Voyez ^a Vie du P. Hecker^ traduction française, p
2. Johannes Jorgensen, le Néant et la Vie,, traduction de M. P. d'Armailhacq. Paris, Perrin, 1898.
appelle quelque part « la force d'attraction de l'Eglise romaine )> ; et de cette force d'attraction, je pense que la raison en est, s'il m'est permis d'user ici de ces images physiques, dans la masse, dans la cohésion et dans la densité de la doctrine. En 1893, il y avait aux Etats- Unis 143 sectes ou « dénominations » différentes ^, dont la statistique en comptait sept comme catholiques, ce qui d'ailleurs est peu conforme à la vérité, si les vieux-catholiques, de l'école de Dœllinger, sont en dehors du catholicisme romain, et aussi les Russes ou les Grecs orthodoxes. Les Grecs « uniates » seuls appartiennent au corps de TEglise catholique, avec lequel ils ne font qu'un, non pas deux, et la comparaison doit donc ainsi s'établir de 141 autres sectes, ou dénominations, à la seule Eglise romaine. Or, 5 millions de méthodistes ne forment pas moins de dix-sept dénomina-^ tions différentes, et 1 300 000 « luthériens )) se divisent en dix-huit autres. Dans cet éparpillement de sectes, l'unité seule de l'Eglise catholique suffit déjà pour imposer. Sa continuité dans l'histoire, l'uniformité de son enseignement, la solidarité de tous ses
1. J'emprunte ces indications au remarquable rapport du Rév. H. K, Carroll, Government census of Chiirches, in tlie Parliament of Religions, p. 690.
membres entre eux, rorganisation de sa hiérarchie sont autant de signes de force ; et les Américains aiment les manifestations de la force. Ce sont autant de promesses de développement, ou de succès ; et les Américains aiment le succès. Il y faut ajouter l'éclat des cérémonies catholiques; et les Américains aiment le faste. En 1884 et en 1889, les habitants de Baltimore n'ont pas été du tout insensibles au déploiement des pompes catholiques dans les rues de leur grande ville, et les années écoulées ne leur en ont pas fait oublier Témouvant spectacle : Impressive and mémorable sight ^. C'est qu'aussi bien, ces cérémonies elles-mêmes, et cette hiérarchie, et cette solidarité, tout cela qu'on est parfois tenté de croire extérieur, manifeste au contraire le trait essentiel du catholicisme. Qui donc a dit que « Fessence de la religion réformée était d'être une protestation contre l'organisation du christianisme en société » ? Ne serait-ce pas le P. Hecker, à moins que ce ne soit le P. EUiott, son biographe ? Mais, au contraire, le catholicisme est précisément tt l'organisation du christianisme en société », et les hommes aiment à sentir, ils aiment à
1. D. C. Gilman, Baltimore, dans le Saini-NicolaSy d'août 1893.
penser, mais ils aiment bien plus à croire en société. Nos croyances ne vivent, pour ainsi dire, que d'être partagées.
Voici encore un moyen d'action dont dispose le catholicisme. La facilité du divorce est, diton, Tune des plaies de la société américaine, et dans l'un de ses livres : Our Christian héri^ tage^ le cardinal Gibbons y dénonce un des pires dangers qui menacent la civilisation de son pays. «La facilité avec laquelle on divorce en Amérique, écrivait-il en 1889, est à peine moins déplorable que l'existence du mormonisme, et, en un certain sens, elle est plus dangereuse, comme ayant pour elle la sanction de la loi civile ^. » Il donnait des chiffres ; il montrait qu'en vingt ans, de 1867 à 1886, le chiffre des divorces avait été de 328 716, dont 122 121 pour les dix premières années, et 206595 pour les dix dernières, ce qui équivalait à une augmentation de 69 p. 100, tandis que la population ne s'accroissait que de 30. « Les autorités civiles, dit encore le même cardinal Gibbons, dans son \vNYQ\ni\iu\é V Ambassadeuj^ du Christ^ et trop souvent les sociétés chrétiennes étrangères à l'Eglise catholique, ont abandonné
1. Our Christian héritage, by James, cardinal Gibbons ; Baltimore, Murphy, 1889, ch. xxxv et dernier : Des dangers qui menacent notre civilisation américaine.
