‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 42 sur 45 · Ep. Rom., X · texte numérisé non relu

Ep. Rom., X

du cœur. Dès lors l'opposition que saint Paul déclare exister entre les deux passages du Lévitique et du Deutéronome est bien fondée. Le passage du Lévitique : « Celui qui fait ces choses, vivra par elles » , veut dire : celui qui observe matériellement la loi, échappe à la condamnation; par exemple, celui qui observe le Sabbat ne sera pas lapidé : c'est la formule de la justice légale et cérémoniale. Au contraire, le commandement qui est dans la bouche et dans le cœur, bien qu'il puisse s'appliquer aussi à des préceptes cérémoniels, indique que le cœur est converti, que c'est par l'obéissance du cœur que la loi est observée. Ainsi observée, la loi produit la justice intérieure que saint Paul appelle justice de la foi.

Saint Paul ne prête donc pas à Moïse une pensée contraire à celle qu'exprime le Deutéronome : pour le fond, ils sont d'accord. Mais la forme est étrange et bizarre comme beaucoup d'autres raisonnements de saint Paul. Il prouve par le texte de Moïse qu'il y a deux justices : l'une extérieure, l'autre intérieure ; et il donne ensuite sa propre explication de la justice intérieure en montrant son principe qui est la foi au Christ. Par là il se trouve conduit à supprimer les phrases de Moïse où cette justice est appelée un commandement qu'il faut pratiquer. Malgré ces explications, il reste toujours une difficulté. La mianière dont

saint Paul cite T Ancien Testament est certainement d'une étrange liberté et il est clair qu'il donne un enseignement dogmatique et non un commentaire grammatical du texte.

Qu'il nous soit permis de dire, en passant, qu'il est utile de régarder en face les difficultés de ce genre et que nous aurions tort de nous contenter des solutions données par nos devanciers. Ces solutions peuvent être imparfaites et nous ne devons pas désespérer d'en trouver de meilleures. L'encyclique Providentissimus Deus nous dit que tout docteur privé a un vaste champ, où s'ayançant en toute sûreté, il peut se distinguer et servir l'Église. Elle ajoute que, tout en tenant compte dé l'opinion des interprètes précédents, on ne doit pas penser qu'il soit interdit de pousser plus loin ses recherches. La seule chose que le souverain Pontife défend, c'est de poser des conclusions définitives, contraires à la doctrine de l'inspiration; mais l'étude des questions sous leurs différentes faces, l'étude du sens naturel de l'Ancien Testament tel qu'il résulte de la grammaire, du contexte, des circonstances, du temps et des lieux, l'étude comparative du texte original et des citations, non seulement n'est pas interdite, mais est plus nécessaire que jamais.

Nous ne devons même pas nous croire obligés de trouver la vraie solution ni nous contenter des

solutions que nous croyons avoir trouvées. Si ces solutions nous paraissent imparfaites, nous avons une ressource que le Pape lui-même nous indique, c'est de suspendre notre jugement, cunctandum a sententia. Nous nous demandons même si ce dernier parti n'est pas le plus sage en présence du texte cité plus haut.

Après cette digression, revenons à Kuenen. La critique qu'il a faite de la manière selon laquelle les auteurs du Nouveau Testament interprètent l'Ancien, lui parait suffisante pour déclarer qu'il n'y a pas lieu de s'en tenir à leur interprétation. Nous pouvons lui concéder qu'il a raison en cela, s'il ne s'agit que de l'exégèse grammaticale et de la détermination du sens des phrases. Cette exégèse est distincte de l'exégèse dogmatique et théologique; c'est pour cette dernière seulement que le Nouveau Testament est, aux yeux des chrétiens, une autorité qui doit être respectée.

Mais comme Kuenen a récusé entièrement l'autorité dogmatique de l'Évangile et même celle du Christ, il se trouve ainsi dégagé de la première objection qu'il avait posée.

Toutefois, sa cause n'est pas gagnée pour cela.

Une autre objection, plus redoutable, se dresse devant lui ; il le reconnaît lui-même loyalement : c'est celle des Prophéties relatives aux faits évangéliques.

