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CHAPITRE XI

La hausse du blé en 1903 et les prétendus agissements de la spéculation. — Causes réelles de cette hausse qui ne pouvait être de longue durée. — La hausse de la farine et du pain. — La réforme de la législation douanière et l'abaissement des droits sur le blé. — Hausse possible des prix et diminution du pouvoir d'achat de For. — Accroissement rapide de la production du métal Jaune.

La récolte de froment obtenue en 1903 a été très considérable. Elle s'est élevée en France à 128 millions 700 000 hectolitres. C'est la plus belle moisson que Ton ait jamais constatée dans notre pays. On a vu, cependant, les cours monter rapidement à partir du mois d'avril et atteindre un maximum en mai, juin, et même juillet à la veille de cette extraordinaire moisson. Quelques personnes se sont étonnées de ce mouvement de hausse et n'ont pas hésité à accuser la spéculation de ravoir provoqué. Que faut-il penser de cette hypothèse; devons-nous l'accepter sans discussion, ou bien peut-on assigner à la hausse qui s'est produite des causes toutes différentes ? C'est ce que nous allons nous demander.

Voici, tout d'abord, quelles ont été les variations du cours des froments de première qualité sur le marché de Paris pendant le premier semestre de 1903 :

Prix des 100 kUogr.

Fr. c. Fr. c.

Janvier 22 00 Mai 24 60

Février 23 10 Juin 24 60

Mars 22 80 Juillet 24 60

Avril 24 30

La hausse est visible, notable, et persistante.

Peut-on admettre que l'insuffisance de la récolte précédente — celle de 1902 — ait provoqué ce renchérissement? Il nous est impossible de l'admettre. Cette récolte s'est élevée, en effet, à 115 millions d'hectolitres d'après les évaluations officielles, et ce chiffre reste supérieur à la moyenne des dix dernières années. D'ailleurs, le cours du blé ne subit pas de hausse à Paris à partir du mois d'août 1902; c'est ce que prouvent les chiffres suivants empruntés, comme les précédents, aux mercuriales du Syndicat général des grains et farines à la Bourse de Paris :

Prix des 100 kilogr. de froment (1" qualité), en 1902.

Fr. c. Fr. c.

Juillet 23 80 Octobre 21 30

Août 21 90 Novembre 21 20

Septembre 20 40 Décembre 21 00

Les cours restent donc stationnaires ; ils ne sont

pas élevés et rien ne révèle des craintes relatives à l'insuffisance de notre approvisionnement.

Voyons-nous se constituer des stocks importants qui pourront un jour attester les visées de la spéculation et le projet de « décréter » la hausse pendant les premiers mois de 1903 pour écouler avec un gros profit les grains ainsi « accaparés »?

Voici les quantités officiellement déclarées et affichées à la Bourse de commerce comme représentant les stocks généraux existant à Paris pendant les six derniers mois des années 1900, 1901 et 1902. La comparaison en sera facile et instructive :

stocks à Paris.

{Milliers de quintaux).

Juillet 486 i80 99

Août 49^7 i70 Si

Septembre 598 216 83

Octobre 457 739 226

Novembre 397 721 201

Décembre 322 698 239

Ainsi, l'année 1902 est, au contraire, remarquable par une réduction des stocks existant dans les magasins généraux. Ajoutons même que, durant les premiers mois de 1903, ces stocks sont encore très faibles et qu'il ne saurait être question de réserves extraordinaires accumulées en vue de ventes prochaines à des cours de famine.

Stocks en 1903 à Paris.

{Milliers de quintaux.)

Janvier

Février

Mai

Juin

Mars

Juillet ......

Avril

Ces stocks sont très faibles; cela est évident, et nous allons avoir l'occasion de le rappeler tout à l'heure.

Que s'est-il donc passé à partir du mois d'avril 1903 et comment peut on expliquer la hausse subite qui s'est produite?

