‹ Questions agricoles d'hier et d'aujourd'huiChapitre 11 sur 51 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La réforme des écoles pratiques d'agriculture et le décret du 19 janvier 1904. — Insuffisance du recrutement des élèves et raisons qui l'expliquent. — Défiance du public- agricole à Tégard de la « théorie » et importance des sacrifices imposés aux parents par l'entretien des élèves dans une école. — Le rapport de Richard (du Cantal) sur les fermes-écoles. La rédaction des programmes. — L'insuffisance des débouchés offerts aux élèves est la vraie cause de l'insuccès relatif des écoles d'agiculture.

Un nouveau décret en date du 19 janvier 1904 vise les réformes à apporter dans l'installation, la direction et l'enseignement de nos Ecoles jyratiques d'Agriculture, Dans un rapport qui accompagne ce décret M. le Ministre de l'Agriculture rappelle et expose très clairement le rôle des écoles pratiques.

« Intermédiaires entre les fermes-écoles qui sont destinées à former de bons ouvriers et contremaîtres agricoles et les écoles nationales d'agriculture dont sont sortis tant d'agronomes, d'agriculteurs et de professeurs distingués, les écoles pratiques d'agriculture sont destinées, dant}

les intentions du législateur, à donner renseignement professionnel agricole aux fils de cultivateurs, propriétaires et fermiers et, en général, aux jeunes gens qui se destinent à la carrière agricole.

« Tandis qu'à la ferme-école renseignement pratique prédomine et qu'à l'école nationale les sciences ont la plus large part, la répartition entre les études théoriques et la pratique est sensiblement égale à l'école pratique d'agriculture.

« Les écoles pratiques s'adressent donc à une catégorie agricole des plus nombreuses et des plus intéressantes, celle des petits et moyens cultivateurs qui constituent la majorité des exploitants du sol et qui est certainement une des plus grandes forces de notre pays. »

Il est clair que les intentions du législateur ont été excellentes et qu'il a eu le dessein de servir les intérêts de la démocratie rurale. C'est à « la majorité des exploitants du sol », aux petits et aux moyens cultivateurs que l'Etat s'adresse aujourd'hui encore en s'efforçant de perfectionner un instrument de progrès dont ils ne paraissent pas comprendre l'utilité puisqu'ils refusent de s'en servir.

L'administration de l'agriculture a pensé que cette indifférence des cultivateurs — pères de famille — pouvait être imputée à un mauvais

choix dans l'emplacement de l'école, à une installation insuffisante, ou bien encore à des défauts d'aptitudes professionnelles de la part des directeurs ou des professeurs.

On s'efforcera désormais de placer les écoles pratiques dans un milieu vraiment agricole, où la préoccupation des choses rurales soit prédominante et où professeurs et élèves puissent avoir constamment sous les yeux des exemples de cultures bien dirigées.

Il est également utile que l'établissement soit situé dans un milieu sain, pourvu d'eau de bonne qualité et en suffisante quantité pour assurer les conditions d'hygiène convenable et pour satisfaire aux besoins de l'école et de l'exploitation. On doit, enfin, chercher à placer l'école près d'une station de chemin de fer qui en facilite l'accès aux élèves ainsi qu'à leurs familles.

Le choix du directeur sera entouré, à l'avenir, des plus sérieuses garanties de façon qu'il soit à même de gagner la confiance et la considération des cultivateurs de la région par la bonne marche qu'il imprimera à son exploitation. Pour atteindre ce but, un concours sur titre sera institué au niinistère de l'Agriculture toutes les fois qu'il y aura lieu de désigner un directeur au choix du ministre.

• L'administration a pensé qu'un certain nombre

de professeurs manquaient de la préparation pédagogique nécessaire pour être en état de donner un enseignement approprié au degré d'instruction de leurs élèves. Dans le dessein d'obvier à cet inconvénient, des épreuves nouvelles seront imposées aux candidats à des chaires de professeurs. Ils auront à subir un premier examen d'admissibilité à un stage pédagogique.

Après l'accomplissement de ce stage, ils devront subir un concours en vuç de l'obtention du certificat d'aptitude à l'enseignement technique dans les écoles pratiques.

Enfin, les traitements des directeurs et des professeurs seront relevés c< au fur et à mesure que les ressources budgétaires le permettront ».

