Expressions de M. Huxley, dans l'article déjà cité
ment ne dirais-je pas un mot des théories qui tendent à nier (( l'hérédité des particularités acquises » ? Elles nous enseignent que, dans la nature comme dans l'humanité, ni les mutilations, par exemple, ni les acquisitions vraiment individuelles ne semblent se transmettre. Un lils n'hérite pas de la « science» ou de «l'érudition » de son père. La génération nouvelle n'est pas nécessairement, ni même ordinairement armée, elle ne l'est pas naturellement, de toutes les ressources de l'ancienne ; et la plus grande partie du chemin que les pères ont fait, il faut que les enfants le fassent ou le refassent à leur tour. On n'aurait pas besoin de nous « élever » ni de nous « instruire » s'il en était autrement^! Mais ce qui se transmet, c'est le fond de nature, pour ainsi parler; c'est l'aptitude générale qui sert en même temps de base physiologique à la persistance du type, et de moyen aux acquisitions individuelles ; et si l'homme n'est qu'un animal en lutte contre ses propres instincts, c'est ce qui nous ramène à ce que nous disions : qu'il n'y a de « progrès )> vraiment digne de ce nom que le « progrès moral ».
Ou plutôt, et pour mieux dire, toute espèce
1. Voyez: Weismann, Essais sur l'hérédité ; et W. P. Bail, Hérédité et exercice (Paris, Lecrosnier et Babé, 1891)..
de progrès, scienlifiqae ou industriel, n'existe et n'a de raison d'être qu'en « fonction » du progrès moral.
As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin ? Est-tu libre ? Les lois sont-elles respectées ?
s'écriait jadis un grand poète, — que, par une étrange ironie, la nature avait logé dans l'àme du plus bourgeois des hommes, — et, vrai fils de son temps, il osait ajouter :
Si nous avons cela, le reste est peu de chose!
Eh bien, non ! le reste n'est pas peu de chose ! et, au contraire, c'est justement « ce reste » qui importe. Ce qui importe, c'est de nous souvenir de la solidarité qui nous lie et à laquelle notre premier devoir est de sacrifier quelque chose de notre individualisme ou de notre égoïsme. Ce qui importe, c'est de travailler, autant qu'il est en nous, à la réalisation de justice parmi leshommes. Et ce quiimporte, et ce qui doit être la loi souveraine de notre activité, c'est de contribuer pour notre part individuelle au perfectionnement de l'espèce, lui-même défini, comme nous l'avons vu, par la u théorie de la descendance » ! Nous arracher à la matière, oîi nous n'avons que trop de tendance à retomber de notre propre poids ; — mettre l'objet de la vie hors d'elle-même, et
non pas sans doute en faire une « médilation de la mort », mais, dans la considération de la mort et de la souffrance, chercher, trouver, maintenir la base inébranlable, le fondement métaphysique, et réel cependant, de Fégalilé parmi les hommes ; — restaurer dans le monde contemporain (tel que nous Font fait l'individualisme révolutionnaire, la science mal comprise, et l'industrialisme à outrance) celte solidarité dont nos hommes politiques, après l'avoir étrangement méconnue quandils étaient en place, font, aujourd'hui qu'ils n'y sont plus, l'étonnante découverte... si c'était tout à l'heure une ébauche de morale, ce sont maintenant les linéaments encore vagues, mais déjà visibles pourtant d'une loi de l'histoire, qui commencent à se dégager de la doctrine évolutive. Sic nos^ non nobis... nous ne sommes pas nés pour nous, ni précisément pour les autres , mais pour concourir tous ensemble dans le présent gComme dans l'avenir, à une œuvre commune, qui est de nous émanciper des servitudes de notre nature. Cela seul compte ; cela seul vaut que l'on s'y dévoue cela seul nous permet de réaliser en nous, à un moment donné de l'histoire, ou d'approcher de loin la perfection de notre type ; et cela, je crois pouvoir le dire maintenant, cela seul, —
puisqu'on veut de la « science », — est conforme aux données de la doctrine évolutive. II me reste à faire voir ce que l'on peut attendre ou espérer de la doctrine pour la restauration d'une métaphysique dont on s'est trop hâté de dire qu'elle aurait prononcé la sentence.
