‹ Questions agricoles d'hier et d'aujourd'huiChapitre 10 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les professeurs départementaux d'agriculture. — Critiques injustifiées dont ils ont été Tobjet de la part de quelques publicistes ignorants. — Le mode de recrutement. — Le rôle et les fonctions. — Les traitements et les qualités exigées.

Nous nous rappelons avoir lu, il y a quelque temps, un article dans lequel le rôle et la dignité des professeurs départementaux d'agriculture se trouvaient appréciés d'une étrange façon. S'il fallait en croire l'auteur de cet article, un professeur départemental serait un « monsieur » qui recevrait 6 000 francs par an pour dîner chez les fermiers et « se promener » dans les champs.

La définition est générale, de façon à éviter les personnalités. Il ne s'agit pas d'un professeur départemental qui aurait besoin d'un avertissement sévère, mais de tous ses collègues sans exception. Une attaque de ce genre n'est donc qu'une exécution sornmaire; elle nous paraît, d'ailleurs, aussi injuste qu'elle est blessante, et

nous nous faisons un devoir d'apprendre à ceux qui l'ignorent ce que sont les professeurs départementaux d'agriculture dans notre pays. Il nous plaît de substituer la réalité à la légende qu'un publiciste mal informé pourrait contribuer à répandre.

Bien que le peuple français soit le peuple le plus spirituel de la terre, il n'est pas arrivé tout de suite à comprendre que l'on devait enseigner Tagriculture, c'est-à-dire toutes les sciences qui se rattachent à l'exploitation du sol.

Nous avions l'honneur de posséder des écoles de lettres, de peinture, de sculpture, des académies de musique, de déclamation ou de danse bien avant que l'on eût l'idée de fonder quelques établissements destinés à étendre ou à propager les connaissances utiles aux agriculteurs, c'est-àdire aux deux tiers des citoyens français.

Cette lacune fut pourtant comblée, et, depuis 1815 jusqu'en 1870, on établit, avec des succès divers, quelques écoles d'agriculture. Ce furent celles de Roville, que fonda Mathieu de Dombasle (1819); puis celle de Grignon (1828), de Grandjouan (1833), de la Saulsaie (1840) et un assez grand nombre de fermes-écoles destinées à former

des contremaîtres, de bons ouvriers ou à instruire les fils de nos plus modestes cultivateurs. -

Après 1870, cette organisation fut complétée. L'enseignement agricole le plus élevé continua d'être donné dans les écoles nationales d'agriculture qui sont aujourd'hui celles de Montpellier, de Grignon et de Rennes. L'Institut agronomique fut fondé dans le même but et établi à Paris. Quelques-unes des principales fermes-écoles subsistèrent, et de nombreuses écoles pratiques réparties sur tout le territoire de la France furent instituées dans le but de répandre largement l'instruction agricole élémentaire.

Il restait à faire profiter de l'enseignement agricole et des découvertes scientifiques les plus utiles, ceux-là même qui n'avaient pas pu suivre les cours d'une école. Il fallait instruire, conseiller et éclairer le cultivateur sans que ce dernier eût besoin de se déplacer.

Ce conseiller, ce missionnaire agricole, chargé de parcourir les campagnes et d'aider de toutes ses forces à la diffusion des meilleurs procédés, des plus utiles connaissances techniques, ce fut précisément le professeur départemental d'agriculture.

La loi du 16 juin 1879, qui institua les chaires départementales, indiquait ainsi le mode de recrutement et les attributions des titulaires :

« Dans le délai de six ans, à partir de la promulgation de la présente loi, il sera établi une chaire d'agriculture, d'après les règles ci-après dans les départements non dotés déjà de cette institution.

« Les professeurs seront choisis au concours.

c< Le programme du concours sera arrêté par les ministres de l'Agriculture et de l'Instruction publique, après avis des Associations agricoles et du Conseil général du département.

« Les professeurs d'agriculture seront chargés de leçons à l'école normale primaire, aux autres établissements d'instruction publique, s'il y a lieu, et des conférences agricoles dans les différentes communes du département, aux instituteurs et agriculteurs de la région. »

Pour que le public comprenne bien ce qu'est un professeur d'agriculture dans un département et quelles garanties de savoir il doit donner, indiquons, au moins brièvement, les épreuves qu'il subit au moment du concours :

Une première épreuve écrite porte sur des questions d'agriculture, de zootechnie ou d'économie rurale.

