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et de Canadiens français parlent incorrectement leur langue mutuelle. Ceux du moins qui ont entendu les deux professeurs dont je viens d'évoquer le souvenir, ne le contesteront point. Or, entre le parler incorrect et le patois 11 y a une marge Invisible seulement aux borgnes et aux incompétents qui colportent cette folichonnerie ; de même qu’il y a une différence réelle entre le parler parisien et le parler québécois. Le premier a pu évoluer et s’affiner dans son milieu d’origine, tandis que le second, qui est d’importation, est resté presque figé depuis 1760, n’a pu enrichir son vocabulaire puisque les relations du Canada français avec la France ont été coupées net par l'Angleterre, et jalousement prohibées jusque vers 1860. Cependant, cette différence est imperceptible entre un normand et un canadien français, si tous deux parlent correctement Cette observation, j’ai eu le loisir de la faire lors d’un passage en Normandie, et je la crois parfaitement exacte. D’ailleurs, ce fait n’a rien qui doive étonner puisque le Canada français est à base normande. Au reste, si patois 11 y avait, 11 serait sûrement bilingue, anglais aussi bien que français. |
Cette distinction faite, Je laisse aux Anglo-canadiens Pillusion de croire que tous parlent parfaitement leur langue. On sait qu’ils ne ressemblent en rien au publicain de PEvangile. Qu'ils la parlent plus ou moins mal ou bien, je n’en ai cure, et n’en suis pas plus affecté que de leur prétendue trouvaille d’un patois canadienfrançais. |
Cette thèse me semble suffisamment prouvée. Mais les deux professeurs choisis pour termes de comparaison étant inconnus aux
générations contemporaines, je citerai — à leur intention — quelques-unes des perles de langage dont j’ai été le témoin auriculaire.
“Ils le démanchent”, me répondait, en avril dernier, un écolier auquel je demandais le pourquoi de la présence de deux manoeuvres, juchés sur le haut du mur longeant lPavenue qui aboutit au Séminaire. Son expression était doublement peccamineuse, car le mur n’est pas encore démoli.
Evidemment, la gent écolière actuelle ne dément pas Panclenne.
Sans être excusable, elle l’est toutefois plus que certain député provincial se plaignant de la rareté des “viandes potables” sur le
At.
marché de Québec; plus que tel autre réclamant la parole pour émettre “quelques idées en Pair”, comme si d’un cerveau vide pouvait jaillir autre chose; plus que ces deux plaideurs comptant “les étages d’une procédure” pour honoraires de vacations; plus que ce procureur demandant à un témoin si la maison en cause “n'avait pas un soupirau”, pensant sans doute que ce nom n’a pas de singulier; plus que ces nouvellistes qui parlent de “plaintes logées à la Cour de police”; plus que ces orateurs de banquets politiques et autres, confiant au champagne la corvée d’éveiller le démon de lPinspiration et de suppléer à leur impréparation; plus même—pour ne pas être accusé de partialité—que le prêtre qui monte en chaire sans la préparation requise. Il est possible que les prônes d’un curé, du premier janvier à la saint Sylvestre, ne soient pas tous irréprochables, mais son sermon est généralement soigné et une lecon de bon langage inappréciable. Si notre peuple parle encore français, est catholique jusque dans les moelles, gloire en soit rendue au curé canadien! On doit lui être d’autant plus indulgent, que son milieu ambiant est une pierre d’achoppement.
Pour compléter mon factum, ce manque d’égards envers la langue française apparaît également dans la rédaction de nos lois, dans notre “Gazette officielle” dont la cuisine n’est guère française, dans la littérature de nos conseils municipaux et de nos commissions scolaires, dans la correspondance privée ou publique, et dans une foule de documents de tout genre. Ces faits que j’ai allégués tout à l’heure, je puis done les généraliser, malgré le principe qu’il ne faut pas conclure du particulier au général. Au reste, que chacun s’interroge consciencieusement, et son sens intime lui dira ce qu’il faut penser de cette énumération de faits.
