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grammes, le foin de luzerne 110 francs les 500 kilogrammes, il est clair que, en faisant consommer par des vaches, dans les conditions où il opère, le foin de luzerne produit par sa ferme, à quelques lieues de Paris, Tagriculteur en question a mieux agi que s'il avait, comme la plupart de ses confrères, fait conduire ce foin sur le marché de la capitale pour le vendre au cours de 75 francs ; il a gagné 60 p. 100.

Les solutions zootechniques se jugent donc en les comparant, soit avec le cours des denrées végétales sur le marché, soit avec le produit des diverses cultures, ou bien par comparaison des diverses valeurs créées par les machines animales de même espèce ou d'espèces différentes. Leur appréciation est donc exclusivement du ressort de la comptabilité. En dehors de celle-ci, le jugement ne peut avoir aucune base solide.

Toutes les idées exprimées plus haut ont la plus grande valeur au point de vue du rôle que doit jouer le bétail dans les exploitations rurales, et le professeur Sanson a eu le rare mérite de les développer le premier, d'en voir clairement et d'en montrer la haute portée.

On remarquera que l'auteur est conduit à con-

sidérer le fumier produit par les animaux comme un résidu industriel et non pas comme une matière fabriquée à laquelle on attribue une valeur et un prix de revient. Non seulement le bétail bien exploité doit fournir gratuitement ce résidu, mais encore il doit donner un bénéfice correspondant à une valeur créée au moyen de la transformation des aliments.

L'essentiel, comme le remarque avec raison M. Sanson, c'est d'exploiter des machines animales bien construites, c'est-à-dire bien adaptées au milieu dans lequel elles doivent vivre et propres au genre de service qu'on attend d'elles, puis de les nourrir en leur fournissant des rations alimentaires combinées de façon à obtenir la valeur la plus élevée possible pour chacun des éléments qui les constituent.

Cette adaptation du bétail au milieu dans lequel il doit vivre fait écarter immédiatement l'idée d'une race ou d'un type supérieurs à tous les autres, et qu'on devrait substituer partout aux individus ou aux races existantes dans une région déterminée.

M. Sanson cite un exemple entre cent de cette influence du milieu à propos des vaches laitières. ^ « Nul doute, dit-il, que, sur le mont Righi, par exemple, la vache la plus capable des polders de la Hollande septentrionale ne se montrât infé-

rieure à la vache suisse de capacité moyenne. Le transport des vaches hollandaises les plus puissantes dans les régions méridionales à climat sec a montré bien des fois que la valeur des machines laitières est essentiellement dépendante des circonstances climatériques. »

Dans son Traité de zootechnie désormais classique, M. Sanson consacre un chapitre très important à la Précocité^ c'est-à-dire au développement rapide des sujets qui parviennent à l'état adulte bien avant l'âge habituel.

Les animaux dont l'élevage a pour objet l'utilisation comme viande de boucherie restent donc ou peuvent rester bien moins longtemps à la ferme, et le capital qu'ils représentent peut être réalisé plus vite, tout en devenant maximum.

Le poids des animaux précoces atteint, en effet, le chiffre le plus élevé auquel il puisse monter longtemps avant le moment qu'il eût fallu attendre avec des sujets ordinaires. Il y a là un profit réel pour l'éleveur, et ce profit correspond au rôle que joue d'une façon plus parfaite la machine animale considérée comme créatrice de valeur durant la période de son développement.

La précocité n'est pas, d'ailleurs, le privilège d'une race spéciale; elle est due simplement à la continuité d'une alimentation riche et digestible au maximum.

Cette question présente, à un autre point de vue, un intérêt considérable lorsqu'il s'agit notamment d'interpréter les résultats d'une statistique agricole.

La réduction du nombre de certains animaux, comme les moutons, par exemple, paraît être le signe d'une décadence de l'élevage. C'est le phénomène de la dépécoration dont on a très souvent parlé à propos de la diminution de nos troupeaux d'ovidés. — Il y a là une erreur ou une exagération. Grâce à l'amélioration des variétés exploitées et de l'alimentation, nous sommes arrivés, le plus souvent, à élever des animaux précoces. On peut donc les abattre plus jeunes et obtenir ainsi le même nombre de têtes d'animaux destinés à la boucherie avec des effectifs réduits. La quantité de viande destinée à la consommation reste la même, bien que le nombre des individus nourris dans les fermes ait diminué. Il y a plus. L'accroissement en poids vif par tête accompagnant ordinairement la précocité, nous pouvons aujourd'hui produire plus de viande de mouton qu'il y a trente ans, bien que le nombre total des animaux recensés par la statistique ait subi une réduction.

Le professeur Sanson a également exposé une théorie du plus grand intérêt qui se rapporte à une fonction économique du bétail, celle qui consiste à créer des valeurs, non seulement en donnant des produits, mais encore en augmentant de valeur jusqu'à l'âge adulte.