Voilà, certes, un ensemble de mesures très prévoyantes et très sages. Mais pourquoi cette réforme a-t-ellc paru nécessaire; pourquoi c< la majorité des exploitants du sol », les petits et les moyens cultivateurs n'envoient-ils pas leurs fils dans les écoles pratiques?

En réalité, le nombre des élèves n'est pas insignifiant et, à plus forte raison, ne peut-on pas dire qu'il est nul.

Nos écoles pratiques comptent / iOO à / WO élèves et le nombre des diplômes délivrés chaque année est voisin de 400.

c( C'est là, nous dira-t-on, une population sco-

laire trop restreinte par rapport au nombre des cultivateurs. Il y a plus; beaucoup de jeunes gens admis dans les écoles pratiques sont des boursiers de l'Etat et des départements. En réalité, peu de parents consentent à faire quelques sacrifices pour donner à leurs enfants une bonne instruction professionnelle agricole. Les écoles pratiques ne répondent-elles pas à un besoin? sont-elles inutiles? l'enseignement qu'on y donne n'est-il pas approprié aux besoins de ceux qui doivent le recevoir? »

A ces questions suffisamment précises, voici comment on peut répondre :

Tout d'abord, il est, suivant nous, certain que les écoles pratiques sont encore de création trop récente pour qu'on puisse espérer voir les élèves y affluer.

Le public agricole n'est pas encore convaincu de rûtîlité d'un enseignement agricole quel qu'il soit, voilà la vérité. Sans doute, beaucoup d'agriculteurs éclairés ne partagent pas cette opinion. Ceux-ci lisent, s'instruisent, réfléchissent et portent un jugement sur les conditions nouvelles de leur industrie. C'est une élite, et, par suite, une exception. Dans quel milieu doivent précisément se recruter les élèves des écoles pratiques ou des fermes-écoles? Dans la classe des petits fermiers, des métayers, des propriétaires-cultivateurs,

voire même des ouvriers ou domestiques agricoles. Nous comptons, en France, plus de deux millions de propriétaires-cultivateurs, plus diun million de fermiers, et près de 350 000 métayers. Sans doute, c'est là un groupe professionnel très nombreux. Mais combien de métayers ou de petits propriétaires voient clairement les avantages d'un enseignement agricole dont ils n'ont pas été eux-mêmes appelés à recueillir les fruits? Tout enseignement se résume pour eux dans des « théories » et ils en ont peur ! On ne triomphera de ces préjugés qu'après un fort long temps.

Et puis, n'oublions pas qu'il s'agit d'une dépense à faire, et que cette dépense est double. Un père de famille ne doit pas seulement payer le prix de la pension dans une école pratique; il faut encore qu'il se prive des services que peut rendre un j^une homme de quatorze à seize ans ! Dans les familles nombreuses, ces sacrifices devi^ndrstîeïrt considérables. Faudra-t-il, cependant, traiter de façon différente l'aîné et les cadets?

Ces sacrifices dont nous parlons sont, en outre, immédiats, prolongés, réguliers, revenant à échéances fixes. Ils sont donc difficilement supportés. Quels sont, en revanche, les avantages correspondants? Le père de famille ne les voit pas nettement. Eu revenant de Y école son fils sera-t-il un « praticien » plus habile, un travailleur plus

vigoureux, un collaborateur plus soumis et plus respectueux?

Le père de famille ne redoute-t-il pas précisément que son « écolier » ne veuille lui donner des leçons ou discuter ses ordres?

Cependant, Tenfant est parti ; il entre à Técole pratique voisine... ou éloignée, et il y reste jusqu'à seize ou dix-huit ans. Soit. Au retour, nous supposerons encore qu'il revient aider son père. A vingt et un ans c'est le régiment qui l'enlève et le garde trois longues années. Pendant ce temps, le chef de famille reste seul s'il n'a pas d'autre fils avec lui. Ainsi, la période des sacrifices est fort longue. Le cultivateur pauvre songe à cela et il abrège cette période... en gardant son enfant à la maison au lieu de l'envoyer à l'école. S'il consent à s'en priver c'est pour élever, ou, du moins, pout^hauger sa condition sociale. L'école pratiqite ifijjiijrpnd j mais c'est pour en faire plu^ tard un élève d'une école nationale ou de l'Institut agronomique et il faudra qu'on lui trouve c< une place ».