Les choses étant ainsi, une réforme s'impose donc nécessairement. Ce fut l’objectif, la raison première et principale de la fondation de la Société du Parler français dont le corollaire naturel fut le Congrès de la langue française tenu à Québec, en 1912. Apprécier le labeur aussi méritoire qu’obscur de la première rentre pas dans le cadre de mon article,
La revendication du droit constitutionnel de la langue francaise et sa culture intensive, en honneur dans une foule de milieux, tout proclame que ce double objectif doit rester au premier plan.
La poursuite de cette réforme est la seule protestation pratique contre l’accusation gratuite du patois. Bien parler sa langue matérnelle est la première marque de respect que nous lui devons, et la respecter en sera toujours la plus intelligente et la plus sincère défense, le moyen efficace de la faire respecter. Tout le reste n’est qu’enfantillage. |
Cette réforme est-elle possible à tous indistinctement? Absolument oui. Pratiquement, elle est subordonnée au degré d’instruction de chaque individu, et au milieu où il vit. La seule condition indispensable est un vouloir indéfectible, qui tient en éveil la surveillance sur soi-même.
Ainsi, à une novice de l’une de nos Congrégations de femmes, il suffit de 365 jours pour parler très correctement sa langue. Je pourrais citer, comme preuve, quinze à vingt de mes anciennes paroissiennes. Hn sortant de leur famille, elles tombent dans un milieu qui entraîne. On sait, en effet, que le personnel dirigeant de nos maisons d'éducation rougirait d’un péché linguistique. Jai croisé sur le chemin de la vie d'anciennes élèves des Ursulines, de la Congrégation, du Bon-Pasteur de Jésus-Marie, qui, presque toutes, parlaient un français. irréprochable.
Pourquoi done tant d’autres, placées dans les mêmes conditions, font-elles exception ? Parce qu’elles ont manqué de vouloir, trop sottes pour songer du moins à masquer la pauvreté de leur bagage intellectuel. Elles n’apprécient que le fard de la pharmacie.
Ce reproche, on peut l’adresser également à la plupart des étudiants de nos collèges, dont le personnel enseignant, à peu d’exceptions près, parle un excellent français. Manquant de vouloir, la surveillance sur leur parler fait également défaut, ou bien, leurs velléités sont paralysées par le sourire d’un camarade. Le langage populaire ne peut se perfectionner que par l’exemple, ‘et toute réforme doit commencer par la tête, et non par les pieds.
Puisqu’elle est possible, et facile même, sur quels points. doit porter la réforme du parler canadien-français ? Sur la correction grammaticale, sur une articulation syllabique plus accentuée, sur Pélimination des anglicismes qui restent lun des périls de l'avenir. S1 je sais encore compter, ça fait trois points qui, en résumé, n’en
Lino
font qu’un seul. C’est moins compliqué que les quatorze points de Pancien pape laïc, M. Wilson. Sans doute, ce summum nest pas Pidéal, mais 1l sauvegarde lessentiel.
Ù ne Alors, comment expliquer ce laisser-aller général en pareille
matière? Les causes, je crois, en sont multiples. Mais, abstraction faite d’une paresse intellectuelle qui est un péché national, Pune des causes principales est peut-être notre ignorance des attributs de la langue française. Nous oublions qu’elle est la reine des langues vivantes. Laissant à des plumes plus compétentes la démonstration de cette thèse, je rappellerai seulement les attributs suivants:
“La grâce et la raison réconciliées dans son harmonie et sa clarté.” Comme on Pa maintes fois redit: ce qui n’est pas clair n’est pas français.
Son universalité. “Trois langues seulement, depuis qu’il y a des hommes, disait récemment: un membre de PInstitut de France, ont mérité d’être appelées universelles: la grecque, la romaine et la française.”
Sa suprématie diplomatique. La mésalliance que lui a imposée le traité de Versailles ne sera que temporaire comme tous les excès de galanterie.
