‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 31 sur 45 · Kuenen, The religion of Israël, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Kuenen, The religion of Israël, 1. 1, p

tribus d'Israël par une division analogue de la descendance de Jacob sont en général rejetées comme légendaires par les exégètes de la nouvelle école.

Quant aux patriarclies eux-mêmes, toute l'école lés considère unanimemeîit comme des personnages mythiques, analogues aux héros et aux demidieux de la Grèce.

M. Renan a cherché à embellir cette théorie un peu nuageuse par un ingénieux rapprochement.

Il a trouvé dans Ovide le nom d'un ancien roi légendaire d'Assyrie, Orchamus; sur ce nom unique, il a édifié toute une légende. Le nom du roi appelé père de son peuple est devenu d'abord Aborham (du nom hébreu Ab qui signifie père), puis Abraham, moyennantun changement de consonne peu acceptable en linguistique sémitique. Ce roi aurait passé pour avoir aboli les sacrifices humains et les avoir remplacés par le sacrifice d'un chevreau. Il serait devenu, dans la tradition juive, le patriarche Abraham. On ne s'attendait pas à voir intervenir Ovide pour interpréter la Genèse. Mais nous devons convenir que cette idée est particulière à M. Renan, que les autres exégètes rationalistes se contentent d'affirmer d'une manière générale que les patriarches sont légendaires.

M. Renan se sépare aussi des autres écrivains de cette école par sa manière de considérer les

biographies patriarcales, telles qu'elles sont racontées en détail dans la Genèse. Il est d'accord avec eux pour croire que ces biographies sont légendaires, mais il affirme qu'elles représentent très exactement les mœurs des tribus nomades dont Israël est descendu. Partant de cette idée, il se considère comme autorisé à insérer dans son histoire le récit presque entier de la Genèse, avec cette simple modification, que les faits particuliers de la vie de chaque patriarche deviennent, sous sa plume, des exemples de faits habituels dans la vie des Sémites nomades. Ainsi, le fait que Jacob a épousé Lia et Rachel est devenu l'observation générale que les patriarches avaient, dans certains cas, pour épouses deux femmes égales de rang noble, parfois des sœurs. Le fait du voyage d'Éliézer pour chercher Rébecca, devient le fait général que les Sémites se mariaient dans leur parenté. Toute la Genèse est ainsi transformée, par un passage du particulier au général et du personnel à l'impersonnel : procédé de composition historique qui n'a pas dû coûter beaucoup de peine à l'auteur. Il étend cette idée générale aux faits de l'ordre religieux et moral. Sauf les faits surnaturels, qu'il rejette par principe, la religion et la morale, telles qu'elles sont décrites dans la vie d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, représentent à ses yeux la croyance et les mœurs du groupe de

populations sémitiques nomades dont Israël est descendu. Ici, l'extension est contraire au récit de la Genèse qui déclare qu'Abraham et ses enfants étaient monothéistes et vivaient au milieu de païens.

Cette dernière assertion de M. Renan est d'ailleurs vivement combattue par.les autres critiques. Aux yeux de ceux-ci, le tableau de la vie patriarcale rédigé par les prophètes au huitième siècle est complètement idéal : ils ont créé de toutes pièces, non seulement les biographies patriarcales, mais l'ensemble d'idées religieuses et morales qui forme comme le cadre de ces narrations. Cette divergence entre M. Renan et les autres Critiques est signalée dans l'article, fort bienveillant d'ailleurs, comme on pouvait s'y attendre, que la Revue de l'histoire des religions a consacré à la nouvelle histoire du peuple d'Israël.

Nous reviendrons plus tard sur ce conflit , lorsque nous traiterons de l'origine du monothéisme d'Israël. Pour le moment, nous allons chercher seulement à apprécier les deux thèses sur lesquelles toute l'école est d'accord, à savoir : la négation du système ethnographique de la Genèse et l'affirmation du caractère mythique des patriarches.

