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Senart, Essai sur la légende du Bouddha

du Zodiaque, quatre frères répondant aux quatre saisons de l'année, avoir terrassé la Révolution figurée par le serpent Python roulé sur lui-même, c'est bien plus qu'il n'en faudrait, pour que les mythographes de l'an 4000 de notre ère reconnaissent dans Napoléon, le véritable Apollon (vy) 'AtuoXXwv), le soleil, dieu destructeur (aTuoXiSwv) adoré par les Grecs, dont le nom n'aurait presque pas été altéré. La même plaisanterie a été récemment renouvelée à propos du nom du plus savant et du plus éloquent mythographe de notre siècle. Un écrivain de l'école du folk lote, opposée à l'école mythograpbique, a démontré, par des arguments analogues à ceux des partisans modernes de la mythologie naturaliste, que Max Muller n'est autre que le soleil. Tout en combattant ces excès ridicules, on doit néanmoins penser qu'il y a, dans les religions païennes, un grand nombre de mythes naturalistes.

Mais il n'y en a certainement aucun dans la Bible. Le génie des écrivains bibliques est tout h. fait opposé à la mythologie. Le surnaturel biblique, œuvre d'un Dieu unique et créateur, n'a aucune ressemblance avec les légendes païennes. Certains exégètes, voulant absolument trouver dans la Bible ce qui ne s'y trouve pas, et ce qui se trouve dans les livres des autres religions, ont voulu faire de Samson un héros solaire. C'est une assi-

milation forcée qui n'a aucune vraisemblance; L'histoire de Samson est sans doute assez étrange ; et si elle n'était pas contenue dans un livre inspiré qui en garantit la vérité, elle pourrait être considérée comme une légende populaire, mais nullement comme une imitation artificielle d'un phénomène naturel.

Il faut traiter autrement la question des mythes de la seconde espèce : mythes philosophiques, religieux et moraux. Avant tout, il faut s'entendre sur le sens des termes. Si par mythe on entend précisément un fait imaginaire destiné à représenter une idée morale, de tels mythes existent certainement dans la Bible, puisqu'on y rencontre de véritables paraboles ; mais ces narrations allégoriques ont leur caractère propre et ne rentrent pas dans la trame générale de l'histoire d'Israël. On peut discuter sur le caractère réel ou allégorique de certains livres, du livre de Job, par exemple. Mais ce serait contredire le sens naturel du texte aussi bien que l'interprétation traditionnelle, que de mettre en question le caractère historique de la vie des ancêtres d'Israël.

Néanmoins, ces récits réellement biographiques peuvent, dans un autre sens, être considérés - comme figuratifs, et pourraient même être appelés mythiques, si ce mot, dans notre langage, n'impliquait pas l'exclusion du caractère historique

d'un récit. Des enseignements moraux, des vérités psychologiques, des prophéties relatives à l'avenir religieux de l'humanité, peuvent être contenus dans les faits réels de la vie des patriarches. Saint Paul nous affirme que l'histoire d'Agar et de Sarah s'applique à la synagogue et à l'Église. Le sacrifice d'Isaac est une figure du sacrifice de la croix. David sortant de Jérusalem et montant la colline des Oliviers pendant que ses ennemis le maudissent est une figure du Christ. Cet accord entre la réalité historique d'un fait et son sens figuratif ne peut, on le comprend, être admis que par (Ceux qui croient à la vérité de la révélation juive et chrétienne. Les événements qui se succèdent sous l'action des causes naturelles et les volontés libres de l'homme étant, suivant la croyance chrétienne, mystérieusement gouvernés par la Providence, Dieu peut réaliser une scène figurative représentant une vérité qu'il veut enseigner aux hommes, ou bien un de ses desseins futurs, et pour cela se servir d'êtres humains comme acteurs de cette scène, à l'insu même de ces acteurs. Selon cette conception de la théologie chrétienne, le caractère figuratif, qu'on pourrait appeler improprement caractère mythique, d'un fait, n'exclut nullement la réalité historique de ce fait. Jacob a pu réellement supplanter Ésaû; et ce fait peut en même temps être, dans la pensée divine, la figure

de la substitution de l'Église chrétienne à la Synagogue.

Les rationalistes ne peuvent pas admettre une pareille explication. Selon eux, il doit y avoir exclusion entre la réalité d'un fait et son caractère figuratif. Si ce fait est réellement la représentation exacte d'une idée morale ou d'un fait futur, il doit être imaginaire, ou bien si on reconnaît une analogie entre un fait certainement historique et un enseignement religieux ou prophétique, l'analogie, à son tour, n'est pas réelle : elle est factice, elle est l'œuvre d'un interprète du texte; et l'allégorie ainsi inventée ne peut pas avoir de fondement en dehors de son esprit. Et s'il se rencontre des faits dans lesquels les deux caractères de réalité et de figure de l'avenir semblent évidemment réunis, ces faits sont vraiment prophétiques : ils sont considérés par les apologistes comme des arguments en faveur de l'intervention divine dans l'histoire religieuse d'Israël. Leurs adversaires, au contraire, sont obligés de montrer que l'un ou l'autre des deux caractères, réel et figuratif, n'existe pas et est arbitrairement supposé.