En effet, ce qu'elle réintègre dans la science^ et ce qu'elle y substitue à l'idée d'un « mécanisme )) aveugle, c'est l'idée ou plutôt le sourd pressentiment d'un certain ordre, d'un ordre en quelque sorte mobile et intelligent, qui dirigerait, selon de certaines lois, le gouvernement de l'univers. C'est ce que reconnaissait l'homme qui sans doute, avant Darwin, a le plus fait pour la « théorie de la descendance w^ et on doit dire, l'homme dont les doctrines ont reconquis depuis quelques années tout ce que le darwinisme pur a perdu de terrain, a L'échelle des êtres, — a écrit Lamarck, dans sa Philosophie zoologique^ — l'échelle des êtres représente l'ordre qui appartient à la nature et qui résulte, ainsi que les objets que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l'auteur suprême de toutes choses... » Il
développe alors des considérations techniques, et il termine ainsi : a Par ces sages précautions tout se conserve dans l'ordre établi ; les changements et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les races des corps vivants subsistent toutes, malgré leurs variations ; les progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent point; tout ce qui parait désordre, renversement, anomalie, rentre sans cesse dans V ordre général et même y concourt ; et partout et toujours la volonté du sublime auteur de la nature et de tout ce qui existe est invariablement exécutée ^ » Oserai-je dire que quiconque n'admet pas ces conclusions de Lamarck, et n'en voit pas le rapport étroit, logique, nécessaire avec la théorie de la variabilité des formes animales, c'est cette théorie, c'est la « théorie de la descendance «, c'est la doctrine elle-même de l'évolution qu'il n'entend pas ou qu'il entend mal ? Essentiellement et dans son fond, pour ainsi parler, la doctrine évolutive n'est qu'une téléologie, comme disent les philosophes, et l'organisation n'en est possible
1. Lamarck, Philosophie zoologique, édit. Ch. Martins, t. I, p, 113-114.
qu'au moyen et par l'intermédiaire de l'idée de la finalité'^.
On sait les railleries que Bacon et, à sa suite, nos philosophes du dix-huitième siècle ont cru pouvoir faire de la recherche des causes finales. N'ont-ils donc pas vu qu'il y avait deux manières au moins de concevoir la cause finale? et, à ce propos, les accuserons-nous d'étourderie ou de déloyauté? Ce qu'ils ont feint de croire, en tout cas, c'est que la recherche de la cause finale se rapportait uniquement au plaisir ou à l'utilité de l'homme ; et, partis de ce principe, ils n'ont pas eu de peine à établir fortement que ni « les nez ne sont faits pour porter des lunettes », ni a les doigts pour
1. M. Huxley, dès l'origine, ou presque dès l'origine, en 1864, dans sa revue des Critiques adressées au livre de Darwin, avait bien essayé de défendre l'auteur contre ce « reproche » ; car c'était un reproche qu'on lui faisait, surtout en Allemagne. Mais depuis lors, M. de Hartmann, dans sa Philosophie de V Inconscient, dont on a bien moins attaqué l'esprit pessimiste, à vrai dire, que la tendance « idéaliste », et dans un opuscule écrit tout exprès, — &ur le Darwinisme, ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette théorie ; Paris, Germer Baillière, 1880, — a repris la question. M. Oscar Schmidt, professeur à l'Université de Strasbourg, ne lui a rien répondu qui vaille, dans sa réplique intitulée : les Sciences naturelles et la Philosophie de l'Inconscient; il a seulement prouvé que si les philosophes ne sont pas toujours au courant du dernier état de la science, les savants auraient parfois aussi besoin, avant de parler philosophie, d'une initiation qui leur manque.
