au mal, on risque de voir se produire, sans la préparation nécessaire, le plus terrible bouleversement social qu'ait enregistré l'histoire.

III. Ce qu'on entend par question sociale. — 1° Double acception du terme «question sociale», a) Si on prenait le mot dans toute l étendue de son acception, la question sociale comprendrait tout l'ensemble des problèmes qui se rapportent aux relations que des hommes vivant en société doivent avoir entre eux Elle serait immense, ainsi entendue.

b) Dans la pratique, elle a un sens plus restreint et un peu moins vague. Elle se ramène à la si grave et si actuelle question du travail, c'est-à-dire à la question des droits et des devoirs des travailleurs. En fait, sinon en droit, on ne distingue guère la question sociale de la question ouvrière. Dans le langage ordinaire, on prend couramment ces deux termes l'un pour l'autre, et cependant, à bien envisager les choses, la question ouvrière n'est qu'une partie, qu'un côté de la si complexe question sociale.

2° Ce qu'est étudier la question sociale. Etudier la question sociale, ainsi réduite aux simples porportions de la question ouvrière, cestétudier les causes qui ont produit la situation,

parfois déplorable du travailleur, donné naissance aux misères dont il souffre, engendré les injustices dont, dans certains cas, il a été victime et créé, entre lui et le patron qui l'emploie, un antagonisme profondément regrettable. C'est aussi rechercher les moyens d'améliorer le sort des ouvriers au double point de vue matériel et moral, de produire entre les classes un rapprochement dont elles bénéficieront toutes, en un mot, d'assurer le respect de tous les droits par une observation plus scrupuleuse des principes de l'Evangile et des règles de la justice, sociale. C'est, enfin, essayer de bien préciser les droits et les devoirs respectifs des patrons et des travailleurs.

Dans une question aussi délicate, il importe de ne pas parler que de devoirs aux uns et que de droits aux autres. Tous les droits étant également respectables, il faut tenir la balance égale entre les deux parties et ne pas oublier que si, dans la crise dont souffre la classe laborieuse, des responsabilités considérables incombent à l'état social et au capital, le travail a eu ses torts et n'est pas resté étranger à la production du malaise dont il se plaint. Trop souvent, comme on Ta vu dans tant de grèves récentes ou anciennes, les ouvriers, poussés par des meneurs politiques ou entraînés par des intrigants, la plupart du temps gens sans grand aveu, ont par leurs prétentions inadmissibles, leurs revendications exagérées, leurs procédés violents, presque sauvages, leurs atteintes à la liberté du travail et même à la propriété individuelle, leur oubli des sacrifices consentis par de nombreux patrons, compromis leur cause, porté une grave atteinte à l'industrie nationale et découragé une partie de ceux qui auraient voulu s'employer à l'amélioration de leur sort.

Le malaise dont souffre actuellement la société, les perturbations qui se produisent dans son sein, le jeu défectueux de ses organes, l'antagonisme qui s'accentue de plusen plus entre ses membres, sont des phénomènes qui ont leurs causes, leurs effets et pour lesquels il doit y avoir des remèdes ; c'est ïensemble de cette situation, de ses causes, de ses effets et de ses remèdes qui forme la question sociale.

3° Définitions variées de la question sociale. On a donné

de nombreuses définitions delà question sociale. Nous croyons devoir en reproduire quelques-unes empruntées à des hommes appartenant aux diverses écoles.

a) Ecole socialiste. — « La question sociale, c'est la question de savoir si une classe sera indéfiniment exploitée par l'autre et si l'ouvrier est condamné ou non à rester jusqu'au bout, dans notre société vermoulue, un paria et un ilote. » Lassalle

— « La question sociale, c'est l'antagonisme irréconciliable entre les exploiteurs et les exploités. Etant donnés les monstrueux abus qui existent, il faut qu'une haine farouche sépare la classe ouvrière de la classe qui possède et que nous combattions jusqu'à l'écrasement de 1 une ou de l'autre. » Bebel. — « La question sociale, c'est le prolétariat brisant ses chaînes et marchant à la conquête de ses droits. » J. Guesde — « Savoir si et comment l'ouvrier pourra prendre, au soleil, la place qui lui revient, garder pour lui le bénéfice intégral de son travail et connaître delà vie autre chose que les misères et les privations, voilà la quintessence de la question sociale. » Benoît Malon. — a La question sociale est une question d'estomac. »

SCHAEFFLE.

b) Ecole libérale. — « La question sociale n'est que l'aspiration intense chez le travailleur contemporain vers une situation meilleure, plus assurée, plus respectée. » Leroy-Beaulieu.

— « La question sociale consiste dans la recherche des moyens qui permettront à la classe ouvrière d'atteindre son plus grand développement et une participation proportionnelle aux biens matériels de la civilisation. » L. Brentano.

c) Ecole catholique. — « La question sociale est, dans son essence, la question de la subsistance des classes ouvrières. » MgrKETTELER. — « Sous le nom de question sociale, on cherche comment remédier aux nombreux maux économiques dont souffre la société contemporaine, comment rétablir un meilleur ordre social, c'est principalement une question de fortune et de revenu. » H. P. Gathrein.

4° Insuffisance de ces définitions. Toutes ces définitions, celle de Mgr Ketteler et celle du P. Gathrein comme les autres, sont défectueuses ; elles n'envisagent que le coté matériel du

problème. Il en a d'autres qui méritent d'être pris en considération. « C'est l'opinion de quelques-uns, dit Léon XIII dans son encyclique sur la Condition des ouvriers, opinion qui se répand dans le public, que la question sociale, comme ils l'appellent, est seulement une question économique, alors que, au contraire, il est certain qu'elle est avant tout une question morale et religieuse et qu'elle doit être surtout tranchée d'après la règle des mœurs et le jugement de la religion. »

Ce double aspect religieux et moral de la question ouvrière aété mis en relief par le P. Antoine dans son Cours d'économie sociale où il donne la définition suivante : « La question sociale, dit-il, est l'ensemble des maux dont souffre la classe des travailleurs dans l'ordre religieux, moral, politique et économique, et la recherche des remèdes qu'il convient d'y apporter. » On peut s'en tenir à cette définition, qui se rapproche beaucoup de celle que nous avons nous-même donnée plus haut.

IV .Gravité de la question sociale. — Il vient d'être dit qu'elle est la grande question de l'heure actuelle, celle qui préoccupe tout le monde : législateurs et économistes, hommes d'Etat et hommes d'Eglise capitalistes et prolétaires. Elle apparaît grave entre toutes quand on considère soit le nombre de ceux qu'elle concerne, soit les intérêts qu'elle met en cause, soit les questions auxquelles elle se lie, soit les difficultés quel ie présente, soit les conséquences qu'elle fait craindre, soit enfin l'urgence qu'il y a à lui donner une solution. ,

1° La question sociale est grave en raison du nombre de ceux qu'elle concerne et aussi de leur condition. Elle intéresse d'une manière spéciale les pauvres, les ouvriers des villes, les travailleurs des campagnes, « cette multitude presque infinie de prolétaires dont la plupart sont réduits à une situation d'infortune et de misère pas toujours méritée J ». Elle intéresse encore les paysans, les petits commerçants, les

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