‹ Questions actuellesChapitre 24 sur 37 · Josepti de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon · texte numérisé non relu

Josepti de Maistre, Examen de la philosophie de Bacon

à un plan ; et il y a dans la nature une intention d'acheminer tous les commencements vers un terme préfix. Qu'est-ce à dire, sinon que, de même que la «théorie de la descendance» nous a tout à l'heure permis de donner au dogme du péché originel une signification physiologique, maintenant, sur les bases de la doctrine évolutive, c'est l'idée de la Providence que nous pouvons relever ! Je n'entends pas ici cette Providence particulière et chrétienne, qui se manifesterait de préférence dans « les cas fortuits )>, cetle Providence personnelle, sans le consentement ou Pintervention de laquelle il ne saurait tomber a un cheveu de notre tête )). De cette Providence, l'intelligence est moins aisée ! la conception en est moins simple ! Mais je veux dire cette Providence générale, que, pour la mieux distinguer, j'appellerai philosophique ou païenne, la Providence des stoïciens,

Spiritus intiis alit, totamque injusa per artus Mens agitât molem...

cette Providence, enfin, qui n'est que la personnification du « plan organique » dont nous avons tout à l'heure parlé, — non pas nous î mais Claude Bernard, si peut-être nous avions oublié de dire que l'expression est de lui.

Contre le « mécanisme » rigide et inintelligent dont la libre pensée moderne s'est trop longtemps contentée, si la doctrine évolutive n'a pas « démontré », — ni ne le saurait, j'en ai peur, — l'existence d'une telle Providence, il est certain qu'elle la suggère. Et ainsi, par une de ces ironies fréquentes, ceux qui se réclament le plus intoléramment de la doctrine, ceux qui n'ont qu'évolution et descendance à la bouche, ceux qui se croient les représentants « officiels )) de la théorie, ce sont ceux qu'elle condamne le plus évidemment d'étroitesse d'esprit et d'effroi de la nouveauté.

Car vainement dira-t-on que cette idée n'est pas l'idée « classique » de la cause finale, celle que s'en formait Bernardin de Saint-Pierre, et quelesbons plaisants continuent de s'en faire, et de soigneusement entretenir, afin de pouvoir plus aisément la ridiculiser ! On a toujours le droit, — pourvu que l'on en avertisse, — de modifier, de corriger, de perfectionner les définitions usuelles des choses ; et même ne le faut-il pas, à mesure qu'elles servent pour désigner plus de choses, et des choses mieux connues ? Je citerais vingt définitions de l'espèce ou du genre, de la vie ou de la mort, qui, chacune à leur heure, ont exprimé un progrès correspondant de la physiologie.

Pareillemenl, la doctrine évolutive est en train d'opérer des effets que n'en attendaient à coup sur ni les Haeckel, ni les Spencer. « A quel signe peut-on reconnaître la finalité^ — se demandait naguère un philosophe, — et comment la distinguer de la causalité ? Quand des faits passés, rigoureusement observables, suffisent à expliquer entièrement un phénomène, l'explication est causale. Quand les faits passés ne suffisent pas, et qu'il faut faire appel à quelque chose qui n'a pas été réalisé complètement, ou qui ne le sera que dans l'avenir... l'explication est plus ou moins finaliste ^ » Voilà l'idée que se font aujourd'hui de la finalilé tous ceux qui n'en sont pas demeurés « à leurs vieux cahiers de Sorbonne », comme disait dédaigneusement Renan de tous ceux qui ne partageaient pas son avis. Et cette idée en engendre une autre, que nous avons nousmcme exprimée trop souvent pour n'avoir pas aujourd'hui plaisir à en emprunter l'expression au môme écrivain : « Les lois zoologiques ne sont pas ramenées aux lois physico-chimiques... L'évoiulionnisme introduit l'idée de loi historique... Grâce à ce nouveau type de loi...

1. Emile Bout roux, De Vidée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines, p. 97. Paris, Lccène et Oudin, 1895.

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nous nous éloignons de plus en plus du type de la nécessité... Les natures des choses sont variables et les lois unissent ici entre eux des termes toujours modifiés ^. » C'est à nos yeux la vérité même ! Il n'y a pas de « lois d'airain » dans le monde vivant, mais seulement des principes, des principes très complexes et très généraux, des principes souples, pour ainsi dire, et ployables en divers sens ; dont les applications sont multiples, diverses, changeantes ; et des principes dont la formule, sans être pour cela flottante, est du moins toujours indéterminée et comme ouverte par quelque endroit. J'y insisterais davantage, si la question ne méritait sans doute une étude plus approfondie ; — et je me conlente aujourd'hui d'avoir montré quelle pouvait être la fécondité métaphysique, historique et morale de la doctrine évolutive.

Je m'attends bien, sur cette conclusion, que les évolutionnistes me reprocheront d'avoir arbitrairement interprété la doctrine qu'ils croient avoir en garde. C'est l'habitude en notre temps, lorsque l'on pense, de penser, si je puis ainsi dire, par « systèmes entiers d'idées » ; et pour peu que vous ayez une fois

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