Tel étant l'état de la question, le caractère figuratif de la vie des patriarches, entendu dans le sens de mythes prophétiques ou moraux, ne saurait être, aux yeux des chrétiens, comme il l'est aux

yeux des rationalistes, une objection contre la réalité historique de ces biographies. La question de la possibilité de la prophétie et d'une prophétie faite sous forme de figure est d'ordre apologétique et philosophique et non d'ordre historique. Donc, nous rejetons l'existence des mythes naturalistes que rien ne prouve, et nous admettons celle des figures prophétiques qui ne nuisent en rien au caractère historique du récit des origines d'Israël.

Reste la troisième espèce de mythes, les mythes ethnographiques, dont nous devons examiner la nature, afin de voir s'ils existent réellement dans la Bible et quelle serait la conséquence de leur existence.

Le mythe ethnographique consiste dans une généalogie fictive, qui sert à relier certains peuples entre eux, en leur attribuant un aïeul commun. On suppose que des peuples de même race sortent d'un même père, que ceux de race distincte mais voisine naissent de plusieurs frères. On attribue aux peuples plus nobles un aïeul qui est l'ainé de ses frères : les peuples méprisés naissent d'enfants bâtards ou incestueux. On suppose quelquefois que l'aïeul avait plusieurs épouses légitimes, ce qui permet de diviser les frères en plusieurs groupes. La vie des patriarches et leurs relations de famille, telles qu'elles sont racon-

tées dans la Bible, seraient ainsi des créations fictives, destinées à représenter certaines idées relatives à la filiation des peuples voisins d'Israël. Stade étend cette idée à la distribution même des peuples d'Israël en tribus. Les tribus censées nées d'enfants de Jacob ayant eu une même mère auraient des rapports de parenté plus étroits: A l'appui de cette idée, les critiques modernes apportent deux raisons. L'une est tirée de l'existence, chez d'autres peuples, de généalogies fictives. L'autre se fonde sur certaines difficultés historiques et surtout chronologiques de la vie des patriarches ou de certains faits invraisemblables, tels que l'histoire des filles de Lot. Toutes ces difficultés disparaîtraient à la fois, si l'on supposait que les patriarches n'ont pas existé et que leur histoire tout entière est un roman ethnographique. Ces deux raisons sont faciles à réfuter. Et d'abord, comme nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué, les souvenirs clairs et précis des Israélites sur leur passé ne doivent pas être confondus avec les légendes relatives aux origines qui existent chez d'autres peuples. Ces légendes sont de simples récits plus ou moins vagues ou des énonciations d'ancêtres communs à divers peuples, sans détail, comme ce qui est d'Hellen et de ses quatre fils. Il n'y a dans ces récits aucune apparence historique. Tout autres sont les récits de la Bible relatifs à Abraham

et à ses descendants. Ces récits sont la base de croyances pratiques et efficaces ^ les prophètes s'en servent pour exciter les Israélites à rester fidèles à Jehovah et à observer une religion austère, qui est en opposition avec leurs instincts. La croyance à la descendance de tel ou tel fils de Jacob était en outre le principe de la division en tribus : les généalogies de famille servaient à fixer le droit sur les héritages acquis dans le partage de la terre de Chanaan. Toute la vie religieuse, sociale et politique d'Israël, repose sur ces généalogies. L'assimilation entre Israël et les autres peuples, sous ce rapport, est tout à fait inexacte. Israël est un peuple de nouvelle formation, qui connaît ses origines : il s'est servi de l'écriture, qu'il a pu apprendre à Tanis, dès les premiers temps de sa vie nationale.

Il serait peut-être moins difficile d'admettre que les rapports généalogiques que la Bible nous indique entre les divers peuples issus d'Abraham ont été inventés artificiellement. Mais quand on examine les textes bibliques relatifs à ces liens ethnographiques, on reconnaît que leur invention par les Israélites est absolument invraisemblable. Pourquoi avoir supposé qu'Ismaël est l'aîné des fils d'Abraham? Si on l'a supposé fils d'une servante pour glorifier les enfants d'Isaac à ses dépens, pourquoi en avoir fait l'ainé? Pourquoi avoir renouvelé cette

mutation du droit d'aînesse dans le cas de Jacob, et avoir ainsi rendu nécessaire l'étrange histoire de Jacob supplantant Esali? Que l'origine incestueuse attribuée aux Moabites et aux Ammonites doive s'expliquer parla haine d'Israël contre ces peuples, cela pourrait à la rigueur être admis. Mais pourquoi les Madianites, ennemis plus acharnés des Israélites, ont-ils alors une origine sans tache et descendent-ils d'Abraham ?

