CHAPITRE VII
Le professeur Sanson et son œuvre.
Les questions zootechniques.
L'homme dont nous venons d'écrire le nom en tête de ce chapitre a eu des idées neuves et justes en matière d'économie rurale. Sa mort récente nous fait un devoir de rappeler le mérite de son œuvre en ce qui touche plus spécialement les doctrines économiques, seules questions qui soient de notre compétence.
Le professeur Sanson a le premier — ou l'un des premiers tout au moins — compris et exposé clairement le rôle économique des animaux domestiques considérés comme des producteurs de richesse et des agents créant des valeurs.
Avant lui, les agronomes considéraient le bétail comme un « mal nécessaire », selon l'expression
consacrée. A leurs yeux, la présence des animaux de trait ou de rente dans une exploitation rurale était simplement justifiée parla nécessité d'utiliser des moteurs animés ou de produire du fumier, seul engrais dont la valeur fertilisante fût bien connue. On n'avait pas compris et constaté que l'animal transforme des aliments et leur donne ainsi une valeur supérieure à celle qu'ils auraient acquise si on les avait vendus.
Les méthodes de comptabilité en usage dans quelques domaines paraissaient donner raison aux partisans de la doctrine en vertu de laquelle le bétail passait pour un « mal nécessaire ». Les comptes spéciaux de culture, établis par certains agronomes, évaluaient d'une façon très arbitraire le débit et le crédit du compte bétail. En élevant le prix des matières végétales consommées par les animaux (acheteurs fictifs), on faisait habituellement perdre le compte bétail pour grossir fictivem ent les gains des cultures. La conséquence logique de ces calculs eût été la réduction ou la suppression du bétail ; mais l'on se heurtait alors à une difficulté, ou plutôt à une impossibilité, celle de cultiver sans avoir des animaux de trait ou sans posséder les troupeaux qui produisaient le fumier dont l'on ne pouvait se passer. — Le bétail, en définitive, était donc un mal, puisque la comptabilité démontrait que son compte était
en perte; mais ce mal était nécessaire, puisque l'on ne pouvait réussir à cultiver sans animaux.
« Aujourd'hui, dit avec raison M. Sanson, il est reconnu que le bétail est en perte seulement quand il est mal exploité , et que , de plus , son exploitation, conforme aux enseignements de la zootechnie scientifique, est partout la source la plus certaine des profits agricoles *. »
Cette conclusion n'est que la conséquence des observations faites avec soin en comparant à la valeur marchande ordinaire des produits végétaux consommés, celle que le bétail leur a fait acquérir en les transformant. Il y a là une idée très intéressante sur laquelle il est bon d'insister comme le fait l'auteur lui-même.
Le compte d'exploitation des machines animales a un débit et un crédit comme les comptes de commerce quelconques. Il ne diffère de ces derniers que par les éléments constituants du débit et par son mode de clôture. Le compte commmercial se clôt par une balance qui le constitue finalement débiteur ou créditeur, selon que la somme des crédits l'emporte sur celle des débits, ou celle des débits sur la somme des crédits. Celui des machines animales ne peut pas se balancer de la sorte, ses deux parties n'étant pas constituées d'unités du
1. Traité de zootechnie y 4° éd., t. I, p. 7, à la Librairie agricole, 26, rue Jacob*
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même ordre. Dans ce compte, le crédit détermine, par sa qualité de commune mesure, la valeur des principaux éléments du débit.
Ce débit se compose des quantités de matières alimentaires ou matières premières consommées par l'animal pour son entretien ou pour le fonctionnement de ses organes producteurs, plus, des sommes d'argent qu'il a fallu payer pour les frais quelconques qu'il a occasionnés. Le crédit est composé des sommes encaissées par la vente de ces produits. La puissance productrice de l'animal, considéré comme machine à transformation, sera exactement mesurée par la valeur donnée à ses aliments, valeur représentée par la somme de son crédit, moins les frais portés à son débit. De deux machines animales de même espèce ayant consommé les mêmes aliments et occasionné les mêmes frais, la plus puissante ou la meilleure, la plus avantageuse à exploiter sera celle dont le crédit atteindra la plus forte somme, ou bien, si l'alimentation ou les frais ont été différents, celle dont le crédit fera ressortir, pour l'unité alimentaire, la valeur la plus élevée.
