‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 15 sur 45 · Josué, XXIV, 2. Judith, y · texte numérisé non relu

Josué, XXIV, 2. Judith, y

biblique, que les patriarches aient joint le culte des téraphim au culte du vrai Dieu, ou bien qu'il y ait eu dans leur pensée une certaine incertitude au sujet de la souveraineté absolue de leur Dieu national, pour qu'ils aient été qualifiés de païens. La Genèse, d'un autre côté, nous montre dans les relations d'Abraham avec Melchisédech, Abimélech, Pharaon, et avec ses parents, Nachor et Bathuel, une sorte de croyance générale théiste qui, tout en s' écartant du monothéisme rigoureux, est cependant plus loin encore de la mythologie babylonienne. Avec un tel état d'esprit les récits simples de la Genèse peuvent très bien s'accorder : cette croyance théiste générale peut être considérée comme la dégradation d'un monothéisme primitif. La conséquence de cette opinion serait que les Sémites, ancêtres d'Abraham, tout en s'écartant plus ou moins de la religion purement monothéiste, n'ont jamais passé par la période mythologique. Il est donc douteux que la branche du courant de la tradition primitive qui a passé par ces populations sémitiques ait jamais été infectée par la mythologie proprement dite. Dès lors, les récits de la Bible peuvent représenter cette tradition, et il n'est nullement nécessaire de les considérer comme la transformation des légendes païennes.

Nous verrons d'ailleurs plus loin que ce que

nous reconnaissons ici comme possible, à savoir la contemporanéité et même l'antériorité des récits simples de la Bible par rapport aux légendes mythologiques de la Ghaldée, est en même temps ce qu'il y a de plus vraisemblable. La thèse de l'antériorité des légendes chaldéennes ne peut donc pas être démontrée : la question reste ouverte. M. Ph. Berger lui-même, quoique ouvertement partisan de l'antériorité des récits chaldéens, reconnaît que la chronologie chaldéenne est ellemême un remaniement systématique de données antérieures, et se demande quelle est celle des deux formes de cette chronologie, la forme chaldéenne et la forme palestinienne, qui est la plus ancienne.

Passons au second ordre d'arguments, celui qui est tiré du mode selon lequel l'un de ces récits des origines se serait transformé dans l'autre.

Ici, il y a division dans l'école. M. Berger, dont l'opinion est conforme à celle de la grande majorité et même de la presque unanimité de l'école rationaliste, attribue la transformation subie par les légendes chaldéennes à une pensée religieuse. « On dirait, dit-il, que l'Israélite ait voulu, en abrégeant systématiquement la durée de la vie des patriarches, couper court, d'une façon inconsciente peut-être, à ces généalogies sans fin qui n'étaient autres que des cosmogonies comme celles

de Bérose et de Sanclioniatôn, et combattre ainsi le polythéisme dont elles étaient la source constante. Nous retrouvons encore au commencement de l'ère chrétienne cette lutte contre les généalogies chez Paul, l'héritier, sous ce rapport, de la tradition prophétique et l'adversaire du gnosticisme. » La pensée de M. Berger est donc que des auteurs monothéistes auraient transformé les récits chaldéens polythéistes, en substituant des hommes aux demi-dieux. Ils auraient fait une œuvre analogue à celle qu'a faite l'école d'Évhémère relativement à la mythologie grecque; Adam, Caïn, Seth, Noé seraient des demi-dieux transformés en hommes, comme nous voyons, dans l'histoire de Diodore de Sicile, Hercule et Bacchus devenir des rois conquérants dépourvus de tout caractère divin. Nous ne contestons pas qu'une telle œuvre soit possible a priori, d'une manière générale. Mais lorsqu'on veut appliquer ce mode de transformation aux récits bibliques, on rencontre des difficultés particulières. Il faut que cette transformation ait eu lieu à une époque où le monothéisme régnait en Israël. Et, comme, d'après le dogme de l'école de Kuenen, le monothéisme n'a pu commencer qu'avec les prophètes du huitième siècle , il faut qu'elle soit postérieure au temps où vivaient ces réformateurs d'Israël. Mais on ne conçoit pas comment des auteurs hébreux, postérieurs à l'époque des

prophètes, auraient été chercher, parmi les écrits de païens abhorrés, un récit des origines de l'humanité pour le transformer ainsi. Le contact de la mythologie devait être à leurs yeux une souillure et une abomination. On comprend encore moins comment il aurait pu se faire que, jusqu'à une époque voisine de la captivité, les Israélites se soient trouvés sans souvenirs cosmogoniques, et comment la biographie d'Abraham aurait subsisté dans la mémoire des Hébreux sans se rattacher à des récits antérieurs. Tous les peuples connus ont leurs légendes ou des histoires propres sur leurs origines. Comment les Israélites h'auraient-ils pas eu la leur? Et si cette cosmogonie nationale du peuple d'Israël a existé avant la captivité, comment peut-on croire que les écrivains postérieurs, auxquels l'école moderne attribue la composition de la Genèse, aient été chercher des légendes babyloniennes pour les substituer aux souvenirs nationaux? Force est donc d'admettre que, si vraiment les récits de la Bible sont des légendes babvloniennes transformées, la transformation s'est faite beaucoup plus tôt.