Il ne peut contester qu'il existe un accord apparent très étrange entre le passé et le présent, que la venue d'un personnage surnaturel et transcendant et la conversion des peuples païens au culte du vrai Dieu, n'aient été annoncées par les Prophètes et que certains chapitres de l'Ancien Testament, tels que le LUI d'Isaïe, ne semblent s'appliquer très exactement au récit évangélique. Il est obligé de donner de cet accord une explication conforme à sa théorie. Il n'a pas manqué à cette obligation. C'est la partie la plus intéressante de son ouvrage. Il donne d'abord nn exposé de la formation graduelle de l'idée messianique. Il nous montre comment elle a grandi, quelles transformations elle a subies, comment, aux dififérentes époques, les textes prophétiques ont été diversement interprétés, comment enfin s'est formée l'interprétation qui a prévalu dans l'Église chrétienne. Il établit ensuite une théorie historique et philosophique, pour expliquer par leurs causes les faits qu'il a exposés.

Je vais commencer par résumer l'exposé de Kuenen. Le tableau historique que je vais vous tracer est celui que Kuenen lui-même a tracé. Les

opinions rationalistes de Fauteur ont certainement influé sur la manière de présenter les faits. Néanmoins une très grande partie de ses vues sont exactes.

Je n'essaierai pas de relever toutes ses erreurs, je signalerai simplement en passant les plus graves.

Le tableau de Kuenen ne commence qu'au huitième siècle avant l'être chrétienne, au temps des grands Prophètes. On sait que toute l'histoire primitive d'Israël est considérée par l'école rationaliste comme pleine d'erreurs et falsifiée par les écrivains sacrés. Aussi ne sera-t-il pas question des anciennes ptomesses du Messie, de celles de Jacob, de Balaam, etc.

Le point de départ du messianisme, selon notre auteur, serait la croyance à une promesse de perpétuité de la dynastie de David. Par une promesse spéciale de Jehovah, ses descendants doivent se succéder indéfiniment sur le trône. Mais vers le septième siècle, quand Israël fut attaqué par des nations très puissantes, les Prophètes annoncèrent qu'il serait vaincu et réduit en captivité, que le trône de David périrait, que la ville serait détruite. Et en même temps qu'ils annoncent ce châtiment, ils annoncent la délivrance et le retour de la captivité.

Cette restauration de la nation entraînait la restauration delà monarchie .

De là deux idées : celle du temps messianique ou du bonheur qui suivra la délivrance ; et celle des rois ou du roi qui régnera à cette époque.

Le temps messianique est un temps de gloire, de repos et de félicité pour les Israélites. Les gentils doivent honorer le peuple d'Israël. Suivant certains Prophètes, ils leur seront soumis ; selon d'autres, ils se convertiront au vrai Dieu, et viendront l'adorer à Jérusalem. Ce temps devra durer indéfiniment. Il semble que les Prophètes aient cru que le grand jour du Seigneur, annoncé par Amos et Joël, doit être arrivé auparavant. Selon Isaïe, c'est un temps de paix pour la nature entière : w les bètes féroces vivront en paix avec les agneaux et les chèvres ». Toutes les images sont accumulées pour décrire la félicité de cet âge d'or de l'avenir.

Kuenen remarque ici que ces prophéties ont été, depuis l'Évangile, interprétées dans un sens spirituel. L'Israël dont elles parlent, est, selon la théologie chrétienne, l'Église ; le bonheur dont il s'agit est la paix de l'âme, et la prospérité indéfinie est le bonheur du Ciel. Mais telle n'était pas la pensée des Prophètes et de leurs contemporains. Leurs regards ne s'élevaient pas si haut ; c'est d'un bonheur terrestre qu'il s'agissait : c'est une prospérité temporelle, sous le sceptre d'un roi vraiment descendant de David dans la ville même de Jérusalem, qui était l'objet de l'attente et des désirs des Israélites.

Voici comment Amos annonce celte restauration. « En ces jours-là, j'ai rétabli le tabernacle de David qui est en ruine ; je le rebâtirai comme autrefois. » Le trône restauré ne doit plus périr. Les promesses faites à David sont absolues. Mais de quoi s'agit-il? Est-ce simplement de la dynastie? ou bien est-ce d'un roi unique qui serait immortel?

Écoutons sur ce point l'oracle de Jérémie, la veille de la captivité de Babylone et de la ruine de la royauté d'Israël : « En ces jours et en ce temps^ je ferai croître sur le trône de David une branche de justice. 11 exécutera le jugement et la justice, dans le pays. En ces jours, Juda sera sauvé et Jérusalem habitera en sûreté ; et tel sera le nom qui lui sera donné : Jehovah, notre justice. Or ainsi a parlé Jehovah : David ne manquera jamais d'un descendant qui soit assis sur le trône d'Israël. Et jamais les prêtres de la race de Lévi ne manqueront d'un homme pour offrir le sacrifice.

