‹ Question universitaire de Montréal (volume 2)Chapitre 35 sur 47 · PREFET DE LA SACREE CONGREGATION DE LA PROPACANDE · texte numérisé non relu

PREFET DE LA SACREE CONGREGATION DE LA PROPACANDE

Rome, 6 janvier 1892.

Eminentissime Seigneur,

Je viens exposer à Votre Eminence, dans ces quelques pages, le peu de bonne volonté que le Recteur, et même le Conseil de l'Université Laval, depuis que Notre Très Saint-Père le Pape a daigné nous accorder la Constitution Jam duditm, ont apporté pour aider au fonctionnement du siège Montréalais de la même Université à Montréal ; puis, comme conclusion de cet exposé,

j'aurai l'honneur de soumettre à Votre Eminence deux demandes.

C'est avec répugnance que j'aborde ce pénible sujet. Je le traiterai brièvement, ne disant que ce qui me semble absolument nécessaire pour démontrer la gravité du mal que je signale, et l'a propos du remè le que je propose.

Si on désire avoir une preuve plus détaillée, je renvoie, en indiquant la page, aux mémoires que l'abbé J. B. Proulx, Vice-Recteur de l'Université Laval à Montréal, a présentés à Votre Eminence en 1 890, à ses Rapports imprimés qu'il Lui a fait parvenir par la poste, et aux mémoires que je Lui ai soumis moi-même depuis que je suis arrivé dans la Ville Eternelle.

Au mois d'août 1889, lorsque le Recteur de l'Université, par son délégué M. l'abbé Marcoux, présentait des comptes aux Administrateurs de la Succursale et les pressait d'en payer, de suite,

au moins une partie très considérable, le Vice- Recteur de Montréal demanda à connaître quel était l'induit que le Saint-Siège venait de renouveler, afin de pourvoir à l'extinction de la dette de l'Université. Cette connaissance, on le comprend, lui était d'une nécessité absolue pour lui permettre d'avoir une idée exacte de la situation et de prendre une position définie dans le règlement de cette question monétaire. Or le Recteur répondit en des termes si bien calculés que personne, à Montréal, ne comprit le sens du document. Voici :

" J'aime à vous répéter ici ce que je vous ai " dit hier au sujet des messes, à savoir, que l'in " dult accordé par le Saint-Siège, cette année, 11 est tout en faveur de Québec, et que Montréal " ne percevra rien en vertu de cet induit." (Voir Mémoire sur les comptes du Séminaire de Québec ', pages 31 et suivantes.)

D'après ces expressions, qui auraient pu soupçonner que l'Induit, à propos des revenus provenant des messes de la province de Montréal, se servait de termes aussi clairs et aussi explicites

que ceux-ci : tribuantur Archiepiscopo Quebecensi in diminiitio7iern debiti partis Marianopolitance Universitatis ?

En effet, le premier souci du Recteur de l'Université, aussitôt que la Constitution Jam dudum eut commencé à fonctionner à Montréal, fut de réclamer de la Succursale, pour le Séminaire de Québec, plus de cent vingt-cinq mille francs, immédiatement, avec instance, avec véhémence, au grand péril de voir toute la charpente universitaire s'effondrer à Montréal. (Voir Mémoire sur les comptes du Séminaire de Québec, surtout les pages 11 et 12.)

Cependant les droits de cette réclamation n'étaient pas si absolus que, un an plus tard, lorsquj toute l'affaire eut été exposée devant la Sacrée Congrégation de la Propagande, le Recteur l'abandonna complètement. ( Voir Troisième Rapport sur sa gestion universitaire, pages 51 et 52.)

Au mois de septembre 1889, lorsque l'union se fit entre l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal et la Faculté de Médecine de l'Université Laval à Montréal, et que les noms des docteurs de l'Ecole furent envoyés au Conseil de l'Université, afin que le choix en fût ratifié et qu'ils devinssent régulièrement professeurs de la Faculté, l'hésitation du Recteur fut telle qu'il parut nécessaire à Mgr l'Archevêque de Montréal d'envoyer à Son Eminence le Cardinal Simeoni le télégramme suivant :

" Unio inter medicos facta juxta exposita Eminentiae T^TuaB ; sed, cunctante Quebeco, et urgente tempore, precor ut Rector Lavallensis inducatur ad statim acceptandum." (Voir Colléetion de Documents se rapportant à certaines questions universitaires à Montréal \ pages 55, 56, 57 et 58.)

Le Recteur dit et soutint au Vice-Recteur (et, à nia connaissance personnelle, Son Eminence le Cardinal Archevêque de Québec émit la même opinion), que tous ses actes comme Vice-Recteur étaient nuls, parce que, après un an, les Evêques de la province de Montréal ne l'avaient pas élu de nouveau et n'avaient pas soumis son élection à la ratification du Conseil Universitaire, lorsque toutefois il n'est fait aucune mention de cette élection annuelle, ni dans le Rescrit de 1876 qui érige la Succursale de Montréal, ni dans la Constitution Jam dudum qui établit le nouveau mode de nomination pour le Vice-Recteur à Montréal.