l'an après l'autre les avant-postes qui protégeaient l'institution du mariage, si bien que maintenant l'essence même de ce sacrement divin est attaquée, ébranlée et menacée de ruine. L'union des époux n'est plus pour une multitude de personnes qu'un contrat qu'on brise à volonté. » Mais, ajoutait-il, « le catholicisme seul a été de tout temps le ferme et incorruptible défenseur du mariage chrétien )> ; 'et il recommandait instamment à son clergé de ne pas laisser passer une occasion d'insister sur ce point d'histoire, de morale et de dogme. Il ne paraissait pas douter que, si l'on réussissait à faire entendre aux femmes combien il importe à leur dignité, à leur sécurité, à la possibilité même de leur développement moral, que le mariage soit indissoluble, on ne les ramenât en nombre au catholicisme. Et il ne me l'a pas dit, je ne le lui ai pas demandé, mais j'ai cru l'entendre, et, l'espoir qu'il exprimait dans son livre, j'ai cru comprendre qu'il l'avait vu déjà commencera se réaliser.
Joignons enfin le caractère d'une apologétique dont il ne faudrait pas d'ailleurs s'exagérer la nouveauté, si déjà l'auteur du Génie du Christianisme la résumait d'un mot tout entière, quand il disait que « les mystères du christianismecontiennent les secrets de notre nature»;
et si l'on montrerait aisément qu'elle fait le fond des Sermons de Bossuet et des Pensées de Pascal, mais enfin dont on peut dire, dont il est vrai de dire que les catholiques d'Atnérique ont tiré merveilleusement parti. On la retrouvera dans les écrits du cardinal Gibbons, comme aussi dans presque tous les discours de Mgr Ireland, ou encore dans deux beaux sermons de Mgr Keane, prononcés au Congrès de Chicago, l'un sur Vidée de V Incarnation dans l'histoire, et en Jésus-Christ, et l'autre sur la Relis-ion dernière : the Ultimate Religion. Mais l'expression la plus complète en est peutêtre celle que le Père Hecker a donnée dans une lettre au cardinal Barnabo : « Traitant chaque point de notre doctrine, y dit-il, je considérais tout d'abord à quel besoin de notre nature chaque dogme se rapportait et s'adressait spécialement. Ce besoin une fois découvert, je l'expliquais jusqu'à ce que mes auditeurs fussent pleinement convaincus de son importance. Puis la question se présentait : « Quelle est la religion qui reconnaît cet t( élément ou ce besoin de notre nature, et qui « peut satisfaire ses légitimes exigences? Est- «cele protestantisme?» Lesdonnéesdu protestantisme se trouvaient hostiles ou incomplètes. La religion catholique, alors interrogée, se
trouva reconnaître ce besoin, et ses réponses, appuyées sur l'autorité des saintes Écritures, furent trouvées adéquates et satisfaisantes ^. » Encore une fois, il n'y a rien là de nouveau, et Pascal voulait dire quelque chose de plus, mais il voulait dire aussi cela quand il nous montrait « l'homme plus inconcevable sans le mystère du péché originel, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme w. L'originalité de l'apologétique américaine n'en est pas moins d'avoir comme qui dirait retrouvé l'argument, et de s'en être habilement servi, non seulement pour ébranler la dogmatique protestante, mais encore pour établir l'accord de la vérité catholique avec les exigences et les besoins euxmêmes du siècle. Elley a réussi. Et d'ailleurs, il est possible, il paraît même certain qu'elle a un peu exalté les vertus naturelles de l'homme en général, eldel'Américain en particulier. Les raisons intrinsèques, ou plutôt subjectives, de croire aux vérités de la révélation divine ne sauraient assurément suffire à fonder la certitude objective de la révélation. A vouloir « naturaliser le surnaturel » on risquerait de le faire évanouir. On peut bien a naturaliser » le surnaturel général, on ne « naturalisera »