Au besoin, on attendra le moment des élections et le député devra s'intéresser à Tenfant du pays qui a conquis des diplômes. A quoi serviraient, en effet, « ces papiers », si leur possession ne conférait pas le droit d'obtenir une situation?

Nous supposons, en outre, que le père disposé

à faire des sacrifices et à se priver de son fils le place dans une école d'agriculture; mais, en réalité, c'est là une hypothèse très favorable.

Combien de fermiers, de métayers ou de petits propriétaires auront l'ambition ou l'illusion de viser plus haut et de placer leurs fils dans un collège ou une institution pour lui permettre de devenir surnuméraire dans l'administration des contributions directes ou indirectes, ou aspirant surnuméraire ailleurs, etc.! L'école d'agriculture est concurrencée par tous les établissements qui donnent une instruction générale et font briller aux yeux des parents les perspectives d'une situation fixe et officielle.

En résumé, plusieurs raisons expliquent la faiblesse numérique de la population scolaire dans les écoles pratiques d'agriculture.

La défiance naturelle et en quelque sorte instinctive du petit cultivateur à l'égard de tout enseignement agricole; la difficulté de renoncer aux services que peut rendre un enfant depuis le moment où il quitte l'école primaire du village jusqu'à l'époque de son entrée au service militaire; l'importance, et, pour quelques-uns, l'énormité des sacrifices immédiats que suppose l'entretien d'un jeune homme dans une école; l'incertitude des résultats que peut avoir l'instruction professionnelle acquise; l'ambition ou plus

exactement rillusion des pères qui veulent élever la condition sociale de leurs enfants en les détournant de la carrière agricole; telles sont les raisons, bonnes, médiocres ou mauvaises, de Tinsuffisance ou de la difficulté du recrutement des élèves dans les écoles pratiques.

Pour triompher de la résistance des pères de famille et pour réussir à les convaincre, il a fallu leur offrir des bourses. Le nombre de ces dernières paraît considérable lorsqu'on le compare à reffectif total des élèves, et l'on a vu là un danger, une anomalie; d'autres disent un scandale. Il était aisé, nous le croyons, de prévoir qu'en augmentant le nombre des écoles primaires agricoles ou en substituant l'école pratique à la ferme-école on ne modifierait ni les dispositions d'esprit des cultivateurs ni l'état de leur fortune.

Nous avons voulu aller vite et faire grand.

Instruire la démocratie rurale, répandre largement les notions scientifiques d'une application immédiate et d'une grande portée pratique, tels ont été le rêve généreux et la louable intention de ceux qui ont multiplié les établissements d'enseignement agricole. Il se trouve que les agriculteurs auxquels on voulait rendre service n'étaient pas en état de répondre à cet appel. La déconvenue et la désillusion ont été d'autant plus amères que les sacrifices consentis

avaient été plus amples et les espérances plus sincères.

Les déceptions qu'éprouvent quelques personnes en constatant la faiblesse numérique des élèves d'écoles pratiques ne doivent point nous émouvoir outre mesure. Il ne faut pas désespérer et dire que tout est perdu. On pouvait aisément prévoir que beaucoup de petits cultivateurs hésiteraient à envoyer leurs enfants dans des établissements d'enseignement où il leur faudrait payer pension. H y a cinquante ans, lorsque Richard (du Cantal) rédigeait son rapport sur l'enseignement professionnel de Tagriculture, il prévoyait parfaitement que le modeste paysan ne pourrait pas s'imposer des sacrifices pour assurer l'instruction de ses fils. Voici comment il s'exprime à cet égard :

« Le ministre propose de créer successivement une ferme-école dans chacun des arrondissements de la République; et comme ces établissements sont destinés à ne recevoir que des jeunes ouvriers, que des fils de petits cultivateurs, qui n'ont pas les moyens de faire instruire leurs enfants, l'enseignement, comme la pension, le logement et l'entretien seront gratuits. L'Etat payera 175 francs pour chaque enfant qui, par son travail modéré et sagement combiné avec son instruction, indemnisera le directeur de la ferme-

école de l'excédent des frais qu'il pourra occasionner.

« Une allocation de 75 francs par an et par élève sera mise à la disposition du directeur : elle servira à l'entretien du trousseau de l'apprenti ; l'excédent sera versé dans une masse commune e^ répartie entre chaque élève à la fin de chaque année. Elle fournira ainsi, au bout de trois ou quatre ans, un petit pécule à chaque élève sortant.