« Voici ce que dit Jehovah : Si vous pouvez briser mon alliance avec le jour et avec la nuit, de sorte qu'il n'y ait pas en chaque saison la succession du jour et de la nuit, alors aussi mon alliance pourra être rompue avec David mon serviteur, de sorte qu'il n'y ait pas un de ses ûls qui règne sur son trône, et aussi avec ses prêtres de la race de Lévi, mes ministres.

« Et comme l'armée des ci eux ne peut être dénombrée, ainsi je multiplierai la race de David, mon serviteur, et les prêtres de la race de Lévi, mes ministres. »

Ce texte singulier indique, sans doute, sous le nom de branche de justice, un personnage qui restaurera le trône de David; mais i] semble indiquer que ce roi aura des successeurs. Ici, Kuenéii a beau jeu pour parler de prophétiesnon accomplies. On sait, en effet, que pour des motifs à nous inconnus, peut-être parce que les prêtres et les scribes ont craint l'influence des mauvais rois, Zorobabel, descendant de David, qui a ramené les premiers captifs, n'a pas été couronné roi et que sa race est tombée dans l'obscurité jusqu'au temps du Christ : de sorte que les chrétiens sont forcés d'interpréter ce texte dans le sens spirituel et de dire que Dieu a fait plus qu'il n'avait promis en donnant aux Israélites un fils de David qui est le fils de Dieu, et en remplaçant le sacerdoce de Lévi par un sacerdoce supérieur. Mais il est évident que les contemporains de Jérémie ont dû entendre ce texte dans le sens de la restauration d'une dynastie. Ici se trouve, nous devons en convenir, une vraie difficulté, une des plus grandes peut-être de l'interprétation des prophéties : elle ne peut être résolue qu'en admettant que le sens spirituel, celui qui considère les événements du peuple d'Israël comme la figure et le type

d'une œuvre divine supérieure, est le vrai sens divin des prophéties messianiques.

Reconnaissons néanmoins que, si l'idée d'une dynastie perpétuelle semble prévaloir dans le texte de Jérémie, Isaïe, de deux siècles plus ancien, penche déjà vers une autre interprétation de la promesse. Lui aussi parle de la branche de Jessé, c'est-à-dire du roi descendant de David ; mais ce roi est dépeint avec des caractères si éclatants qu'il dépasse de beaucoup le niveau de l'humanité et devient un personnage transcendant. On connaît les titres glorieux que le Prophète lui donne : « l'Admirable, le Conseiller, Prince de la Paix, le Père des siècles futurs, le Dieu fort ». Il joint, à ces traits l'annonce de la naissance du Messie, du petit enfant qui nous est donné au commencement du temps messianique, et déclare que cet enfant régnera à jamais.

Kuenen fait ici une supposition ingénieuse. Il se demande si la pensée des prophètes n'a pas été que, parmi les maux qui cesseront avec le règne du Messie, serait compris le mal de la mort et qu'ainsi le Messie deviendrait immortel et que ses sujets le seraient comme lui. Si ce n'est pas là la pensée d'Isaïe, c'est au moins une interprétation de sa pensée qui a prévalu plus tard. Nous voyons, dans l'Évangile, que les Juifs croyaient que le Messie devait durer éternellement et que, par l'effet de

cette croyance, ils étaient scandalisés de l'annonce delà Passion du Christ. Cette idée de restauration du trône de David par un roi immortel se trouve encore dans les paroles de Tange Gabriel annonçant à la sainte Vierge qu'elle sera mère du Messie. C'était comme une définition du Messie selon la croyance du temps. « Il sera grand, il rétablira le trône de David, son père, et régnera éternellement sur la maison de Jacob. >;

Telle est la première forme précise delà conception messianique : un roi descendant de David, un règne éternel, heureux, pacifique ; le peuple d'Israël habitant sa patrie et vivant auprès du temple de Sion. Ainsi considérée, l'origine de l'idée messianique pourrait, selon Kuenen, s'expliquer naturellement : elle résulterait du patriotisme juif et de la croyance à la protection de Jehovah sur Israël et à la toute-puissance de Jehovah; c'est le désir qui devient un espoir. En outre Kuenen nous dit, sans que nous puissions le contredire, que le Messie ainsi attendu, est bien différent du Messie historique.

