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CHAPITRE PREMIER

LA SOLUTION DE l'eXÉGÈSE BATIONALISTE *

Il y a trente ans environ, lors de l'apparition de la Vie de Jésus par M. Renan, c'était sur l'Évangile, sur la personne de Jésus-Christ que roulait la plus ardente controverse. L'Allemagne avait enfanté les systèmes successifs, contradictoires entre eux, de Paulus, de Strauss et de Bauer, pour expliquer les origines chrétiennes sans avoir recours au surnaturel. M. Renan transportait ces idées en France, dégagées de leur appareil pédantesque, parées de

1. Ce livre est tiré en grande partie àQS Nouveaxix^historiens d'Israël, mais il contient aussi des documents inédits à l'aide desquels l'abbé de Broglie se proposait de perfectionner cette belle brochure.

l'éclat de son style, revêtues de brillantes couleurs, et comme illustrées de beaux paysages éclairés par la lumière de l'Orient. Cette attaque directe semblait destinée à emporter de haute lutte le christianisme tout entier. Mais les Évangiles écrits à une époque pleinement historique, avec ce style simple qui manifeste la candeur et la bonne foi de témoins racontant ce qu'ils ont vu, ont résisté à la dissection des critiques allemands. Les systèmes se sont écroulés à petit bruit, leur insuffisance étant devenue évidente : on a cessé de les soutenir, sans toutefois les abandonner, mais sans les remplacer par des théories nouvelles. Et dès lors, du moment que l'Évangile subsiste, la vraie vie de Jésus-Christ montre assez clairement, à ceux qui la lisent avec impartialité, la réalité historique et la beauté idéale et divine du Sauveur, pour détruire l'effet des vagues et chatoyantes images qu'on a essayé de lui substituer.

Le mal fait par les œuvres de négation n'est pas détruit : il continue même à se propager en silence ; mais la question n'occupe plus le public, et la controverse a perdu son éclat et son ardeur, sans que les nombreux volumes que l'auteur a ajoutés à son œuvre première, aient pu la ranimer.

Aujourd'hui, c'est sur l'Ancien Testament que portent les attaques principales des rationalistes.

C'est la partie la plus ancienne de l'histoire d'Israël qu'ils prétendent renouveler complètement. Ils veulent substituer à Thistoire sainte, telle qu'elle ^t tirée de la Bible, et telle qu'elle a été enseignée à toutes les générations chrétiennes depuis dix-huit siècles, une nouvelle histoire toute différente de l' ancienne. Ils voudraient faire subir au récit des origines d'Israël une transformation analogue à celle qu'a du. subir l'antique histoire de la Ghaldée depuis la découverte et le déchiffrement des briques trouvées à Ninive et à Borsippa.

S'il ne s'agissait que de certaines modifications de détail apportées à l'histoire traditionnelle, la question n'aurait pas une grande importance. Il est impossible, en effet, de ne pas reconnaître que l'apologétique et l'exégèse sont des sciences progressives, et que la manière de présenter le récit des origines du globe terrestre, de l'humanité et du peuple d'Israël ne saurait être en notre siècle identiquement semblable à ce qu'elle était au moyen âge et même aux dix-septième et dix-huitième siècles. L'explication des premiers chapitres de la Genèse, la chronologie tirée de la Bible, l'universalité absolue du déluge, sont des points sur lesquels le progrès des sciences profanes a conduit les exégètes à soumettre à un nouvel examen et parfois à modifier l'interprétation de certaines parties du

texte sacréi. Le progrès est lent, mais il existe et il est nécessaire : l'absence de tout progrès serait la mort de la pensée. Les écoles musulmanes et les églises schis m atiques d'Orient sont dans cet état; elles ne font que répéter ce qui a été dit la veille. Mais l'Église catholique est une société vivante : elle ne cesse de provoquer l'activité de la pensée de ses enfants; et, suivant la parabole de l'Évangile, elle tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. C'est grâce à son infaillibilité doctrinale, grâce à la surveillance qu'elle exerce sur les idées pour en prévenir les écarts que le progrès, sagement contenu et dirigé dans une voie droite, ne se transforme pas en destruction du passé, que l'enseignement des Pères et des Docteurs est perfectionné et complété sans être contredit, qu'il y a un développement de la doctrine et non des révolutions doctrinales, et que chaque siècle, au lieu de se croire le droit et l'obligation de recommencer tout à nouveau, peut continuer et améliorer l'œuvre des siècles précédents. S'il ne s'agissait donc que d'une explication nouvelle des anciennes traditions, d'une pénétration plus profonde dans la pensée des temps écoulés, de la

1. Comparez la dernière édition de l'ouvrage de M. l'abbé Glaire, les Livres saints vengés (1874), avec le dernier ouvrage de M. Vigouroui (1888) et les articles du P. Brucker dans la Controverse (1887).