Sa maternité. “Maternelle elle l’est par tout ce qu’elle nous permet aussi bien que par ce qu’elle nous défend; maternelle, parce que sa douce vigueur nous empêche de nous éloigner de la logique et de la raison; maternelle, parce ‘que si elle sait les mots qui grondent, elle sait surtout les mots qui consolent. Comment ne pas préserver une telle mère contre les plus légers affronts? C’est un devoir si facile qu’il n’a pas Pair d’être un devoir. Nous devons le remplir en luttant contre les mots étrangers, les locutions hâtives et les néologismes hasardeux.” |
Plût à Dieu que ces offenses contre la langue française fussent les seules à éviter dans notre Canada français !
En attendant qu’il en soit ainsi, croire à la supériorité de notre langue maternelle et la traiter comme une vassale est un manque de logique inexcusable.
Charles Quint, et c’est par cette citation que je termine, disait que “sil voulait parler à Dieu, il parlerait en espagnol; à des
femmes il parlerait italien; à son cheval il parlerait allemand, mais que sil voulait parler à des hommes 1l parlerait français”.
Cette boutade est une manière originale et aimable de dire que la langue française est entre toutes la langue humaine. (
Un magistrat de la Cour supérieure de Montréal vient de compléter et de corroborer ma thèse, en soulignant la cruauté avec laquelle une foule de professionnels traitent la langue française dans leurs procédures. En effet, son sabotage verbal ou écrit est substantiellement une seule et même chose, également criminel. Cette remontrance, empruntée au Devoir, mérite d’être sérieusement méditée. Il me plaît donc de la reproduire, en la faisant suivre de quelques observations.
“Le juge Bruneau a fait, ce matin, de fort pertinentes remarques sur le jargon légal qui se parle et s’écrit dans nos Cours de justice canadiennes-françaises. II en était justement à rendre jugement sur une requête rédigée en anglais par un bureau d’avocats authentiquement canadien-français. La requête désignait alternativement les défendeurs au pluriel ou au singulier, suivant la fantaisie.
“Le juge a déclaré que sil fallait renvoyer toutes les requêtes entachées de fautes de grammaire, d'orthographe ou de phraséologie, 1l n’en recevrait aucune.
“Les avocats, dit-1l, rédigent abominablement mal leurs requêtes.” [T faut souvent sy prendre à deux reprises ou davantage pour saisir le sens de certaines phrases entortillées, émaillées à profusion
d’anglicismes, de néologismes et de barbarismes renversants, que débitent certains avocats. Il se rappelle une requête où la majorité des mots commençaient par des lettres majuscules.
“Je fais remarquer cette lacune malheureuse chez nos avocats, a dit le juge Bruneau, non pas seulement dans l'intérêt du Barreau mais, surtout, dans celui de la race canadienne-française.
“La légende du patois canadien-français et du “Parisian French”, est née et s’est répandue à la suite de ce langage officiel détestable que nos hommes publics, censés être les représentants de la classe délite emploient dans les cours.”
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“Ce défaut de formation est assez excusable chez les avocats de la vieille école, élevés dans le voisinage de tous les défauts de langage sous Pinfluence complètement anglicisée. Mais elle est impardonnable et inexcusable chez les jeunes avocats, chez des jeunes gens à peine sortis du collège où ils ont eu, eux, tout le loisir de bien former leur langage, où lon ne tend qu’à ce but, par tous les moyens.
“Lorsque je suis obligé de faire les plaidoiries officielles pour les inscrire dans le rapport officiel, a ajouté M. Bruneau, je dois, les trois-quarts du temps, les corriger.
“Les rapports officiels rédigés dans le style abominable et parsemé de barbarismes de notre langage légal, s’en vont dans les ‘vieux pays où l’on parle le français et leur font connaître le genre de langue que nous parlons. (Comment veut-on que lon croie à la pureté de notre langage, lorsqu'on voit de pareilles horreurs. C’est ainsi que la légende du patois s’est répandue en Europe, par nos rapports officiels ainsi rédigés, pense le président de la Cour de pratique.