Mais il existe un second type de Messie, différent du premier : c'est le serviteur de Jehovah dont parle Isaïe. C'est dans la seconde partie du livre d'Isaïe, dans les derniers chapitres que beaucoup d'exégètes modernes considèrent comme étant l'œuvre d'un continuateur vivant pendant la cap-

tivité de Babylone, que se trouvent les textes relatifs au serviteur de Jehovah. Ce personnage n'est point désigné comme descendant de David. On ne le donne pas comme investi de la puissance royale : c'est un prophète, un prédicateur de la vérité; c'est un martyr, un homme qui est livré à la soufrance et à la mort pour les péchés du peuple.

Qu'est-ce que ce personnage ?

Suivant Kuenen, il s'agit du peuple d'Israël personnifié. Le terme de serviteur de Jehovah est un terme collectif : il ne désigne pas un individu ; mais le peuple d'Israël ou plutôt la partie supérieure, l'élite du peuple d'Israël. C'est l'explication donnée jadis par des rabbins pour écarter l'argument tiré du chapitre LUI. Mais nous devons convenir que Kuenen présente cet argument avec une grande habileté. Il remarque en effet que, dans plusieurs passages de cette longue prophétie, le titre de serviteur de Jehovah. est donné à Israël et à Jacob ; d'où il résulte que, si on suppose que la pensée de l'auteur est continue, partout où l'on rencontrera ce terme, le serviteur de Jehovah, on pourra lui substituer Jacob ou Israël. Seulement il y a des passages qui ne peuvent s'expliquer ainsi et dans lesquels le serviteur de Jehovah est distingué expressément du peuple d'Israël. Tel est le passage où Jehovah dit à son serviteur : « C'est peu que tu sois chargé de convertir les restes

d'Israël, je t'ai donné comme lumière aux nations. » Évidemment ce n'est pas Israël qui est chargé de convertir ses propres restes.

Kuenen se tire de la difficulté en disant que ce n'est pas tout le peuple qui est désigné par le terme de serviteur, mais l'élite du peuple.. Nous remarquerons ici que cette substitution de l'élite à toute la nation est une supposition arbitraire, qui n'atteint pas son but et ne lève pasl'ambiguïté. Elle n'empêche pas que le même terme ne soit tantôt appliqué à Israël, tantôt mis en opposition avec Israël. Le terme est donc pris dans deux sens. N'est-il pas dès lors plus simple d'admettre qu'il faut considérer la prophétie comme énigmatique et volontairement ambiguë et de penser que le Prophète parle tantôt du peuple, tantôt d'un personnage individuel, l'un étant la figure de l'autre. Quoi qu'il en soit, Kuenen se pose la question de savoir si ce personnage est le même que le roi, fils de David, dont nous avons parlé. Il répond négativement. Les caractères de ces deux personnages sont opposés et inconciliables.

Si ce que Kuenen cherche à savoir, c'est quelle a été sur ce point la pensée des contemporains du prophète, il a raison. Avant l'Évangile, les Juifs n'ont presque jamais appliqué au Messie ces textes d'Isaïe, surtout le chapitre LUI qui prédit la Passion. Quant à ce qu'a prévu le prophète

lui-même, c'est un fait psychologique individuel, sur lequel nous n'avons aucun renseignement.

Kuenen admet néanmoins que la pensée du prophète était semblable à celle de ses contemporains. Au texte d'Isaïe, on peut joindre un certain nombre de psaumes considérés comme prophéties de la Passion, où il est parlé d'un personnage calomnié, outragé et condamné. Ces passages paraissent devoir être interprétés comme les précédents. Ceux qui croient, comme Kuenen, qu'il s'agit dans ces textes d'un personnage collectif, supposent que ce sont les souffrances du peuple réduit en captivité qui ont été ainsi dépeintes par le Prophète et le Psalmiste. Nous devons dire encore ici que le texte d'Isaïe ne se prête à cette interprétation collective qu'à la condition d'être plus ou moins violenté ; c'est ce qu'ont prouvé depuis longtemps les exégètes chrétiens.

Nous pouvons maintenant franchir le temps de la captivité et chercher quelle transformation ont subie les idées après le retour du peuple en Palestine. Selon le texte des Prophéties, la délivrance, la restauration du trône et le temps messianique semblaient devoir être simultanés. L'attente des Israélites fut trompée. La délivrance eut lieu, les exilés purent rentrer à Jérusalem ; mais le temps messianique ne commença pas. Au lieu de cette ère de bonheur, ce furent des temps pénibles,, des

temps d'angoisse, comme les a appelés Daniel. Puis, le trône ne fut pas rétabli. Ce fut un descendant de David, Zorobabel, qui ramena les Israélites; mais il ne fut pas couronné roi.