Le voici, tout simplement. Nous avons souffert, dès les premiers jours du printemps, de très mauvais temps. Ces intempéries ont causé — en apparence — aux blés en terre un dommage appréciable. La récolte future a paru compromise. Les craintes exprimées à cet égard furent générales, et elles ont été exagérées. Il est certain, en tout cas, que les détenteurs de blé ; industriels, commerçants, agriculteurs, ont escompté une hausse future que la mauvaise apparence des récoltes rendait vraisemblable. Leurs exigences se sont accrues, les offres se sont réduites, et les cours ont subi une hausse. Cette hausse n'a rien d'extraordinaire ; elle est la conséquence d'un mouvement de surprise et d'inquiétude, qui est toujours observé au début d'une période d'élévation des

cours. On ne vend pas volontiers quand les cours montent, parce qu'on espère vendre encore plus cher huit ou quinze jours plus tard. Le marché se resserre, et les prix montent d'autant plus vite que l'acheteur, plus impressionnable, rencontre plus difficilement une contre-partie.

C'est précisément l'inverse de ce qui se produit pendant la période de baisse. Celle-ci se précipite et s'accentue parfois, en prenant la physionomie d'un véritable effondrement, parce que l'on se demande s'il n'est pas plus sage de vendre tout de suite que d'attendre des cours plus bas encore. Le vendeur ne trouve plus de contrepartie, et les prix s'affaissent aussi brusquement qu'ils s'étaient élevés au moment de la hausse.

Ces phénomènes psychologiques sont bien connus à la Bourse, et nous en constatons les effets à propos du blé. La faiblesse des stocks existant à Paris a facilité la hausse en montrant que les approvisionnements du commerce étaient peu considérables.

Il est donc bien inutile de parler d'agio, d'accaparement, de spéculation, etc. Le blé est devenu plus cher parce que la récolte future a paru un peu compromise par le mauvais temps ; un mouvement d'émotion et de frayeur exagérées a provoqué une hausse brusque qui ne pouvait être, d'ailleurs, ni importante ni de longue durée.

Voici comment nous formulions à cet égard notre opinion en juin 1903 :

« Nous disons que la hausse actuelle ne sera ni considérable ni prolongée. Il est notoire, en effet, que la moisson française de 1902 a été bonne. Notre provision de blé est donc à peu près assurée.

« D'autre part, les marchés étrangers sont suffisamment pourvus puisqu'il ne se produit pas de hausse à l'heure actuelle. Sur la place de Londres on a coté, par exemple, les cours suivants par quintal de froment :

Fr. c.

Janvier 16 60

Février J6 (50

Mars 16 90

Avril 16 50

Mai 16 50

« On n'observe pas d'élévation notable des prix, ce qui prouve que la quantité du blé disponible dans le monde est suffisante. La hausse observée en France tient donc à des causes locales; elle n'est pas la conséquence d'un déficit général et reconnu de la production.

« Si les cours montent encore et que nous ayons besoin de froment, les importations étrangères pourront donc satisfaire aux besoins de notre consommation et surtout limiter la hausse. En ce moment, on voit augmenter l'écart entre les

prix anglais^ et français parce que notre droit de douane de 7 francs joue en plein. Voici quelles étaient les différences de cotes constatées pour le blé en Angleterre et en France depuis janvier 1903 :

Fr. c.

Janvier 3 12

Février 4 34

Mars 4 62

Avril 4 79

Mai 7 05

« On paie donc, en ce moment, le blé 7 francs de plus en France qu'en Angleterre. Or, le droit est précisément de 7 francs. Il y aura donc égalité de prix pour l'importation au Havre et à Londres, le jour où l'on voudra importer.

« Dans le port français, le négociant touchera, par exemple, 24 fr. 60 par quintal , cours Je Paris, mais il versera 7 francs de droits, ce qui donne un prix net de 17 fr. 60. D'autre part, le cours de Londres variant de 16 fr. 50 à 17 franc s, il sera ainsi plus avantageux de vendre 100kiloi<i\ de blé au Havre et cette marchandise pourra pénétrer chez nous.

« La hausse sera donc arrêtée ou limitée no tir* Tellement, sans qu'il soit nécessaire de réduire lo droit de douane que nous avons établi. Avant même que les importations étrangères n'interviennent pour limiter la hausse, n'est-il pan,

d'ailleurs, probable que les réserves de nos cultivateurs et les envois d'Algérie produiront le même résultat ?

« Le marché à terme du blé à livrer dans quelques mois ne paraît nullement inquiet, puisque les cours sont inférieurs — notablement — aux cours du comptant. Alors que les prix actuels atteignent ou dépassent 25 francs par quintal sur le marché de Paris, la cote des livraisons futures à effectuer dans deux mois ne dépasse pas 23 francs ! Ce sont là des indices utiles à recueillir sinon des preuves d'une tendance à la baisse.