“C’est là une question nationale, et non pas une question politique. Il faut que chacun fasse son possible, déclare le juge Bruneau. Il ajoute que, pour sa part, 1l tend à faire de son mieux pour parler et écrire correctement le français.”
Le mutisme du barreau de Montréal permet de présumer le bien-fondé de la mercuriale. Cette conclusion s'impose, et dénote un état de choses lamentable. Puisse-t-elle, du moins, être le commencement d’une réforme qui, en tout lieu, tarde trop!
Heureusement, il y a des exceptions-à ce laisser-aller général. Ainsi, comme preuve, je puis citer entre autres: MM. Laflamme, Geoffrion et. Lafleur, qui apparaissent quelquefois au Palais de Justice de Québec.
Des exceptions, 1l y en avait également autrefois. Mon avocat, M. Lamothe, le président actuel de la Cour d'appel, dans une double poursuite pour prétendu libelle, parlait et écrivait très correctement. De plus, il était un logicien incomparable. Je m'en tirai avec les honneurs de la guerre.
Ce témoignage, je puis également le rendre à Pavocat du demandeur, M. Globenski, aujourd’hui l’un des juges puisnés de
la Cour supérieure. Sa phrase, parlée ou écrite, était impeccable, et littéraire même. Si la bouture du lbelle qu’il prétendait greffer sur les deux mots “empoisonneur public”? n’a pas réussi, malgré une manipulation qui n’était pas maladroite, cest uniquement parce qu’elle manquait de certains éléments essentiels.
La digestion de ce plat, vide de lentilles, servi par M. le juge Bruneau, à dû être laborieuse, je le conçois; mais si les incriminés sont sages, ils ne songeront qu’à s’amender. Il n’est jamais trop tard.
D'ailleurs, 1} y a des précédents. Un avocat, alors étudiant en droit, m’a plusieurs fois cité les paroles citées par le juge Johnson, de Montréal, en 1877. Je les reproduis textuellement. Il lisait à haute voix un plaidoyer français mal rédigé; puis, la lecture terminée, 1l ajouta:
“Jai longtemps désiré que la langue française fut la langue dominante du pays, mais lorsque je la vois aussi maltraitée par les avocats, je désire — pour lhonneur de cette langue — qu’elle disparaisse au plus tôt.”
Il était bon juge en pareille matière, car 1l parlait le français aussi bien que M. Joly, en son temps député inamovible de : Lotbinière.
Sir Louis-Hyppolite Lafontaine, ancien président de la Cour dappel, n’aimait pas davantage que la langue française fut traitée en vassale. Siégeant un jour à Québec, 1l rua brusquement un factum sur la table du protonotaire, en informant l’auteur “que la Cour ne rendait pas jugement, parce qu’elle n’avait rien com-
pris.” Cet avocat était précisément celui que j’entendis une tren-
taine d’années plus tard parler des “étages de sa procédure”.
Cet incident prouve bien que ce laisser-aller n’est pas une nouveauté. |
L’argument que, sous ce rapport, tous les magistrats ne sont pas irréprochables, ne vaut rien comme justification. Quoiqu'il en soit, 1l est certain que plusieurs se distinguent par des arrêts clairs, concis, bien ordonnés, et énoncés en excellent français.
Ces faits démontrent suffisamment que la langue française est cruellement et honteusement maltraitée dans tous les milieux, et
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que la réforme tarde trop. Ce mal est d’autant plus inexcusable que sa guérison dépend uniquement du vouloir et d’une once quotidienne de surveillance sur soi-même.
Ils sont en même temps une leçon de choses pour le personnel enseignant de nos écoles primaires, de nos couvents et de nos collèges. Il faut d’abord cultiver, — même malgré elles, — les jeunes générations. Plus tard, le mal sera presque incurable.
En tout cas, la langue française ne sera respectée par les autres nationalités que dans la mesure où nous la respecterons nous-mêmes.
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