COMMENT COLONISER
vingt ans. Attendons ; le temps est le facteur indispensable à toute œuvre un peu grande. La colonisation romaine en Afrique a demandé deux siècles. Les Anglais ont mis plus de cent ans à organiser leur empire colonial.
Nous ne savons pas encore coloniser parce que notre domaine asiatique et africain date d'hier. Nous n'avions ni plan d'ensemble, ni traditions, ni connaissances des hommes et des choses.
On n'improvise rien en ce monde, si ce n'est des sottises. La côte occidentale d'Afrique vient d'être conquise. Le Tonkin et l'Annam sont pacifiés depuis dix ou douze ans. Et l'on nous reproche de ne pas avoir administré, fouillé, cultivé tous ces pays ; de ne pas y avoir installé des usines, des exploitations agricoles, des comptoirs commerciaux aussi nombreux que les magasins de Paris ou de Lyon !
Quelle aberration! Faites-nous crédit; et en attendant, informez-vous. Voyez quel développepement ont pris des centres comme Saigon ou Hanoï depuis quinze ans; visitez nos colonies avant d'en médire et de nous dire dédaigneusement : « Vous ne savez pas coloniser. » — Attendons, parce qu'il faut faire tout à la fois Téducation du colon et celle du Français de la Métropole. , — C'est même le Français de France qu'il est plus difficile d'instruire, d'attirer, de convaincre^
de rendre bon colon. — Je plaisante, sans doute, en parlant du Français de France qui doit être bon colon. — Nullement. Tout est là, au contraire. — Le colon colonisant qui va en Indo-Chine, au Congo ou à Madagascar, ne peut rien s'il n'a pas derrière lui — en France — des hommes, des capitalistes qui ont étudié une affaire, qui l'ont préparée, organisée, rendue viable en fournissant des ressources. On ne fait rien dans les colonies sans argent. C'est le colon de France qui est chargé de le fournir et de l'exposer à bon escient, c'est-à-dire après avoir prévu tout ce qu'on peut prévoir pour en assurer le succès.
Envoyer aux colonies des hommes sans ressources, c'est une pure folie. Tout est à faire dans un pays neuf. Le capital est aussi indispensable que l'homme.
Le Français de France, qui fournit le capital et fonde une entreprise bien étudiée est aussi utile que le colon qui émigré. Mais il faut précisément trouver les colonisateurs instruits des choses coloniales ; il faut qu'ils aient eu le temps de faire leur éducation et d'assurer le succès d'une colonie parce qu'ils auront fourni l'instrument sans lequel on ne fait rien : l'argent.
Eh bien ! l'éducation du Français qui fait de la colonisation est longue parce qu'elle est difficile. L'œuvre est à peine commencée. Attendons.
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Mais on nous dit encore : « Vous avez des colonies et pas de colons! » Je pourrais répéter le mot de tout à l'heure : Attendons. Mais il y a mieux à dire. Le public ignore les réalités coloniales, et cela est naturel; on ne les lui a jamais enseignées. — Les voici. A part l'Algérie et la Tunisie, toutes nos colonies sont placées dans la zone tropicale. C'est un mot? Non, c'est toute une révélation pour ceux qui ont vécu dans ces pays, ne serait-ce que six mois.
Ce mot « tropicale » signifie que le climat interdit à l'Européen, sous peine de maladie ou de mort, de se livrer à un effort physique, à un travail prolongé. Le colon ne peut et ne doit être qu'un directeur, un chef, un ingénieur ayant à sa disposition les connaissances scientifiques, commerciales, techniques de l'Européen intelligent et se servant de l'indigène comme travailleur manuel.
Dans ces conditions, le nombre des colons se réduit à celui que représente chez nous le personnel de patrons, de contremaîtres, de directeurs ou d'ingénieurs.
Embarquer des Français ou des familles françaises pour leur faire cultiver le sol de l'Annam, du Tonkin, du Congo où de Madagascar, c'est une impossibilité — ou une folie criminelle.
Il ne peut donc y avoir, dans nos principales colonies asiatiques ou africaines, que des colons
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en petit nombre, actifs, instruits, bien pourvus de capitaux. Nous ne pouvons avoir que des chefs, quelques sous-officiers, et c'est tout.
Il est donc inutile de rêver le peuplement de nos colonies tropicales par des Français, et surtout par de pauvres diables dont la métropole' voudrait se délivrer — par philanthropie — pour faire leur bonheur en les envoyant devenir millionnaires au delà des mers. — C'est une erreur, résultat d'une ignorance complète des conditions possibles de la colonisation dans des pays où l'indigène est parfois si nombreux qu'il est obligé d'émigrer.
Peu de colons : une élite; beaucoup de capitaux bien employés après une étude attentive des entreprises possibles parce que lucratives. C'est tout le programme colonial en deux lignes. Mais ne cherchons pas à peupler nos colonies.
« Tous nos colons sont fonctionnaires. » C'est le sujet d'une pièce amusante. Vous n'attendez pas de moi que j'en fasse l'analyse.
C'est entendu, nous avons des fonctionnaires aux colonies et cela est fort naturel parce qu'on ne peut pas s'en passer; pas plus qu'en France d'ailleurs.
Il faut administrer les populations indigènes ; il faut assurer la marche des services publics : les travaux publics, les finances, les postes, les tribu-