C'est du reste ce qu'admet M. Renan qui, seul parmi les rationalistes, partage avec M. Joseph Halévy le mérite d'avoir conservé l'indépendance de son esprit et de n'avoir pas subi le joug des théories de Graf et de Wellhausen.

Selon M. Renan, les récits des premiers chapitres de la Genèse remontent à une haute antiquité. Le point de contact entre la tradition hébraïque, et la tradition chaldéenne ne doit point être cherché à l'époque de la monarchie, mais à l'époque primordiale où les tribus térachites ont habité Ur en Ghaldée.

Mais en donnant cette nouYcUe forme à sa théorie, M. Renan a contracté l'obligation d'expliquer la simplification des récits proto-chaldéens, et la suppression de la mythologie qu'ils contiennent. Et cette explication aurait été facile, si M. Renan avait pu maintenir sans altération son ancienne opinion sur le monothéisme primitif de la race sémitique. Il aurait pu dire que les récits chaldéens, composés par les Kouschites païens, auraient été transformés plus tard par les Sémites monothéistes en une histoire où il n'y a que des personnages humains. L'œuvre analogue à celle d'Évhémère aurait pu être attribuée à des contemporains d'Abraham.

Malheureusement, la théorie du monothéisme sémitique primitif a subi depuis son apparition de si rudes démentis, a été contredite par tant de découvertes modernes, par les inscriptions polythéistes de l'Arabie, par le fait que les Assyriens polythéistes sont très certainement des Sémites, qu'il n'en subsiste plus que des débris. Le mono-

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théisme primitif de tous les Sémites est devemi, dans les derniers ouvrages de M. Renan, l'élohisme primitif des Sémites nomades.

Sous cette forme adoucie, la croyance des patriarches n'a pas paru à M. Renan être un réactif assez énergique pour expliquer la transformation en histoire patriarcale de la mythologie chaldéenne*. Au lieu de chercher la cause de cette transformation dans les instincts de la race, il a préféré la chercher dans les conditions de la vie nomade. Pour expliquer le monothéisme des Hébreux, il allègue cette raison singulière, que les idoles auraient formé un bagage trop encombrant pour être transporté à dos de chameau; la même raison, tirée des difficultés pratiques du transport, lui sert pour expliquer le passage de la légende à l'histoire. Voici ce singulier texte :

« Selon leur esprit évhémériste et opposé à la

1. F. Lenormant, dans le livre cité plus haut, se rapproche de l'opinion de M. Renan. II admet l'antériorité des récits chaldéens^ par rapport aux récits bibliques, et place, comme M. Renan, le point de jonction des traditions à une haute antiquité. Mais il admet aussi que les patriarches étaient monothéistes, en attribuant cette croyance monothéiste à des communications réelles d'Abraham et de ses descendants avec le vrai Dieu. Ainsi exposée, son explication semble préférable aux deux précédentes. Seulement, elle soulève, comme on le comprend aisément, de graves questions théologiques; il attribue, en effet, au moins indirectement, à l'action divine la rédaction d'un récit, en apparence historique, dont les faits sont inexacts et les personnages imaginaires.

mythologie, les Sémites nomades simplifiaient ces vieilles fables, les réduisaient en un petit volume susceptible d'être transporté dans les bagages du nomade. Par le seul fait de passer entre les mains de populations araméennes, ou de pasteurs errants étrangers à l'écriture, ces épopées théogoniques prenaient un air enfantin.

« Amoindris, serrés, sanglés, si j'ose le dire, sur le dos de la bête de somme du nomade, macérés pendant des siècles dans des mémoires sans précision et des imaginations comprimantes, les récits proto-chaldéens ont donné les douze premiers chapitres de la Genèse. »

Nous avouons notre étonnement en présence de ce passage? Est-ce une métaphore que cette réduction des légendes? La métaphore est alors peu intelligible. Est-ce une réalité? Mais, puisqu'il s'agit de nomades ignorant l'écriture, ce seraient des récits parlés, et non des volumes, qui devraient être sanglés et amoindris? Cela a-t-il un sens quelconque? On peut, en outre, se demander comment une histoire dont le caractère saillant est d'être plus claire et plus -précise que les légendes de Babylone, a pu devoir ce mérite au fait d'avoir été macérée dans « des mémoires sans précision ». Enfin, « l'imagination comprimante » est encore une découverte absolument inédite ; jusqu'à ce jour, l'imagination avait besoin d'être réglée et com-

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primée par la raison, et tendait à développer les idées plutôt qu'à les resserrer. L'explication de M. Renan est donc peu admissible.