« Nous venons de parler des réserves de nos cultivateurs et de Tinfluence que pourra exercer sur les cours l'apport de ces blés attirés sur les marchés par l'appât des prix élevés.

« Nous croyons, en effet, que beaucoup d'agriculteurs ne vendent pas habituellement toute leur récolte dans les trois ou quatre mois qui suivent la moisson. On verra apparaître ces réserves d'ici quelques jours parce que les producteurs aiment mieux tenir que d'espérer et qu'ils trouveront sage de réaliser pendant la période de hauts prix actuels. En ce moment on attend et l'on s'observe-; c'est le moment critique dont nous parlions plus haut. Au premier signe de faiblesse des cours qui fléchiront, il se produira des ventes. Il peut se faire alors que la baisse soit très brusque. »

L'émotion causée par la hausse du froment était, cependant, si vive à cette époque que certains députés demandaient une réduction des droits de douane.

On redoutait une nouvelle hausse des farines et du pain.

Ces craintes nous paraissaient exagérées et nous disions à ce propos :

« Est-il, toutefois, nécessaire de provoquer une baisse des farines en réduisant le droit de douane qui grève à cette heure les blés étrangers à leur entrée en France? Mes meilleurs amis pensent que oui; je ne suis pas de leur avis, ce qui ne m'empêche pas de rester fidèle à mes convictions libérales en matière économique. La hausse actuelle est à mes yeux toute passagère ; le déficit de la récolte de 1903 sera peu important, ou, du moins, nous n'en connaîtrons l'importance réelle qu'à la fin de juillet ou d'août. D'autre part, le marché des blés, à l'étranger, n'est pas impressionné par une disette générale. On ne constate pas de mouvement de hausse accusé et persistant. Suivant nous la baisse est très probable d*ici peu. Si les libéraux réclamaient et obtenaient une réduction des droits de douane, celle-ci coïnciderait avec cette baisse naturelle et spontanée qu'on ne manquerait pas ensuite, dans le camp des agrariens, de considérer comme un effet de

rabaissement des droits. La baisse persistante qui suivra serait ensuite attribuée aux réclamations des libéraux, accusés d'être les pires ennemis de l'agriculture !

« Il est plus expédient et plus sage d'attendre, de réserver cette demande de réduction de droits pour une situation plus réellement critique et alarmante. L'abaissement, suivant nous inévitable, des cours dans quelque temps et la persistance des prix peu élevés montreront clairement l'impuissance des tarifs douaniers à relever précisément ce niveau des cours. »

Les événements ont justifié complètement nos conclusions. Non seulement la récolte de 1903 n'a pas été « désastreuse », comme on le redoutait, mais encore elle s'est trouvée très belle, et même exceptionnellement abondante puisque des évaluations officielles la portaient dès le mois d'octobre à 128 700 000 hectolitres.

Les cours ont naturellement subi l'influence de Tabondance de la production. Ils se sont abaissés rapidement depuis le mois d'août, c'està-dire à partir du moment où l'on a pu se rendre compte exactement du nombre des « gerbes » et des rendements en grains. Le prix des farines a suivi la même marche, et il n'est plus question d'abaisser les droits de douane frappant le blé étranger.

Voici quelles ont été les fluctuations de cours notées depuis le mois de juillet 1903 :

Cours du froment et de la farine (par 100 kUogr.)

Blé dans la région Farine !'«• marques du Nord. à Paris.

fr. c. fr. c.

Juillet 23 67 35 50

Août 23 43 34 70

Septembre 21 16 31 52

Octobre 20 56 31 85

L'enchaînement logique des faits est donc bien apparent. L'abondance de la récolte fait baisser le prix du blé et provoque en même temps la baisse des farines. Ceci démontre une fois de plus que les cours dépendent de nos récoltes beaucoup plus que des importations étrangères. Pendant les neuf premiers mois des années 1902 et 1903, les quantités de blé introduites en France ont été, en effet, les suivantes :

1902 1 758 000 quintaux

L'augmentation ainsi constatée en 1903 doit être attribuée à la hausse des prix et, comme nous le disions plus haut, l'élévation des cours a été limitée avant même que l'annonce d'une belle récolte eût provoqué la baisse.