Une épreuve pratique porte sur l'analyse chimique et l'emploi du microscope, sur le maniement des machines agricoles, les animaux domestiques, les cultures, les bâtiments ruraux, l'appréciation des terres, l'évaluation des récoltes, etc.

La troisième série d'épreuves comporte deux leçons : 1*" une leçon orale d'une heure au moins, en forme de conférence faite pour des agriculteurs sur un sujet intéressant surtout l'agriculture ou les industries agricoles du département; 2^ une leçon d'une heure au moins sur une question rentrant dans le cadre des études de l'école primaire.

Quant aux connaissances générales exigées des candidats, elles sont aussi variées qu'étendues. Le programme officiel indique les matières suivantes :

Agriculture, engrais et amendements, dessèchements, drainage, irrigations, préparation des terres; machines et instruments, constructions rurales.

Cultures spéciales et plus particulièrement celles qui intéressent la région dont fait partie le département pour lequel le concours est ouvert. — Prairies, herbages....

Zootechnie générale. — Nutrition ; choix et préparation des aliments; rations. Locomotion. — Sélection, croisement, métissage.

Économie et législation rurales; comptabilité agricole.

Applications des sciences naturelles (botanique, zoologie et géologie) et de la chimie à l'agriculture.

Maladies des plantes.

Technologie agricole, tout spécialement, industries agricoles qui existent dans la contrée, telles que sucrerie, distillerie, huilerie, féculerie, fabrication du vin et du cidre, magnanerie, etc.

Arboriculture, viticulture, horticulture, sylviculture (exploitation des bois et cultures forestières spéciales à la région).

Remarquons bien qu'il ne s'agit pas ici d'un programme destiné simplement à éblouir le public. La plupart des candidats aux chaires départementales sont des élèves sortis les premiers de nos grandes écoles d'agriculture ou de l'Institut agronomique et des écoles vétérinaires. Non seulement ils ont très sérieusement étudié toutes les matières du programme dont nous venons de parler; mais encore ils ont suivi, en qualité de stagiaires ou de chef de culture, les travaux de plusieurs exploitations rurales; ils ont été attachés aux laboratoires des écoles nationales ou de l'Institut agronomique.

Enfin, la chaire en vue de laquelle ils prennent part aux épreuves du concours leur est toujours disputée par de nombreux concurrents.

La composition même du jury montre que l'on a pris soin de faire une place très large aux praticiens éclairés dont la compétence en matière agricole estgarantie parle suffrage même de leurs pairs.

Le jury d'examen est, en effet, constitué de la façon suivante :

1° L'inspecteur général d'agriculture;

2° L'inspecteur d'académie ;

3° Un professeur de chimie ou de physique ;

4° Un professeur de sciences naturelles ;

5° Un professeur de l'Ecole vétérinaire ou de l'École de médecine la plus rapprochée ;

6° Trois agriculteurs choisis par la commission départementale parmi les membres des associations agricoles du département, sur des listes dressées par chacune de ces associations ;

7*" Un conseiller général désigné par ses collègues.

La présence de trois agriculteurs dans le jury de concours prouve clairement que Ton a voulu prévenir toute critique portant sur le caractère trop exclusivement théorique des connaissances dont le futur professeur départemental est tenu de faire preuve.

Voici maintenant un candidat pourvu d'une chaire départementale. Que doit-il faire? Que fait-il réellement? Il doit faire et il fait toujours des cours d'agriculture à l'Ecole normale d'instituteurs. On a pensé qu'il fallait donner aux maîtres d'école de nos villages une instruction agricole.

L'intention est excellente ; l'idée a été à la mode. Nous doutons, pour notre part, que l'instituteur communal, qui est fort occupé, puisse rendre de grands services au point de vue de la diffusion des connaissances agricoles.

En revanche, il est bien certain que les cours d'agriculture suivis par lui à l'Ecole normale ont au moins l'avantage de compléter son instruction.

Quoi qu'il en soit, le professeur départemental

est tenu de faire environ 45 leçons à ses élèves instituteurs durant le semestre d'hiver. C'est là, en réalité, une tâche très facile à remplir.