«... Enfin, une prime de 400 francs sera accordée chaque année à l'élève qui obtiendra le n^ 1 en sortant de l'école. »

Et l'auteur ajoutait :

« Une ferme-école organisée comme nous venons de le voir, et instruisant 33 élèves en moyenne, ne coûtera à l'État que 14 550 francs savoir :

Francs.

Le directeur-professeur 2 400

4 professeurs , 3 500

3^«3élèvesà 250 fr. l'un 8 250

Prime pour le premier élève sortant... 400

Total 14 550

(( Le bénéfice que la République et le progrès y trouveront sera énorme si nous le comparons à la petite dépense qu'il occasionnera! »

Richard (du Cantal) avait donc très bien compris la nécessité de rendre gratuit renseignement agricole, destiné à former de bons praticiens

recrutés dans les familles des plus modestes agriculteurs.

Pourquoi s'étonner aujourd'hui de l'indifférence apparente des pères de famille et de la faiblesse numérique du personnel des écoles pratiques ? Ces établissements ont été substitués aux fermesécoles, et leur organisation peut sembler préférable à certains égards; mais les ressources des cultivateurs n'ont pas augmenté à tel point qu'ils puissent, aujourd'hui, payer aisément la pension de leurs enfants.

Il faudrait au moins compenser ces sacrifices en accordant à certains élèves bien notés et sortant dans les premiers des avantages appréciés.

On avait pensé à une exonération de service militaire. C'est là une charge fort honorable mais très lourde pour les jeunes gens qui doivent demeurer trois ans au régiment. Or, le paragraphe 3 de l'article 23 de la loi du 15 juillet 1889 dispense de deux ans de service « les jeunes gens exerçant les industries d'art qui sont désignés par un jury d'État départemental formé d'ouvriers et de patrons ».

Il est bien permis, sans nulle exagération, d'assimiler l'agriculture à une industrie ; d'autre part, l'avantage que présentent le bon recrutement et l'émulation dans les Écoles pratiques est tout aussi sérieux que celui d'assurer par des faveurs

raisonnables le recrutement et rémulation dans les ateliers d'industrie artistique.

Pourquoi n'assimilerait-on pas les deux ou trois élèves d'écoles pratiques, sortis les premiers, à des jeunes gens exerçant des industries d'art?

Ce serait, au moins, un avantage sérieux et apprécié, qui compenserait les sacrifices imposés aux parents, et attirerait les élèves.

Un vœu dans ce sens a été dernièrement adopté, à l'unanimité, croyons-nous, par le Conseil général du Loir-et-Cher, sur la proposition de M. Prillieux, sénateur, ancien inspecteur général de l'enseignement agricole.

Nous possédons, environ, 14 fermes-écoles et 40 écoles pratiques, soit 54 établissements de cet ordre. A raison de 3 élèves par école et par an, le nombre des dispensés ne s'élèverait qu'à 162.

Cette reforme n'aurait donc pas d'inconvénients appréciables au point de vue militaire et elle contribuerait certainement au peuplement facile des établissements d'enseignement agricole.

Malheureusement la perspective du service uniforme de deux ans et le souci de Tégalité — appliquée quand même à des individualités de valeur sociale inégale — rendent cette réforme d'une application très difficile.

Il a fallu, cependant, faire quelque chose. Faute de pouvoir accuser les agriculteurs qui font valoir

des raisons excellentes ou mauvaises^, mais enfin des raisons à leurs yeux déterminantes , on a accusé les professeurs, les directeurs et les programmes.

L'administration de l'Agriculture s'est émue de ces critiques et a réalisé une réforme très sage évidemment. Elle a eu le dessein d'améliorer le fonctionnement des écoles pratiques. C'est l'objet même du décret dont nous parlions plus haut.

Personne ne saurait nier l'utilité d'un choix réfléchi et éclairé en ce qui concerne le directeur d'une école pratique ou les professeurs chargés de l'enseignement.

Le relèvement des traitements est surtout une mesure excellente parce qu'il permettra de conserver de bons directeurs et de bons maîtres sans qu'ils soient forcés d'aller ailleurs chercher une amélioration de leur situation.

Reste la question des programmes :

A l'heure actuelle la partie scientifique des programmes n'est point trop importante. Prenons comme type l'école pratique de Fontaines (Saôneet-Loire), l'une des meilleures et des mieux dirigées que nous connaissions ^

Voici quels sont les cours professés :

Page 1