LES DOCUMENTS PROFANES
Si l'on lisait les affirmations hardies des exégètes rationalistes sans autres connaissances que l'histoire traditionnelle du peuple juif, on serait tenté de croire que quelque monument jusqu'à nous inconnu, quelque inscription récemment déchiffrée, a l'évélé des faits qui mettent à néant le récit biblique; et qu'un récit nouveau, relatif à Abraham, à Moïse ou à David, est venu tout à coup, comme les inscriptions de Gyrus, changer les idées qu'on se faisait sur ces personnages.
Il n'en est rien. Ce document contradictoire au récit biblique ressemble au précurseur de l'homme promis par M. Mortillet. On espère le trouver, mais on le cherche encore.
D'après une hypothèse chère à certains rationalistes, les généalogies bibliques, et en général les récits des premiers chapitres de la Genèse, ne
sont autre chose qu'une transformation et une réduction des légendes mythologiques de la Babylonie. On sait que cette hypothèse a été adoptée par F. Lenormant, dans son livre des Origines de l'histoire. Mais ce n'est pas sous la forme spéciale que lui a donnée cet éminent écrivain que nous allons essayer d'apprécier cette doctrine. Sa théorie est liée étroitement à une conception particulière de la nature de l'inspiration. Il serait alors impossible de la discuter d'une manière complète sans entrer sur le terrain de la théologie : ce qui nous ferait sortir des limites assignées aux discussions de ce Congrès^. Comme d'ailleurs le système qu'il a adopté ne nous parait nullement nécessaire pour le but apologétique qu'il s'est proposé, nous préférons nous abstenir d'en parler.
C'est dans les écrivains étrangers à la foi catholique, dans M. Philippe Berger et M. Renan, que nous chercherons l'exposé de l'hypothèse dont nous voulons faire la critique.
Le point de départ de cette théorie est la parenté, de plus en plus clairement constatée, entre les premiers chapitres de la Genèse et les légendes chaldéennes. Cette parenté, déjà manifeste dans les écrits de Bérôse, est devenue plus certaine depuis la découverte des monuments
1. Il s'agit du Congrès scientifique international des catholiques, tenu en 1888,
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assyriens. Elle semble s'étendre jusqu'à des détails numériques, et M. Oppert a cru pouvoir établir que les chiffres d'années de la vie des patriarches étaient proportionnels aux immenses périodes de la chronologie babylonienne. Mais à côté de ces ressemblances apparaissent aussi des différences très frappantes. Les récits de la Genèse sont plus simples; la mythologie en est exclue. Au lieu de demi-dieux, ce sont des personnages humains qui sont en scène. Dès lors, l'origine commune des récits étant certaine, le problème de leur antériorité relative se pose naturellement. Ou bien les récits bibliques représentent une tradition plus ancienne, et les légendes de la Chaldée sont une altération de cette tradition ; ou bien les légendes chaldéennes ont préexisté à la tradition biblique, et celle-ci n'en est que la réduction. C'est cette seconde hypothèse que nous voulons apprécier.
On peut apporter en sa faveur deux sortes de raisons : on peut essayer de montrer par des preuves directes l'antériorité des légendes chaldéennes ; on peut aussi essayer de prouver que la réduction des légendes mythologiques est plus facilement explicable que la conservation de souvenirs historiques relatifs à des époques très reculées.
En faveur de la première thèse, celle de l'anté-
riorité des légendes chaldéennes, on apporte deux sortes de preuves.
On s'appuie d'abord sur la très haute antiquité des écrits chaldéens que nous possédons, qui seraient beaucoup plus anciens que l'époque de Moïse. Sans discuter cette opinion, nous nous contenterons de dire que cette antiquité, fût-elle réelle, ne prouverait nullement que le contenu de ces documents, en tant que pensée traditionnelle, soit antérieur. Moïse a pu se servir de documents écrits très anciens. Les souvenirs traditionnels peuvent se conserver très longtemps chez des peuples menant la vie patriarcale des nomades. Ces souvenirs peuvent être fixés, soit par des chants populaires, soit par des objets ou des signes matériels. Qu'une telle conservation de souvenirs soit plus ou moins vraisemblable, peu importe; ce qu'on ne peut nier, c'est qu'elle est possible, et dès lors la plus grande antiquité des documents chaldéens prouve seulement qu'on a fait usage de l'écriture plus tôt dans la Chaldée ; elle ne prouve nullement que la doctrine des écrits chaldéens soit plus ancienne que celle de la Bible.
La seconde espèce de preuves se tire du contenu même des deux traditions.
Selon l'école rationaliste, le monothéisme n'a pu naître que tardivement, et a été partout précédé par le polythéisme et la mythologie. Dès
lors, les récits mythologiques doivent être nécessairement plus anciens que le texte biblique empreint d'un monothéisme sévère.
La conséquence est très logique; mais nous pouvons nier le principe, à savoir l'antériorité nécessaire du polythéisme. Ce n'est pas le lieu de discuter ici cette question. Nous ne pouvons que renvoyer aux livres spéciaux sur l'histoire des religions, où la théorie du paganisme primitif, celle de l'évolution nécessaire de la religion, commençant au fétichisme pour aboutir au monothéisme, sont discutées et réfutées^.
On apporte, néanmoins, à l'appui de l'idée que, dans la race même d'Abraham, le polythéisme a précédé le monothéisme, une raison tirée de la sainte Écriture. On cite le texte de Josué qui déclare que les parents d'Abraham étaient polythéistes, et le texte du livre de Judith qui confirme cette tradition ~. Mais ce serait exagérer la portée de ces textes, que d'y voir la preuve que le polythéisme, avec la forme savante et compliquée de la mythologie chaldéenne, régnait parmi les ancêtres d'Abraham. Il suffit, d'après le langage
1. Problèmes et conclusions de Vhistoire des religions, par l'abbé de Broglie ; articles de M. Robiou dans les Annales de Philosophie chrétienne; de Mb' de Harlez dans la Controverse et le Muséon.