Voici l'exposé de cette théorie à la fois exacte et ingénieuse :

« La machine animale se construit elle-même avec ses propres matières alimentaires, et elle est capable de travailler et de donner un produit bien avant l'achèvement de sa construction. Son temps d'existence, comme capital et comme instrument de production, se divise naturellement en deux périodes bien distinctes, qui correspondent à la marche normale des phénomènes biologiques.

Durant la première, qui est la période de croissance, ou période de la construction de la machine, la valeur de celle-ci va sans cesse augmentant] elle crée du capital en même temps qu'elle donne du revenu ou du produit. Durant la seconde» qui est celle de la décrépitude naturelle, elle en consomme, diminuant progressivement de valeur, comme la machine brute. Dans cette période, elle doit, elle aussi, être entretenue et

amortie. L'existence de l'être vivant peut être représentée par un diagramme dont la première partie, de longueur variable, est constamment ascendante suivie ou non d'un plateau culminant, et la seconde normalement toujours plus longue, descend jusqu'à la mort. Le point culminant correspond au maximum de valeur commerciale pour la machine animale, parce qu'il correspond aussi au maximum de puissance productrice.

« L'exposé de ces faits met en évidence, entre les deux sortes de machines, une différence capitale. Il montre que les machines animales peuvent être exploitées sans qu'il soit nécessaire d'amortir leur valeur, et même, de plus, durant que cette valeur augmente, que leur exploitation peut avoir pour conséquence, non seulement une création de revenus, comme dans le cas des matières brutes, mais, en outre, une création de capital, que le crédit du compte de cette exploitation peut s'alimenter à deux sources au lieu d'une, en même temps que disparaît du débit la prime d'amortissement. Il suffit pour cela que cette exploitation soit bornée au temps de leur période de croissance. »

Voici maintenant des exemples :

Les cultivateurs de la Saintonge et du Poitou, par exemple, achètent de jeunes taurillons venant de l'Auvergne. U les font bistourner, puis ils les

dressent au joug. Vers deux ans, ils les vendent par paires, ainsi dressés, à d'autres petits cultivateurs, auxquels ces jeunes boeufs suffisent pour exécuter leurs travaux de culture. Ceux-ci les soignent bien, et, Tannée suivante, ils les vendent à leur tour, avec un fort bénéfice, à d'autres cultivateurs ayant besoin d'un attelage plus fort.

Cela se renouvelle ainsi chaque année, jusqu'à ce que la paire de bœufs arrive aux mains de l'engraisseur, qui en donne alors le plus fort prix. C'est ce qui a lieu quand, au plus tard, l'âge de cinq ans est à peine atteint. A leur arrivée d'Auvergne, ces animaux ont été payés généralement 300 francs la paire. L'engraisseur les paye 1 500 francs au moins. La force motrice nécessaire pour l'exécution des travaux de culture durant quatre années environ a été obtenue, et il a été créé dans le même temps une valeur de 1 500 — 300 = 1 200 francs, répartie entre les diverses mains par lesquelles la paire de bœufs a

L'aptitude motrice chez ces jeunes bœiifs est relativement faible, et, du reste, on s'applique à à ne point l'utiliser en totalité, au profit de la création du capital, qui se trouve être la fonction économique prédominante. Néanmoins, le service de cette aptitude est obtenu dans les meilleures conditions, puisqu'il n'occasionne évidemment

aucune dépense, le capital créé étant plus que suffisant pour compenser les frais d'alimentation.

Ce capital se présente ici sous la forme de viande. Voyons ce qu'il serait, dans les mêmes conditions avec une aptitude étroitement spécialisée. Nous en avons des exemples nombreux dans le département de la Mayenne, où l'on produit des bœufs spécialisés, qui sont achetés entre Tâge de trente mois et celui de trois ans, par des engraisseurs de Normandie et du Nord. A cet âge, ils pèsent en moyenne 600 kilogrammes.

Leur valeur est de 540 francs. On a créé ainsi par année une valeur moyenne de 180 francs, tandis que, dans le cas des bœufs auvergnats travailleurs, cette valeur n'est que de 150 francs. Mais, dans ce dernier cas, on a obtenu sans frais la force motrice qu'exige la culture du sol, tandis que, dans l'autre, il a fallu la payer en nourrissant et en amortissant un bœuf nantais spécialisé comme travailleur, dont la dépense annuelle ne peut être évaluée à moins de 280 francs*. Ce prix, comme on le voit, est bien supérieur à la valeur créée.

Il est tout aussi facile de démontrer que la vache la plus forte laitière, donnant le plus fort

i. A raison de 10 kilogr. de foin ou de leur équivalent par jour, ou 3 650 kilogr. par an, dont le prix courant est de 40 à 45 fr. les 500 kilogr.

rendement, et qui est, par conséquent, la plus spécialisée, n'est pas nécessairement celle qut, dans l'exploitation agricole, donne le plus grand profit.