Pour préciser davantage, donnons un modèle de la comptabilité dont il s'agit, par exemple pour une vache produisant du lait :
Compte de la vache N... pendant le mois de janvier.
Débit. Crédit.
Foin de luzerne 55^800 248 litres de lait
Betteraves 270 vendu à raison de
Paille d'avoine 62 fr. 70 le litre. . 17.3'%60
Remoulages 43 ,400
Salaire du vacher. . . 4'',33 A déduire :
Entretien et intérêt
de rétable » 50 Total des frais 51 ,95
Frais de vente du lait 47,12 Reste 121" 65
Total des frais... 51'%95 *
« Dans cet exemple, qui n'a rien de fictif, car il est tiré de l'une des exploitations des environs de Paris qui vendent du lait de pureté garantie, il est clair que la vache N... a donné une valeur totale de 121,65 à l'ensemble des matières alimentaires portées au débit de son compte. Toutes celles de la vacherie dont elle fait partie ont reçu la même ration durant le même mois et elles ont occasionné les mêmes frais, leur lait a été vendu le même prix. Leur compte ayant été établi de même permet donc de comparer avec la plus grande facilité leur valeur industrielle, puisque celle-ci se mesure exactement par la valeur même des crédits respectifs, qui est le but de l'exploitation.
« Mais, dans l'état actuel de la science, nous sommes en mesure d'aller plus loin. Ce que nous venons de voir permet de déterminer avec certitude la valeur moyenne donnée par les machines animales à leur ration journalière, qui,
dans le cas que nous avons pris pour exemple, en admettant que la vache ne produise que du lait, ressortirait à 121 fr. 65 : 31 =3 fr. 92. Nous avons le moyen d'établir la répartition de cette valeur entre les divers aliments composants de la ration, au prorata de la part que chacun d'eux a prise à la production. Ce moyen sera indiqué à sa place, quand nous aurons étudié la physiologie de la digestion à laquelle il se rapporte. // nous met en état de contrôler, par la comptabilité , la valeur relative des combinaisons nombreuses auxquelles se prêtent les diverses matières alimentaires de même ordre, pour la composition des rations,
« Nous pouvons ainsi, en connaissance de cause, donner la préférence, soit pour les cultiver, soit pour les acheter, à celles auxquelles les animaux, en les transformant, donnent la plus grande valeur. »
La comptabilité zootechnique, on le voit, fait donc acquérir aux opérations dont le bétail des fermes est l'objet un caractère de précision scientifique qui lui manquait complètement. Ces opérations ne peuvent être sans elle jugées d'une manière exacte. En les considérant en bloc dans le compte de caisse de l'exploitation, ainsi que quelques-uns le préconisent comme suffisant, un par genre d'animaux, à l'aide d'évaluations arbitraires, comme cela se pratique, il est impossible,
de l'une ou de l'autre sorte, de trouver un contrôle pour les solutions particulières du problème zootechnique tel qu'il doit être posé. Ce contrôle est au, contraire facile par le procédé que nous venons d'exposer.
En effet, le critérium de la solution est tout entier dans la valeur donnée aux aliments pour l'exploitation de la machine animale. Celle-ci transforme les aliments qui ont ou qui n'ont pas cours sur le marché. Parmi ces aliments, il en est qui pourraient indéfiniment être vendus sur le marché en nature ou livrés au bétail, d'autres pour lesquels l'option n'est point admissible. Quoi qu'il en soit, la valeur que le travail de transformation a fait acquérir dans le cas considéré a toujours un point de comparaison. Ce point est pour les uns le prix d'achat, ou le prix de vente possible sur le marché; pour les autres, la valeur donnée au produit de l'hectare cultivé.
Si cet hectare cultivé en fourrages a produit, après leur consommation par le bétail, une valeur de l 000 francs tandis qu'il n'en aurait produit qu'une de 900 francs avec une récolte vendue directement, la solution zootechnique est évidemment bonne. De même si, comme dans le cas de notre exemple, les remoulages achetés 16 francs les 100 kilogrammes ont été vendus, sous forme de lait, 19 francs, les betteraves 21 fr. 20 les 1 000 kilo-