La Genèse contient plusieurs grands tableaux ethnographiques, indiquant la formation des diverses nations issues de Noé et celles des peuples

issus d'Abraham. Elle nous décrit ensuite d'une manière plus détaillée l'accroissement de la famille de Jacob. Le principe de cette formation est la multiplication des hommes par la fécondité des familles et la séparation des familles en branches distinctes qui deviennent des peuples. En soi et a prio?'i, rien de plus vraisemblable qu'un tel mode de formation. La théorie de la Genèse ne lui est d'ailleurs pas particulière. L'idée d'une formation de ce genre existe chez tous les peuples Aryens. En Grèce, les tribus se partagent en phratries, les phratries en familles. Le mot tribu lui-même vient du terme <pûw, qui veut dire engendrer. C'était l'organisation des temps héroïques. Dans le second chant de V Iliade, Nestor dit à Agamemnon : « Dispose les guerriers par tribus et par phratries, afin que la phratrie soutienne la phratrie et la tribu les tribus. » Ainsi que le remarque M. Robiou, Tacite semble avoir traduit ces vers d'Homère, lorsqu'il dit en parlant des Germains : « Ge n'est pas le hasard ni un assemblage improvisé qui forme chez eux l'escadron ou le bataillon, mais les familles et les relations de parenté ^. »

Quelle différence y a-t-il entre ce que nous dit la Genèse au sujet de la formation des peuples abrahamides et des tribus Israélites, et cette orga-

1. Article de M. Robiou, professeur à la faculté des lettres de Rennes, journal l'Instruction puhliqxie, 4 février 1888.

nisation patriarcale antique que nous trouvons chez les peuples aryens? Il y a, ce semble, deux différences : selon la Genèse, la formation est très rapide, les familles deviennent des peuples considérables au bout d'un très petit nombre de générations; en second lieu, cette formation des peuples s'accomplit à une époque historique, les noms et la biographie des ancêtres sont clairement connus.

Ces deux différences s'expliquent aisément. La Bible reconnaît d'abord formellement qu'il s'agit d'une multiplication exceptionnelle. Abraham devient le père d'un grand nombre de peuples, à la suite d'une promesse de Jéhovah. L'accroissement du nombre des Israélites en Egypte est donné aussi comme un fait prodigieux. Or, sans avoir recours au miracle, mais uniquement par l'effet de certaines circonstances qui diminuent les causes de m.ortalité, la population peut croître avec une rapidité inouïe. On a constaté, au Canada, pendant le siècle qui a suivi la conquête anglaise, une population doublant tous les vingt-cinq ans. Cette limite peut être théoriquement de beaucoup dépassée; le nombre des enfants par famille peut, s'ils ne sont pas atteints de bonne heure par la mort, produire une seconde génération cinq ou six fois plus nombreuse que la première ; et le mariage, très précoce en Orient, plaçant la naissance

de cette génération en moyenne à vingt-cinq ans après celle de la précédente, qui survit en grande partie, on voit que, au lieu de doubler, une population pourrait quadrupler et même sextupler tous les vingt-cinq ans. Il en résulterait, en supposant un accroissement correspondant des subsistances ou une grande facilité d'émigration, une croissance prodigieuse en progression géométrique.

Il n'est pas d'ailleurs nécessaire d'avoir recours, pour expliquer la formation des peuples abrahamides, à une multiplication aussi exceptionnelle. Nous voyons, en effet, par la Genèse, qu'Abraham était un très riche propriétaire de troupeaux, ayant une multitude de serviteurs, lesquels formaient déjà une petite tribu d'au moins 1.500 âmes, puisqu'il pouvait lever 318 soldats, pris parmi les esclaves nés dans sa maison. Or cette clientèle d'Abraham, qui s'est partagée entre ses fils, a formé le noyau des peuples issus de lui. De même les nombreux serviteurs de Jacob ont dû entrer dans le peuple d'Israël à titre de membres des tribus de condition inférieure compris sous le terme générique d'enfants de Jacob. Le point de départ, dans l'un et l'autre cas, n'est pas une famille unique, mais une petite tribu de plus de mille personnes, dans le premier cas ; beaucoup plus considérable sans doute, dans le cas de Jacob.