Il en est tout autrement pour les conférences agricoles dans les campagnes* Le choix des sujets à traiter exige une connaissance approfondie et toujours difficile de la production agricole dans les communes où le professeur se rendra. Il faut que le conférencier réponde à une préoccupation des cultivateurs, leur parle un langage clair, simple, aisé à comprendre pour tous les auditeurs. n doit mettre l'exemple à côté du précepte, se transporter fréquemment dans les champs, se servir d'un instrument, exécuter, au besoin, l'opération qu'il a décrite, comme la taille de la vigne, le greffage, etc.

Encore est-ce là seulement le rôle officiel du professeur tel qu'il lui est tracé à l'avance. En fait, son influence s'exerce surtout par des visites qu'il est sollicité de rendre quand on fait appel à lui pour profiter de ses conseils. Lors de ses tournées agricoles, le professeur d'agriculture ne se borne donc point à prononcer quelques harangues banales sur les progrès de l'agriculture. Avant ou après chaque conférence on vient causer avec lui; on l'interroge, on lui demande des renseignements et des avis sur l'emploi et sur le prix d'un engrais, sur l'achat d'un instrument, sur la maladie d'une

plante ou d'un animal. Il y a plus, notre agronome doit se transporter sur le champ qu'on lui demande de voir, dans la vigne qu'il faut traiter, près de l'instrument dont il doit expliquer le mécanisme, et ces causeries, ces petites conférences pratiques sont encore plus utiles que la conférence prévue par le programme officiel.

En outre, un professeur départemental reçoit chaque jour une foule de lettres; il doit répondre aux questions les plus variées et parfois les plus bizarres. Consulté par son préfet et obligé de rédiger des rapports sur des sujets d'un intérêt agricole général, interrogé sur Fétat des récoltes, sur leur abondance et leur extension, chargé de surveiller, en outre, des champs d'expériences ou de démonstration, des pépinières départementales, etc., un professeur d'agriculture a une existence de travail continuel. La politique, qui se glisse partout, rend parfois sa situation difficile. Il ne doit point aller trop souvent chez M. Z... qui est réactionnaire, ni manquer de complaisance à l'égard de M. X... qui est radical. Il lui faut même parfois satisfaire un Conseil général et un préfet dont les opinions politiques sont différentes !

Quels sont les appointements de ces hommes distingués et dévoués auxquels on demande tant de savoir, d'activité, de désintéressement et même de tact politique?

Les professeurs départementaux sont divisés en quatre classes dont les traitements sont :

Francs.

1" classe 4500

N. B. — La première nomination est toujours faite à la 4* classe (3 000 fr.). — L'élévation d'une classe à la classe supérieure ne peut avoir lieu qu'après trois années d'exercice au moins!

Un jeune homme débutant à vingt-cinq ans dans cette carrière, — et il ne peut pas débuter plus tôt, — obtiendra seulement à trente-quatre ans la l'*' classe, en supposant que son avancement n'ait pas été retardé. En fait, jamais pareille faveur ne lui est accordée : c'est entre trente-cinq ou quarante ans qu'il arrive à obtenir ce traitement maximum de 4 500 francs soumis à la retenue de 5 p. 100 et réduit par conséquent à 4 275 francs, ou 356 francs par mois, après douze ou quinze ans de travail! Sans doute, les « frais de tournée » alloués par le Conseil général avec plus ou moins de parcimonie paraissent augmenter ce chiffre; mais ils sont absorbés fort souvent, en grande partie, par les dépenses qu'occasionnent les déplacements et la correspondance.

A défaut de la fortune à laquelle ils ne peuvent

OUESTIOlfS AOniCOLES. 3

prétendre, il serait au moins équitable qu'on accordât aux professeurs départementaux l'estime et la considération qu'ils méritent. Ceux qui les connaissent vraiment, — et nous sommes de ceux-là, — n'hésiteront jamais à affirmer qu'on les calomnie quand on soutient que ce sont des c( messieurs » gagnant 6 000 francs par an pour dîner chez les fermiers et se promener dans les champs.

Il est bon que le public fasse justice de ces erreurs, et nous avons écrit ces lignes pour l'éclairer, sans souci des inimitiés que nous vaudra cette hardiesse.

BIBLIOGRAPHIE

Loi du 16 juin 1879 et circulaires ministérielles relatives aux professeurs départementaux d'agriculture. Rapport sur TEnseigneraent agricole en France. Paris, imprimerie Nationale, 1894.

Page 1