Ainsi, les variations des cours sont expliquées en 1903 par des faits très simples et la « spéculation », cette puissance mystérieuse dont on

parle à voix basse si souvent, nous paraît tout à fait étrangère à la hausse ou à la baisse récente qui a vivement ému le public agricole.

Que s'est-il passé à la même époque pour la farine et le pain, dont les cours s'élevaient au printemps de l'année dernière ?

Le cours de la farine a certainement augmenté, sur le marché de Paris, par exemple, depuis le mois de janvier. En relevant le cours des 100 kilogr. {premières marques) y on trouve :

Fr. c.

Janvier 1903 30 50

Février — 32 50

Mars — 33 50

Avril — 36 .

Mai — 36 -

La hausse est visible; elle est la conséquence de celle que nous avons signalée à propos du blé.

Mais, dira-t-on, le cours de la farine a augmenté plus vite que celui du blé. C'est vrai. En calculant la différence des deux cours pour le blé de la région Nord et la farine 1'^' marques cotée à Paris, on trouve :

Fr. c.

En janvier 11 18

— février 11 56

— mars 11 98

— avril 11 81

— mai 12 45

Ainsi récd.rt constaté entre le prix de la farine et celui du blé a augmenté progressivement. Est-ce

étonnant? Pas le moins du monde ! C'est une règle générale observée depuis cinquante ans et plus, et elle s'explique très naturellement. On ne mange pas du blé, mais bien de la farine ; cette dernière est le produit immédiatement utilisable dont on craint de manquer et dont on a besoin. Elle subit donc une hausse plus rapide parce que le meunier qui la livre pendant que le blé monte ne sait pas toujours exactement ce qu'elle vaudra et ce que vaudra le blé huit jours plus tard. Le cours de la farine est plus impressionnable que celui du blé; il en est toujours ainsi, et les hommes qui ont étudié ces questions sans parti pris l'ont observé à maintes reprises.

Remarquons, en outre, qu'il s'agit ici de l'écart constaté entre un quintal de farine et un quintal de blé. Or, il faut 149 kilogr. de blé pour fabriquer 100 kilogr. de farine de choix. La différence entre le prix du quintal de farine et celui du quintal de blé augmente naturellement quand le cours du froment vient à s'élever puisque le prix des 49 kilogr. de blé supplémentaires s'élève du même coup. C'est l'évidence même.

Ce qui est hors de doute, dans tous les cas, c'est que le cours des farines varie dans le même sens que celui des blés.

Voici maintenant ce qui s'est passé à* propos du pain.

Nous n'étonnerons personne en affirmant qu'on fait du pain avec de la farine et que la valeur marchande de cette dernière règle le prix de vente exigé par les boulangers.

Depuis janvier jusqu'à mai, le cours du quintal de farine a augmenté de 5 fr. 50. Cette hausse a été lente mais ininterrompue. Les boulangers Font subie; leurs bénéfices ont certainement diminué progressivement puisqu'ils achetaient plus cher leur matière première, et pourtant ils n'ont pas — jusqu'aux derniers jours — augmenté le prix du pain. Voilà la vérité; et cette simple constatation suffit à prouver combien il serait injuste de les attaquer. On ne peut pas raisonnablement leur demander de vendre le pain à bon marché quand la farine est chère.

C'est au dernier moment qu'ils se sont résolus à demander au consommateur 5 centimes de plus par kilogr. Pourquoi? Tout simplement parce que le sou ne se divise pas, habituellement du moins. C'est une tradition.

Une hausse de 5 fr. 50 par quintal de farine représente une augmentation de 4 centimes environ par kilogr. de pain, si l'on compte 75 kilogr. de farine pour 100 kilogr. de pain, ce qui est à peu près la proportion réelle. La hausse de 5 centimes par kilogr. résulte de V indivisibilité du sou, et elle compense les pertes subies pendant trois mojs par

suite de la hausse des farines, hausse que les boulangers ont soufferte^ puisqu'ils n'ont pas élevé le prix de leur marchandise dans la même proportion.

Les choses se passent toujours ainsi depuis longtemps. C'est ce que le public oublie, parce qu'il n'a pas le loisir d'étudier ces questions. En 1891, en 1898, lorsque les farines ont augmenté, les choses se sont passées de la même façon. Le boulanger, qui veut toujours ménager sa clientèle, n'élève le prix du pain qu'au dernier moment. En revanche, il ne l'abaisse que plus tard, quand le prix de la farine a déjà diminué d'une façon sensible.