Enfin, le texte sacré n empêche nullement d'admettre que des étrangers se soient groupés autour du noyau des serviteurs des patriarches. L'achat d'esclaves, l'admission de clients dans la famille ont pu avoir lieu à toute époque. Ismaël, dont il est dit que sa main était contre tous et la main de tous contre lui, a pu rassembler, pour former le noyau d'une nation nouvelle, les aventuriers du désert. Le récit de l'Exode nous parle de parents de Moïse agrégés au peuple d'Israël et de Galeb le Quenite devenu membre de la tribu dé Juda.

Il n'y a donc aucune impossibilité, et même aucune invraisemblance grave à ce que les peuples descendus d'Abraham et les tribus Israélites se soient ainsi formés. C'est simplement un cas exceptionnel. Mais il y a dans l'histoire bien des cas uniques et exceptionnels. La formation de la puissance politique de Rome, la propagation de l'islamisme et la fondation si rapide de l'immense empire des califes sont des événements qui n'ont pas leur pareil. On ne voit donc pas pourquoi, même sans avoir recours au miracle, on n'admettrait pas qu'il y a eu, dans un certain temps et dans une certaine région, une formation très rapide de peuples nouveaux.

Cette hypothèse admise, si l'on suppose en outre que le fait s'est accompli à une époque contemporaine des grandes civilisations d'Assyrie et d'É-

gypte, et que dès la quatrième génération, sinon dès l'origine, les patriarches ont pu connaitre l'écriture, on comprendra que la formation du peuple s'est faite à la lumière de l'histoire, et que la biographie des premiers aïeux a pu être conservée, soit traditionnellement, soit par écrit.

On a objecté, contre la vérité des récits relatifs aux patriarches, le fait que ces récits contiennent de nombreuses allusions à la géographie de la Palestine; de là résulterait, selon l'école moderne, que ces récits n'ont pas pu être écrits en Egypte, et que leur composition serait postérieure à la conquête de Chanaan; or cette époque est si éloignée de celle des patriarches que les souvenirs locaux de leurs voyages devaient être efïacés.

Cette objection est sans valeur, car il a du exister des relations constantes entre les habitants de Gessen et la terre sainte. Sous le gouvernement des Pharaons, la route de la Palestine était ouverte. Les descendants de Jacob ont pu faire de fréquents pèlerinages aux tombeaux de leurs pères à Hébron, et plus d'un d'entre eux a dû parcourir pieusement les lieux où, selon la tradition, les patriarches vénérés avaient planté le^ur tente. Qui sait même s'il n'y a pas eu des établissements fixes de certains groupes d'Israélites en Palestine pendant le séjour en Egypte de la masse de la nation? Un passage des Paralipo mènes donne lieu de

penser que des descendants immédiats de Joseph, à la seconde génération, ont livré des combats et bâti des villes en Palestine *. Si ces établissements ne sont pas mentionnés lors de la conquête de Josué, c'est peut-être qu'ils avaient été détruits, et leurs habitants ramenés en Egypte, lors de la persécution des Pharaons contre Israël. On s'expliquerait aussi comment les noms de Jacob et de Joseph sont inscrits sur les pylônes de Karnak, dans la liste des peuples vaincus par Touthmès III.

Rien donc n'empêche d'admettre comme fondé sur des souvenirs certains le récit de la vie des patriarches; et par là même la théorie qui fait de ces ancêtres d'Israël des héros mythologiques perd son principal appui : elle n'est plus qu'une simple hypothèse.

Il sera cependant intéressant d'examiner et d'apprécier cette théorie. Pour le faire en évitant toute équivoque, nous distinguerons plusieurs espèces de récits, qui peuvent être qualifiés récits mythiques. Il y a des mythes naturalistes, des mythes philosophiques, moraux ou religieux, et de soi-disant mythes ethnographiques.

Les mythes naturalistes consistent à représenter

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