En remontant plus haut encore, on sera peutêtre porté à voir, dans l'histoire de la malédiction de Gham, un récit inventé par suite de la haine des Israélites contre les Chananéens; mais pourquoi est-ce Gham qui pèche, et Ghanaan son fils qui est seul maudit? N'aurait-il pas été plus naturel, tout étant arbitraire, d'attribuer la faute à celui même qui reçoit le châtiment? Quel est, en outre, l'ennemi le plus acharné d'Israël, celui dont le joug est le plus humiliant? G'est le Philistin. Or on n'attribue aux Philistins ni une origine honteuse,^ comme celle des Moabites, ni une part à la malédiction de Ghanaan. Les Philistins descendent, non de Ghanaan, mais de Mesraïmle père des Égyptiens- Quant à supposer que les Rubénites auraient accepté sans protester l'idée que leur aïeul avait perdu son droit d'aînesse par un crime déshonorant, que les Siméonites se seraient aussi laissé priver de leurs privilèges par un récit controuvé.

c'est encore la plus invraisemblable des hypothèses. D'après la tradition, Benjamin est le frère utérin de Joseph; or la tribu de Benjamin, dans l'histoire postérieure, est unie à celle de Juda et partage ses destinées. Elle est toujours séparée des tribus joséphites. Parmi celles-ci, la tribu de Manassé ocupe deux territoires séparés par le Jourdain et sans relation habituelle. Si l'on avait créé des généalogies fictives, n'aurait-on pas donné des ancêtres distincts à ces deux demi-tribus?

Plus on examine de près le procédé généalogique des Israélites, plus on y reconnaît une véritable ethnographie, fondée sur des souvenirs de tribus et de nations très précis. Et dès lors, pourquoi douter de l'existence d'ancêtres dont le souvenir est ainsi conservé? Admettons, comme cela est vraisemblable, qu'ils ne sont les ancêtres directs que d'une partie de chaque peuple et de chaque tribu, ils n'en sont pas moins de vrais hommes, ayant entre eux de vraies relations de père, de fils et de [frère; et les séparations ethnographiques sont les conséquences de séparations individuelles des membres de chaque famille, la clientèle et les serviteurs suivant partout le patriarche et se partageant entre ses héritiers.

Le premier argument en faveur du caractère mythique des patriarches est donc sans force réelle. Il est fondé sur la méthode défectueuse qui

consiste à juger de certains faits par comparaison avec d'autres faits qui ont avec les premiers une analogie éloignée, et à traiter un peuple différent de tous les autres comme s'il devait nécessairement leur être absolument semblable.

Le second argument est tiré de certains détails de la biographie biblique des patriarches. Ces détails, selon l'école moderne, ne peuvent pas être historiques. Ainsi, l'histoire du renvoi d'Agar par Abraham ne saurait être admise, parce que ce serait un acte trop cruel de la part du patriarche, qui aurait condamné Ismaël et sa mère à une mort certaine. On ne saurait croire que Joseph a luimême distribué le blé aux habitants de Ghanaan qui venaient en acheter, ni que douze sacs de blé aient pu servir efficacement à diminuer l'effet d'une famine régnant dans la tribu des enfants et des serviteurs de Jacob. On peut remarquer qu'ici Reuss, qui pose cette objection, s'appuie sur le fait que Jacob était chef d'une tribu, tandis qu'ailleurs les critiques modernes objectent, contre le nombre très grand des Israélites au temps de l'exode, le fait qu'ils descendent d'un seul ancêtre.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter en détail ces objections. Un grand nombre d'entre elles sont puériles et sans valeur ; quelques-unes sont plus importantes, par exemple celles qui regardent la

chronologie de la vie des patriarches^. Mais, quelle que soit leur gravité, elles ne donnent aucun droit de conclure que les patriarches sont des êtres mythologiques. La conclusion extrême que l'on pourrait en tirer, serait que les récits de leur vie ne sont pas l'œuvre de témoins oculaires, et ont été racontés d'après des souvenirs traditionnels plus ou moins vagues quant aux détails, ou plus ou moins altérés. Une inexactitude partielle de ces récits peut être embarrassante pour les théologiens, en raison du dogme de l'inspiration. Elle n'est d'aucune portée pour de simples historiens, qui doivent être habitués à reconnaître, comme véridiques dans leur ensemble, les récits dont les détails sont inexacts.

En revanche, d'ailleurs, il y a dans ces mêmes biographies patriarcales, une foule de détails qui ne s'accordent pas avec la supposition d'un récit factice, composé après coup pour appuyer une théorie ethnographique. Les faits répréhensibles attribués aux patriarches, à Abraham, lors de son voyage en Egypte, ou de son séjour chez les Philistins, à Jacob, à l'occasion du droit d'aînesse, ne s'expliqueraient pas si le récit avait été créé à une époque postérieure à la conquête de Chanaan, c'est-à-dire dans un temps où ces patriarches étaient

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