Or le Recteur n'est pas sans comprendre que, si le Vice-Recteur n'est élu que pour un an, les Evêques de Montréal se trouveront réellement dans l'impossibilité de trouver un prêtre de quelque importance pour occuper une position aussi exposée au changement. (Voir Troisième

Rapport sur la qtcestion Universitaire, pages 270 et suivantes.)

Au mois de novembre 1890, lorsque les Evêques de la province de Montréal, obéissant à une invitation très pressante du Saint-Siège qui en appelaient à leur zèle et à leur prudence pour amener enfin une union stable entre l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal et la Faculté de Médecine de l'Université Laval à Montréal, présentaient à la sanction de la Législature de Québec une loi à cet effet, le Recteur de l'Université ne cessa de s'opposer au succès de la chose, directement ou indirectement, que lorsque le Saint-Père lui-même eut écrit de conduire l'union à bonne fin, eâ lege rogatâ, par 1 1 loi que l'on demandait. (Voir Rapport sur sa gestion universitaire, pages 110 à 130.)

Quand le Vice-Recteur de Montréal voulait traiter avec le Recteur des affaires de l'Université, trop souvent ce dernier refusait de répondre à ses questions, disant quil rt avait plus rien à ajouter, ou bien, comme on l'a vu plus haut, il lui donnait des réponses si déliées et si subtiles qu'il s'en trouvait ensuite plus embarrassé ; d'autres fois il lui écrivait en termes moins que agréables et flatteurs. Exemple : " Je savais déjà par le passé que votre mémoire n'est pas très heureuse, mais je ne la croyais pas aussi infidèle... — Vous ne serez pas surpris si, à l'avenir, j'exige que nous ayons toujours des témoins de nos conversations." (Voir Troisième Rapport sur sa gestion universitaire, pages 26 et 36.)

Le Recteur de l'Université, en publiant, sans nécessité apparente, dans son annuaire de cette

année, des avancés pour le moins douteux sur le pouvoir que n 'aurait plus /' Université de faire enseigner la médecine à Montréal, a créé de très grands embarras à l'efficacité et à la liberté de l'action universitaire du Vice -Recteur. (Voir Correspondance à r occasion du Projet de loU pages 110 et 111.)

Enfin, dans cette question, qui nous occupe en ce moment, du projet de loi pour constituer en corporation les Administrateurs de l'Université à Montréal, le Conseil Universitaire, bien qu'il n'ose pas s'opposer directement à la passation du projet de loi, cependant déclare qu'il empiète sur les droits de l'Université ; et fort de cette déclaration, Son Eminence le Cardinal Archevêque de Québec refuse de l'approuver, empêchant de cette façon qu'il ne se constitue à Montréal, en temps opportun, une administration légale, absolument nécessaire pour l'existence même du Siège Montréalais de l'Uni ver-

site. (Voir Correspondance à V occasion du projet de toi, pages 31 et 53.)

Pourquoi tous ces embarras apportés au développement naturel de l'Université à Montréal ? Parce que, dit le Recteur, dans la plupart d<js cas, les Administrateurs à Montréal empiètent sur les droits de l'Université, tels que les a définis autrefois la Charte Royale.

Voyons. Est-ce que la Charte Roy «île pourvoyait à l'établissement d'une Succursale à Montréal ? Est-ce que, par la Charte Royale, l'Université Laval avait le droit d'enseigner à Montréal ?Non. L'Université du reste l'a admis, lorsque, après avoir tenté de vains efforts pour faire amender sa Charte en Angce terre, elle a demandé à la Législature de la Province de Québec de vouloir bien lui accorder ce pouvoir.

Voudrais-je dire par hasard que, pendant douze ans, l'Université Laval à Montréal a marché et a enseigné à rencontre des pouvoirs conférés par

la Charte Royale ? Aucunement. Mais je veux dire, ce qui est bien différent, qu'elle a agi en dehors et au delà des pouvoirs de la Charte. De la même manière, quelquefois les administrateurs de l'Université à Montréal agissent, non pas à T encontre, mais en dehors de la Charte.

Or, ce qu'à fait pendant douze ans à Montréal le Conseil de l'Université, poussé par la nécessité, pourquoi les administrateurs de la môme Université à Montréal, également pressés par les circonstances, ne le feraient-ils pas ? Ce qui est bien pour Québec deviendrait-il un mal pour Montréal ?

Pourquoi tous ces embarras ? Parce que,dit le Recteur en quelques cas, on agit à Montréal contre les dispositions de la Bulle d'érection canonique.

Est-ce que le supérieur qui a édicté une Bulle ne peut pas, en quelques points, par certaines explications, en compléter ou en modifier l'appli-

cation? C'est ce qu'aurait fait Notre Saint-Père le Pape par la Constitution Jam dudum, au témoignage de Mgr le Recteur, à qui toutefois la chose n'a pas plu tout d'abord. Car, au mois de septembre 1889, dans son Rapport aux Archevêques et Evêques qui composent le Conseil Supérieur de Haute Surveillance, -il dit : " Il semble pourtant qu'on aurait pu et dû agir autrementenvers l'Université, laprincipaleintéressée, vu surtout que les conditions posées, lors de la concession de la Succursale, avaient été insérées dans la Bulle d'érection canonique Inter varias sollicitiidines , conditions que la nouvelle Constitution modifie et détruit en grande partie."