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correction d'erreurs de détail dues à l'ignorance des anciens interprètes, d'une intelligence plus complète des textes provenant de ce que nous pouvons embrasser un plus grand horizon historique et scientifique, il n'y aurait pas lieu de se troubler; et la science profane, en provoquant ce travail utile des esprits, servirait les vrais intérêts de la religion et de la science sacrée.

Mais il s'agit de tout autre chose. Il s'agit de détruire de fond en comble l'histoire traditionnelle, de déclarer qu'elle n'est qu'un amas de légendes et de fables, un tissu d'erreurs et de mensonges, que le récit a été altéré systématiquement par des falsificateurs dépourvus de tout scrupule, ou bien par des fanatiques qui croyaient faire une œuvre pie en dénaturant les faits et en inventant des faits imaginaires.

C'est en effet ce qu'affirme avec une complète unanimité toute une école moderne d'exégètes. Cette opinion, que l'histoire des origines d'Israël est légendaire quant aux temps antérieurs à David et falsifiée dans les temps postérieurs, est soutenue par Tiele et Kuenen en Hollande, par Wellhausen et Stade en Allemagne, par Reuss et Renan en France, et par une foule d'autres en tous pays. Elle est devenue classiqne parmi les rationalistes : elle passe dans leurs livres pour un résultat acquis et irréformable de la science critique et de ï'his-

toire. C'est à ce titre que M. Maspero l'a insérée dans son manuel abrégé de i'iiistoire ancienne de l'Orient, et que M. Perrot l'a adoptée comme base historique de ses travaux sur l'art chez les Juifs. Un écrivain anglais assimile ce changement dans les idées relatives à l'histoire d'Israël, changement qu'il croit être définitif, à la révolution que les découvertes de Copernic ont apportée dans les conceptions cosmologiques du moyen âge, et adjure l'Église de ne pas combattre cette histoire nouvelle, aussi certaine selon lui que le mouvement diurne du globe terrestre.

On comprend quelle serait la gravité, du conflit qui naîtrait entre la science et la foi, si les nouvelles opinions sur l'histoire d'Israël avaient déjà acquis ou devaient acquérir plus tard une véritable certitude scientifique. Il n'est en effet aucun catholique, aucun chrétien même, assez téméraire pour supposer que la pure légende, le mensonge historique, la falsification systématique des textes et l'altération volontaire des faits les plus importants, puissent former le fond et la trame continue d'une histoire dont les auteurs sont inspirés de Dieu. Indépendamment de toute opinion théologique et de toute décision de l'Église, le sens chrétien se révolte contre une pareille hypothèse. Aussi l'on comprend que les adversaires de la foi choisissent volontiers ce terrain d'attaque, et que

M. Renan ait cru deVoij? faire, relativement à ces théories contenues dans des livres d'érudition lourds et difficiles à lire, le même travail de vulgarisation qu'il a fait jadis à l'égard des systèmes de Strauss et de Bauer.

L'auteur de la Vie de Jésus a voulu donner à la publication de cette nouvelle œuvre une certaine solennité. Elle doit être comme son chant du cygne, comme le complément des travaux de sa vie entière. Attaché de bonne heure, nous dit-il, par un vœu de naziréen^ au problème juif et chrétien, il chantera avec joie son Nunc dimittis quand ce monument sera achevé, et quand il aura rejoint, en prolongeant l'histoire d'Israël jusqu'à la naissance de Jésus-Christ, sa volumineuse œuvre sur les origines chrétiennes -^ Il désire d'ailleurs que ses disciples éprouvent dès aujourd'hui un avant-goùt de cette joie suprême, et de peur qu'elle ne soit troublée par la crainte que la mort n'interrompe trop tôt le créateur d'une si grande œuvre, il a soin d'avertir que le deuxième et le troisième volumes sont prêts, et qu'il ne retarde leur publication que pour leur donner, en les revoyant et en les corrigeant encore, un plus haut degré de maturité.

L'avenir montrera si M. Renan a eu raison de

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