être ornés de bagues », ni « les jambes pour porter des bas de soie )>. Ils eussent moins aisément établi que les yeux ne sont pas faits pour voir, et Voltaire, qui avait du bon sens, en a fait plusieurs fois la remarque. Mais les Baconiens de son temps ont été les plus forts! Et quand, après cela, les physiciens ou les chimistes du nôtre sont venus à leur tour, comme ils n'ont pas eu de peine à démontrer, eux non plus, que les combinaisons du carbone et de l'hydrogène ouïes lois de la «chute des graves », n'avaient point de rapport immédiat avec le service ou l'agrément de l'homme, c'est alors, plus que jamais, avec plus d'assurance et de confiance, que l'on a répété le mot proverbial du chancelier d'Angleterre : Inquisitio causarum finalium sterilis est^ et tanquam virgo Deo consecrata nil parit. C'est ce que l'on exprime, d'une manière plus moderne, en disant que la science ne s'enquiert que du « comment », et jamais du « pourquoi » des choses ^
Je ne pense pas qu'il y ait de plus funeste erreur. Non seulement la question de savoir « pourquoi » se confond avec celle de savoir « comment » l'opium fait dormir ; et les deux
1. Voyez dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1863, la Science idéale et la Science positive.
ne sont qu'une ; mais ce que la doctrine évolutive établit, ou ce qu'elle implique, c'est que l'on ne connaît le « comment » des variations ou des transformations animales qu'autant que l'on se préoccupe d'en rechercher le « pourquoi )).
Si nous voulons nous en convaincre, intervertissons tout simplement les spirituelles plaisanteries de nos encyclopédistes, et demandons-nous si les « bas de soie » ne sont pas faits pour vêtir les jambes ? les « bagues » pour orner les doigts ? les « lunettes » pour soulager les yeux? Et qu'est-ce que cela veut dire : que les « lunettes )> sont faites pour les yeux? Cela veut dire que l'on n'entendrait rien aux détails de la fabrication des luneiles, ni à ia raison de leur forme, ni à leurs qualités ou à leurs défauts généralement quelconques, si Ton ne connaissait la destination des lunettes. La véritable idée delà « cause finale » est donc celle de l'appropriation ou de l'adaptation d'un ensemble de moyens à une fin prédéterminée ; ou, si l'on veut, c'est l'idée d'une fin qui ne saurait être atteinte que par de certains moyens, qu'elle détermine; et n'est-ce pas l'idée même de l'évolution? J'aime à en croire ici Claude Bernard : « Dans tout germe vivant, a-t-il dit, il y a une idée créatrice qui se développée et
qui se manifeste par rorganisation... Ici, comme partout, tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige; les moyens de manifestation sont communs à toute la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet, dans une boîte oà une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » C'est également lui qui a dit : « Le physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de l'univers, étudient les corps et les phénomènes... sans être obligés de les rapporter à l'ensemble delà nature. Mais le physiologiste, se trouvant au contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent^ tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé. >) Et ailleurs encore, dans le dernier, de ses grands ouvrages : « Les agents physiques produisent des phénomènes qu'ils ne dirigent pas : la force vitale dirige des phénomènes qu'elle ne produit pasl. » C'est l'origine de ce
1. Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, p. 162. — Ibid., p. 153, 154; — et Leçons sur les
que l'on appelle aujourd'hui le iiéo-vitalisme. Mais on ne saurait affirmer plus nettement qu'une finalité supérieure, — transcendante ou immanente, ce n'est pas aujourd'hui le point, — préside aux manifestations de la force vitale, comme à l'évolution de la matière organisée, comme à la transformation des espèces animales, et les guide. Aucune variation n'a sa raison d'être ni dans l'exercice ou le défaut d'usage des parlies, ni dans les exigences de l'adaptation au milieu, ni dans l'ensemble des causes encore mal connues que l'on enveloppe sous le nom de sélection naturelle^ mais on ne la trouve que dans la tendance intérieure de l'être vers la réalisation d'un plan organique donné. La réalisation de ce « plan organique » est la cause finale de l'évolution. Voit-on sortir la conséquence ? «( On ne demande pas, a-t-on dit, si le chien, si le cheval, si le bœuf ont été créés pour l'homme, mais si l'oro^anisation des animaux annonce une iiiten- ^Jt>/^ ^ ? » Nous pouvons répondre hardiment : il y a dans le germe une intention de se conformer au type de son espèce ; il y a dans l'apparition de la variété une intention de s'adapter
phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux animaux, t. I, p. 51.