Cependant, n'en déplaise à qui que ce soit, le Saint-Père n'a contredit en rien la Bulle d'érection canonique ; mais, dans cette sagesse prévoyante et dans cette bienveillance paternelle qui embrassent les intérêts de tous ses enfants, pour rencontrera Montréal des besoins nouveaux, il a ajouté à son document des dispositions nouvelles, et voilà tout.

Maintenant, en jouissant des privilèges que

leur accordent ces dispositions, en quoi les administrateurs de l'Université à Montréal pèchent-ils contre la Bulle d'érection canonique ?

Or, parmi ces dispositions nouvelles que renferme la Constitution Jam dicduni, la moins importante n'est certainement pas celle-ci :

" Les Evêques des deux Provinces de Québec " et de Montréal se réuniront tous les ans pour " prendre connaissance de l'enseignement et de " la discipline de l'Université, et ils détermi- " lieront d'un commun accord tout ce qui sera 11 jugé nécessaire suivant le temps et les circons- " tances."

Là, dans l'épiscopat réuni des deux provinces, se trouve le vrai, le seul lien de l'unité universitaire, fei importante à conserver pour l'avenir de notre pays ; là se trouve la solution de toutes nos difficultés, si toutefois cette autorité suprême est acceptée réellement et pratiquement dans les deux sièges de l'Université, et si cette auto-

rite elle-même peut et veut exercer les droits qui lui sont conférés.

Donc, le temps et les circonstances ayant rendu nécessaire à Montréal l'organisation d'une Corporation légale pour administrer les affaires de l'Université, les administrateurs actuels se sont adressés à cette autorité suprême des évêques réunis des deux provinces et leur ont soumis un projet de loi à cet effet, afin que, d'après les termes de la Constitution Jam dudum\ ils pussent en prendre connaissance et arriver à la détermination qu'ils jugeraient convenable. (Voir Correspondance à V occasion dit projet de loi, pages 13 et 14.)

Le malheur est que les évêques n'ont pu se prononcer. Dans l'assemblée où il fut question de ce projet de loi, Son Eminence le Cardinal Taschereau parla de telle sorte qu'il devint impossible aux évêques ses suffragants, convenablement, d'exprimer leur opinion ; après s'être plaint vivement de la conduite des administrateurs de l'Université à Montréal, sans demander l'avis de personne, tout à coup il leva la séance.

(Voir Correspondance au sujet dtt projet de lot, page 26.)

Quelques jours après, le Vice-Recteur de Montréal ayant écrit à Son Eminence le Cardinal Archevêque, pour lui demander " de vouloir bien nous émettre son désir sur notre projet de loi et faire en sorte que nous ayons aussi sur ce sujet l'opinion des autres évêques de la Province de Québec, comme nous avons déjà celle des archevêque et évêques de la Province de Montréal," Son Eminence, pour toute expression de désir, lui fit savoir qu'Elle n approuvait pas le projet de loi, sans lui dire toutefois précisément ce en quoi Elle ne pouvait l'approuver : ni dans cette réponse, ni en d'autres qui suivirent, il ne fut jamais question de l'opinion des évêques de la Province de Québec. Enfin, le 23 d'octobre, Son Eminence, voulant en finir, écrivait au Vice-Recteur de Montréal qu'Elle avait référé l'affaire à Rome, ayant soumis ses doutes au Saint-Siège. (Voir Correspondance à l'occasion du projet de loi, pages 47, 53, 63 et 73.)

C'est pourquoi, les choses étant ainsi, en ma qualité de délégué des Evêques de la Province de Montréal, conjointement avec le Vice-Recteur l'abbé J. B. Proulx, pour maintenir la concorde et une juste pondération entre les deux sièges de l'Université, pour prévenir les causes de froissement, et pour accroître la force et le prestige de l'autorité épiscopale dans la direction des affaires universitaires, humblement, mais instamment je fais à Votre Eminence les deux demandes suivantes :

La première, que la question du (i projet de loi pour constituer en corporation les administrateurs de l'Université Laval à Montréal," puisque Son Eminence le Cardinal Archevêque de Québec en a référé au Saint-Siège, soit décidée ici, par la Sacrée Congrégation, complètement et entièrement ;

La deuxième, que Notre Très Saint Père le Pape daigne écrire aux Evêques des Provinces

de Québec et de Montréal, pour leur exposer combien il importe d'étudier et de régler de suite toute question regardant l'Université, soit qu'elle vienne de l'extérieur, soit qu'elle naisse au sein de leur Conseil lui-même, usant en tout cela d'une grande bienveillance mutuelle, les évêques d'une province s'en rapportant, autant que possible, aux désirs et aux avis des évêques de l'autre province pour tout ce qui touche aux intérêts et aux besoins du siège universitaire de cette province.

f ANTOINE, Eveque de Sherbrooke.

Page 1