Supposons une vache arrivée à son maximum d'aptitude qui se présente lorsqu'elle a fait son troisième veau, c'est-à-dire lorsqu'elle a terminé sa croissance. Admettons un rendement annuel de 3 600 litres de lait, qui peut être considéré comme très fort, sa valeur commerciale alors n'est pas moindre de 700 francs. A la fin de son année de lactation, cette valeur n'aura pas diminué de moins de 50 francs. Au prix de 20 centimes le litre de lait, son produit sera de 3600 X 0,20 = 720 francs dont il faudra soustraire sa moinsvalue. Le produit net sera donc 670 francs.

La même vache, exploitée après la naissance de son deuxième veau, n'aurait donné qu'un rendement annuel de 3 000 litres ; mais alors sa valeur commerciale n'aurait été que de 600 francs. Au même prix par litre, son produit annuel en lait n'aurait été que de 3 000x0,20 = 600 francs, mais à ce produit, il faudrait ajouter la plusvalue commerciale acquise durant l'année, soit 100 francs, ce qui porterait le produit total de son exploitation à 700 francs, soit 30 francs de plus que dans le premier cas.

Il est également intéressant de noter la très curieuse division du travail qui s'observe dans

Tindustrie agricole. Observateur consciencieux et perspicace, le professeur Sanson nous parle des nombreuses migrations du bétail passant de province en province pour y remplir des rôles différents. Le jeune animal vendu à huit ou dix mois est ensuite élevé et utilisé dans une autre région ; il passe ultérieurement dans d'autres exploitations pour y servir de moteur, subir l'opération de Tengraissement, et terminer ses jours à l'abattoir, très loin de son pays d'origine. Cette division du travail est imposée par la nature des choses, c'est-à-dire par les aptitudes culturales des sols et la variété des travaux qui y correspondent. Elle suppose un chiffre énorme de transactions à peine soupçonnées du public et de beaucoup d'économistes aux yeux desquels la division du travail reste précisément le privilège de l'industrie.

Signalons, avant de terminer, un chapitre particulièrement utile à méditer, qui se rapporte aux conditions économiques de la production de la viande. L'auteur constate justement que le prix de cette marchandise n'a pas subi la même baisse que les produits végétaux. Il en conclut que, étant donné la richesse naturelle de notre sol, toutes les conditions sont en notre faveur pour le développement de notre production animale. Il serait donc facile de passer de la condition de pays im-

portateur à celle de pays exportateur. « Notre sol et nos conditions climatériques se prêteraient, dit-il, à ce que nous puissions doubler notre production bovine annuelle. »

L'auteur croit même pouvoir affirmer que le développement de la consommation de la viande est le plus sûr remède à l'alcoolisme. Voici comment il s'explique, à cet égard :

« La viande, dit-il, est pour l'homme l'aliment de force par excellence. Quand on compare la somme de travail moyen journalier que fournit un ouvrier des villes ou de l'industrie à celle qui est obtenue d'un ouvrier rural ou de l'agriculture, ces deux sommes sont entre elles sensiblement différentes comme celles qui se rapportent à la consommation de la viande. Et, cependant, cet ouvrier des villes ne rend pas, en moyenne, à beaucoup près, ce qu'il pourrait rendre d'après son poids... C'est que, dans l'état des choses sa consommation journalière est encore loin de répondre à son aptitude digestive...

« Le jeune ouvrier qui travaille avec ardeur sent bientôt ses forces s'épuiser, parce que son alimentation, insuffisamment riche, ne lui a pas permis d'emmagasiner dans ses muscles l'énergie nécessaire pour couvrir la dépense qu'il en fait. Il cherche dans l'eau-de-vie un excitant qui lui donne du cœur...

« La vraie solution serait de nous affranchir de toutes les taxes qui pèsent lourdement sur les travailleurs et ont pour effet de les mettre dans l'impossibilité de prélever sur leur salaire de quoi se procurer les subsistances qui ont évidemment leurs préférences. La vraie solution serait de faire disparaître toutes les entraves qui s'opposent à l'accroissement rapide de la consommation de la viande, par laquelle s'accuse invariablement partout la première manifestation de l'aisance.. . »

Nous faisons, bien entendu, les plus expresses réserves au sujet de cette théorie. Il nous semble, tout d'abord, que l'ouvrier agirait sagement en consacrant à l'achat d'une portion de viande la somme très élevée qu'il échange contre les petits verres traditionnels. — Le vœu très généreux et très raisonnable de M. Sanson ne serait-il pas en partie réalisé?

"Mais ce sont là des objections trop longues à exposer. La pensée de l'auteur n'en reste pas moins très frappante et très curieuse. Il était utile de la signaler,, et elle ne saurait diminuer en rien le mérite du bel ouvrage que l'auteur a consacré à l'étude de notre production animale. Son nom restera attaché de la façon la plus honorable à cette science zootechnique qu'il a pour ainsi dire créée à force desavoir et d'observation pénétrante.

Le Traité de zootechnie de M. Sanson devrait être lu et médité par tous les agriculteurs.

BIBLIOGRAPHIE

Traité de zootechnie^ par André Sanson, professeur à TÉcoIe de Grignon, 4* éd., à la Librairie agricole de la Maison rustique ^ 26, rue Jacob, Paris, 5 vol.

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