Il regagne à peu près dans la période de baisse, ce qu'il a perdu de bénéfices pendant la période de hausse.

Ne parlons donc pas de spéculation, ne traitons pas les boulangers d'affameurs.

Quant à la réforme de la législation douanière actuelle; elle ne saurait être obtenue en ce moment parce que nous ne sommes pas encore sortis de la période de baisse qui a commencé vers 1880. L'expérience nous apprend que nous sommes devenus protectionnistes pendant les périodes de baisse, et que les idées libérales n'ont triomphé que durant une période de hausse au xix® siècle.

Les prix des denrées agricoles, et notamment

le cours du blé, étaient restés fort élevés à la fin du xvui* siècle jusque vers 1820. On ne songeait pas à se protéger contre la concurrence étrangère. La baisse survenue à partir de 1817 effraie les propriétaires et les agriculteurs qui obtiennent le vote d'une législation douanière protectrice : l'échelle mobile. Durant toute une période de baisse qui n'a pris fin qu'en 1850, les cours sont restés fort bas, et les idées protectionnistes l'ont emporté, malgré l'impuissance visible des tarifs à faire monter les prix jusqu'à un niveau plus élevé. Ces cours s'abaissent, alors même que les importations sont nulles, comme le montre le tableau suivant :

Prix Importations

par (milliers

Périodes. hectolitre. d'hectolitres).

Fr. c.

Ainsi, les importations tombent à zéro depuis 1822 jusqu'à 1827; la concurrence étrangère ne peut donc exercer aucune influence sur les cours, et cependant ces derniers tombent à 15 ou 16 francs,

alors qu'ils s'étaient élevés jusqu'à 22 fr. 93, depuis 1791 jusqu'à 1820. Il est vrai que les prix se relèvent en 1828 et 1829, mais les importations augmentent au même moment.

A partir de 1831, les cours sont encore fort bas ; le niveau moyen dépasse cependant celui que nous avons indiqué depuis 1820 jusqu'à 1828.

Cependant les importations, bien loin d'avoir diminiœ, se sont développées.

Prix Importations

par (milliers

Périodes. hectolitre. d'hectolitres).

Fr. c.

Les mauvaises récoltes des années 1846 et 1847 déterminent une augmentation imprévue des importations ; mais c'est là un événement extraordinaire.

En résumé, les prix restent au-dessous du niveau atteint depuis 1791 jusqu'à 1820, et les importations étrangères, entravées d'ailleurs par des droits de douane, ne peuvent être accusées d'avoir provoqué la baisse.

Le protectionnisme continue à inspirer notre législation douanière, précisément parce que les prix restent bas.

Après 1850, nous entrons dans une période de hausse; le prix du froment augmente. On ne s'inquiète plus désormais des importations croissantes qui n'ont point, d'ailleurs, pour effet, de peser sur les cours, et les idées libérales l'emportent puisque les droits sur les blés sont réduits à une simple taxe de fr. 60 par quintal.

On voit même augmenter les importations étrangères à mesure que les cours s'élèvent. C'est ce que montre le tableau suivant :

Prix Importation

par (millions

Périodes. hectolitre, d'hectolitres).

Fr. c.

A partir de 1880, nous entrons dans une période de baisse; les cours s'affaissent, bien que les importations étrangères restent stationnaires :

Importations Prix

de froment de

Périodes. (millions d'hect.). l'hectolitro.

Fr. c.

Dès le début de cette période nouvelle de baisse, les idées protectionnistes reprennent faveur et l'on vote successivement, en 1885, 1887 et 1894, des

droits de douane qui restent, d'ailleurs, impuissants à faire remonter les cours à leur ancien niveau.

Tout ce que les taxes ont pu produire comme conséquence, c'est une limitation de la baisse, une hausse relative. Le blé vaut plus cher en France que dans un pays où cette céréale n'est pas frappée par des droits de douane aussi élevés. Ainsi, l'écart constaté entre les cours anglais et français est le suivant par hectolitre depuis 1893 :

Fr. c.

Moyenne 4 75

En d'autres termes, les droits de douane français ont provoqué une hausse relative qui est vraisemblablement égale à 4 fr. 75 par hectolitre, si l'on admet qu'à égalité de droits les cours seraient les mêmes en Angleterre et en France.