Reconnaissons néanmoins qu'au milieu de ces idées si étranges, Tauteur de là Vie de Jésus nous fournit une notion qui peut nous aider à approcher de la vraie solution du problème. La vie nomade doit être pour quelque chose dans la conservation de souvenirs simples et dépourvus de développements mythologiques. Non pas, sans doute, que le nomade soit nécessairement monothéiste, puisqu'il adore les téraphim qu'il porte avec lui et les rochers qu'il laisse sur sa route. Mais les peuples nomades sont naturellement traditionnels. Ils conservent facilement les croyances de leurs aïeux; ils raisonnent peu, et se maintiennent volontiers dans un cercle d'idées assez étroit : ce sont des peuples dont la pensée peut rester stationnaire pendant de longs siècles. Il n'en est pas de même des peuples sédentaires, surtout de ceux qui habitent les villes. Le développement de la civilisation, la culture de l'intelligence, la réflexion philosophique, la variété des spectacles qui, frappant les yeux, mettent en mouvement l'imagination, produisent nécessairement une évolution de la pensée qui altère les souvenirs, à moins qu'ils ne soient fixés par l'écriture.

Si l'idée de la réduction des légendes par une

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imagination comprimante et par une mémoire sans précision est peu intelligible, l'idée de la conservation de récits simples par une mémoire d'autant plus précise qu'elle contient moins de souvenirs et que l'imagination dormante et calme la laisse en repos, se comprend très bien. En modifiant donc un peu la pensée de M. Renan, nous arrivons à une solution assez vraisemblable du problème. Des récits simples se seront conservés chez les nomades, dans le pays d'Harran, où, selon M. Renan lui-même, l'auteur de la Genèse aurait puisé les traditions qu'il reproduit. Les mêmes récits, plongés dans le milieu actif de la civilisation primitive de Babylone, s'y seront agrandis, développés, et auront fructifié sous la forme mythologique. Cette vieille solution traditionnelle est encore la meilleure et nous semble mieux répondre que les autres aux conditions du problème.

Le système de la réduction des légendes mythologiques ne s'impose donc nullement à nos esprits. Le seul résultat des découvertes modernes sur la chronologie biblique, c'est que les dates généralement admises sur la période antérieure à la vocation d' Abraham n' ont plusaucune valeur, même approximative ; c'est que l'antiquité de l'homme est beaucoup plus grande qu'on ne l'a cru jusqu'ici; c'est aussi que les chiffres d'années, dans l'état

actuel du texte, soulèvent des problèmes que l'exégèse n'a pas encore résolus^.

D'ailleurs, hors ce point unique, aucun monument récemment découvert ne contredit l'histoire d'Israël tirée de la Bible; au contraire, tous sans exception la confirment. Au fur et à me-sure que l'on exhume l'histoire des peuples qui ont été en rapport avec Israël, la sincérité des annales du peuple juif se manifeste. Les textes cunéiformes, la stèle de Mésasont dans un frappant accord avec le livre des Rois. Les noms des rois d'Israël et des souvenirs de la Syrie, cités par la Bible, se retrouvent sur les monuments assyriens. En Egypte, les murs du Temple de Karnak contiennent le récit de la prise de Jérusalem par Sésac^

S'il n'y a pas de témoignages directs relatifs au séjour des Israélites en Egypte, les témoignages indirects abondent. Ramsès II est bien le construc-

1. Voir sur ce point les articles du P. Brucker dans la Controverse, et la thèse de M. Pannier, professeur à l'Institut catholique de Lille, sur les généalogies bibliques.

teur que dépeint Moïse; la ville forte de Pithom, contenant ses magasins, a été retrouvée ^ . En remontant plus haut encore, on reconnaît dans les Héthéens de la Genèse les Khétas des monuments ég-yptiens, et les Hittites dont les hiéroglyphes spéciaux défient encore la sagacité des interprètes. Le fait inexplicable jusqu'ici d'une expédition d'un roi d'Élam en Palestine est maintenant devenu facile à comprendre, depuis que les briques chaldéennes nous ont appris qu'une dynastie élamite a régné à Babylone. Là encore il y a entre les noms des rois cités dans la Bible et ceux des monuments assyriens une remarquable ressemblance 2,

Ces confirmations du texte biblique ne sont pas contestées par les savants rationalistes. Ils ne peuvent non plus leur opposer aucune contradiction avérée entre l'histoire biblique et les documents étrangers. Le récit des origines d'Israël qui, dans les siècles précédents, s'élevait comme une colonne isolée, se rattache maintenant en divers points au reste de l'édifice de l'histoire. Partout où il y a eu rencontre, il y a eu accord. Les historiens sacrés n'ont jamais été pris en défaut : leur témoignage

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