CHAPITRE III
LES ORIGINES d'iSRAEL : LES PATRIARCHES
Après avoir achevé son récit des origines de Thumanité et indiqué la distribution des diverses nations descendant des fils de Noé dans un tableau ethnographique susceptible d'interprétations diverses, mais dont l'importance historique et géographique est admise par tous les savants sérieux, l'auteur de la Genèse biblique entreprend le récit des origines de la nation choisie de Dieu. Ce récit se compose de la biographie de quatre patriarches : Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, ancêtres de la nation. Au milieu d'une foule de détails sur les mœurs patriarcales, les uns grossiers, d'autres ayant une grâce et une naïveté charmantes, à côté du récit sublime des apparitions du vrai Dieu, souverain du monde et juge de tous les hommes, nous trouvons dans ce récit deux faits généraux d'ordre purement historique : c'est, en premier lieu, la formation d'un certain nombre de peuples par la division de la postérité d'Abraham en diver-
ses branches, et celle du peuple juif par la multiplication de la descendance de Jacob ; c'est, en second lieu, la migration des tribus patriarcales, le voyage des aïeux d'Israël d'Hur à Haran, le voyage d'Abraham avec la caravane composée de ses serviteurs d'Haran en Palestine ; sa vie nomade à travers le pays de Chanaan, ses voyages en Egypte, ceux de son fils et de son petit-fils, et enfin l'établissement définitif de Jacob et de ses enfants sur les confins du royaume des Pharaons.
Les nouveaux historiens d'Israël ne s'accordent pas entre eux quant à la valeur historique qu'il faut attribuer à ce récit. Le plus récent d'entre eux, Stade, déclare que le récit tout entier ne mérite aucune confiance. Les migrations des ancêtres d'Israël lui paraissent imaginaires. Selon lui, le peuple d'Israël, venu on ne sait d'où, s'est éveillé à la conscience de son existence nationale au pied du Sinaï, sous la direction de Moïse. Ayant ensuite conquis la Palestine, il a consacré à son Dieu national, Jahveh, un grand nombre d'anciens lieux de culte révérés par les Chananéens; et afin de justifier cette consécration, les inventeurs de la légende nationale ont supposé que ces hauts lieux avaient été visités par les ancêtres de la nation, et que Jahveh s'était manifesté à eux pendant leur migration. Quant au séjour en Egypte, c'est un fait possible, mais dont rien ne prouve la réalité.
Nous devons reconnaître que Stade est à peu près seul de son opinion : c'est un pionnier de l'armée de la nouvelle exégèse ; il n'est pas suivi jusqu'à présent par les autres exégètes. Le sera-t-il plus tard? Nous ne pouvons le dire : les théories de Kuenen et de Wellhausen, déjà si étranges et si dépourvues de fondement, ont eu un tel succès, qu'on ne peut savoir jusqu'où la passion contre l'histoire d'Israël entraînera les critiques de l'école rationaliste * Jusqu'ici néanmoins, la migration des ancêtres d'Israël, apjgiuyée sur une tradition d'une force exceptionnelle, et tout à fait conforme à ce que nous savons des migrations des Sémites de cette époque, est admise, sinon comme un fait historique absolument certain, du moins comme un fait aussi voisin de la certitude que tous ceux que contient l'histoire de ces temps reculés.
M. Renan, en particulier, admet pleinement la migration des ancêtres d'Israël, et nous montre, dans les antiques civilisations de la Ghaldée et de l'Egypte, avec lesquelles ils ont été en contact, les sources de certaines idées des Juifs et les origines de la partie la plus ancienne de la Bible.
En revanche, les historiens modernes sont tous d'accord pour rejeter le mode de formation de la nation d'Israël et des peuples issus d'Abraham, tel qu'il est raconté dans la Genèse. Ce n'est point, disent-ils, par la multiplication des familles que
se forment les nations nouvelles. Si les familles deviennent des tribus et éventuellement des nations, dit Kuenen, c'est par la combinaison avec les habitants de certains districts, par la soumission des faibles à de plus forts qu'eux, par la fusion d'éléments hétérogènes. Partout où nous pouvons suivre en détail la formation ou l'extension d'une nation, nous voyons des causes analogues à celles que nous venons de citer, agissant ensemble ou successivement ^ C'est une pensée semblable qui a poussé M. Renan à renoncer à la théorie des races, si populaire il y a quelques années dans les écoles rationalistes et dont lui-même avait fait autrefois un si fréquent usage, pour y substituer celle des groupes humains constitués par le langage et agrégés par l'effet d'une série de circonstances •étrangères à leur origine.
Serait-il téméraire de supposer que cet abandon de la théorie des races est en partie inspiré par le désir de contredire le système ethnographique de la Genèse, d'après lequel les nations sont formées par les divisions d'une famille, système dont la conséquence extrême est l'unité d'origine de toute l'espèce humaine? Quoi qu'il en soit, la formation de certains peuples par la séparation en branches distinctes de la postérité d'Abraham et celle des