Pour arriver à modifier notre régime douanier, il faudrait qu'une hausse notable et persistante relevât nos cours comme on l'a observé de 1850 à 1875 ou 1880. Il ne serait plus question dès lors de concurrence étrangère , d' « inondation de notre marché », de tribut que nous payons à

l'étranger, de ralimentation de la France en cas de guerre maritime, etc., etc.

Est-il admissible, précisément, que l'on puisse observer d'ici quelques années une hausse malgré le développement incontesté de la production du blé dans le monde, et surtout dans notre pays, malgré l'abaissement des frets maritimes ou du prix des transports par terre?

Nous sommes persuadés que cela n'est ni impossible ni improbable. Cette hausse s'est en effet produite à partir de 1850 et 1860 jusqu'à 1875 :

1° Malgré l'accroissement rapide et en quelque sorte inespéré de notre production intérieure ;

2*^ Malgré l'augmentation marquée et de plus en plus rapide des importations étrangères.

3^ Malgré les progrès incontestables de la production dans le monde, malgré le développement des voies ferrées et les facilités croissantes des transports maritimes;

4° Malgré la réduction des droits de douane.

Pour mettre en évidence le mouvement de hausse, malgré l'accroissement de notre production et de nos importations, nous résumons les faits dans le tableau suivant :

Variations simultanées des récoltes, des importations et du prix du froment en France.

Périodes quinquennales.

Récoltes (millions d'hectol.).

Importations (milliers d'hectol.

Prix

par hectol.

Fr. c.

Moyennes.. ..

Moyennes... .

En comparant la première période (1831-1850) à la seconde (1851-1875), on voit que les récoltes moyennes annuelles passent de 74 à 94 millions d'hectolitres ; les importations de 1 500 000 hectolitres à 5 millions et que cependant les prix s'élèvent, par hectolitre, à 19 fr. 39, à 22 fr. 23, ou de 15 p. 100 environ.

Si l'on veut bien remarquer, en outre, que les droits protecteurs ont été supprimés à partir de 1860, on constatera que la hausse s'est produite au moment où tout semblait devoir provoquer une baisse. Le même phénomène s'était déjà produit à une autre époque, au xv!!!*" siècle, par exemple, lorsqu'on vit, à partir de 1770, le cours du blé s'élever rapidement malgré le dëve-

loppement de la production et l'influence de la paix.

Dans les deux cas, il est fort probable que l'augmentation de la production des métaux précieux a eu pour effet de relever la plupart des prix, parce que le pouvoir d'achat de ces métaux monétaires a diminué. Tout le monde sait notamment que Tafflux d'or qui s'est produit en Europe à partir de 1850 a exercé une influence sur le cours des principales marchandises.

Il se produit précisément, depuis quelques années, un phénomène analogue.

La production de l'or, qui avait fléchi jusqu'en 1885, s'est développée ensuite avec une extraordinaire rapidité. En voici la preuve :

Production de l'or dans le monde.

Milliers de kilogr.

Durant la dernière période quinquennale, 1896-1900, le poids d'or produit dépasse de 187 000 kilogr. celui qu'on extrayait de 1856 à 1860 ! Il n'est pas probable que le chiffre des

extractions diminue; il pourra grossir au contraire. Dans ce cas, au bout d'une dizaine d'années, For subira une diminution de valeur, ou, en d'autres termes, son pouvoir d'achat diminuera. Nous assisterons à un phénomène bien connu, celui d'une hausse générale analogue à celle qui se produisit de 1850 à 1875. Le cours des céréales sera sans nul doute affecté par ce mouvement, et les idées protectionnistes perdront la faveur qu'on leur accorde aujourd'hui. Rien ne sera plus facile à ce moment que d'obtenir une réduction des droits de douane. Le protectionnisme agricole sera momentanément abandonné par ses partisans jusqu'à ce qu'une période de baisse vienne réveiller leurs craintes, inquiéter leurs intérêts, et faire voter à nouveau des taxes protectrices.

BIBLIOGRAPHIE

Voir : nos Questions agricoles d'hier et d aujourd'hui^ 1'" et 2^" séries, Paris, Alcan, 1894-i895.

Éludes d'économie rurale^ Paris, Masson, 1896.

Voir aussi notre ouvrage : La crise agricole, 1 voL, Paris, Naud, 3, rue Racine, i903.

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