. Pourquoi cela? L'histoire ne nous le dit pas. Serait-ce que les prêtres, si puissants à cette époque, ont craint l'ambition des rois et ont voulu empêcher l'influence des mauvais rois? Serait-ce que l'on savait que la restauration du trône devait être faite par le Messie, par ce roi sublinje et transcendant décrit par Isaïe, et que Zorobabel ne présentait pas les caractères du Messie? Quoi qu'il en soit, la restauration du trône, l'avènement du Messie et le bonheur des temps messianiques furent repoussés dans l'avenir et dans un avenir assez éloigné. Le peuple se consolait en lisant les prophéties. Aux anciennes prédictions, s'en joignirent de nouvelles. Une brillante vision de Daniel représente un personnage appelé le Fils de l'homme, montant devant le trône de l'Ancien des jours et auquel est donné le pouvoir sur toutes les nations de la terre et un empire éternel. Dans l'explication de la vision, il est dit que le pouvoir sera donné au peuple des saints du Très-Haut; et de ces paroles prises à la lettre, Kuenen conclut que le fils de l'homme est un être collectif, qu'il n'est que la personnification du peuple d'Israël. Il faut avouer cependant que ce serait une

étrange personnification et que la vision semble indiquer quelque chose de plus que ce que dit l'explication.

Ce personnage mystérieux fut comme un troisième type du Messie. Il y avait le Messie roi, le Messie souffrant ; maintenant il s'y joint un Messie transcendant et céleste.

Pendant les quatre cents ans qui suivirent, il se produisit une transformation dans les idées relatives au Messie et aux temps messianiques. Ces idées se modifièrent dans un sens spiritualiste. Dans les écrits des Prophètes, il est principalement question des destinées du peuple. C'est le peuple qui pèciie, qui est châtié, qui se repent, à qui Dieu pardonne en lui rendant la prospérité. Les menaces et les promesses des Prophètes sont de l'ordre temporel. La délivrance, la rédemption, le salut consistent à échapper à la servitude ou à la captivité, à ne plus être sous le joug de l'ennemi. Est-ce à dire que la croyance à la vie future n'existât pas alors et qu'au lieu de l'immortalité personnelle des individus, les promesses divines ne regardassent que la perpétuité de la nation? Avec toute l'école rationaliste, Kuenen admet qu'avant la captivité de Babylone, les Israélites ne croyaient pas à la survivance de l'âme. Et cette opinion parait très mal fondée; mais ce qui est certain, c'est que, si les Prophètes croyaient à la

vie future, ils en parlent peu, que ce qu'ils mettent en évidence, ce qui parait au premier rang dans leurs écrits, ce sont les récompenses et les châtiments temporels pour les crimes ou les vertus du peuple, et que, lorsqu'ils parlent de la miséricorde divine, du pardon et de rédemption, c'est d'une délivrance temporelle qu'il s'agit principalement.

Sur ce point les idées, ou si l'on veut, les croyances, changèrent après la captivité. L'idée de la vie future et de la résurrection après la mort occupa davantage les âmes. L'idée de la délivrance des ennemis terrestres se transforma en l'idée du salut proprement dit. Le pardon des péchés avait été, depuis les plus anciens temps, l'objet des désirs des Prophètes ; ce pardon désormais est attendu et désiré, moins en vue d'éviter les châtiments temporels que par la crainte d'être à jamais exclu de l'assemblée des Saints. Les péchés de l'individu, le sort et la destinée de chacun passent au premier rang dans la pensée de beaucoup de fidèles, de ceux dont l'âme était le plus élevée.

Cette transformation s'accomplit sans rupture; le temps messianique représente un bonheur terrestre sans fin pour la nation. Ce bonheur peut appartenir aux individus aussi bien qu'au peuple. Par suite de ces idées, les vrais Israélites, les vrais Saints, héritiers des promesses, ne sont pas tous

ceux quinaissent d'Abraham et de Jacob, mais ceux qui restent dignes de cette origine. Les individus, par ridée de l'immortalité personnelle, acquièrent une importance plus grande et le peuple lui-môme se partage en saints et en rebelles. Le côté moral se développe à côté des espérances politiques d'Israël.

Par là même aussi, les prophéties relatives aux peuples étrangers se transforment. Ce ne sont pas seulement les peuples qui seront soumis comme nation à la nation sainte, ce seront les individus qui entreront plus tard dans l'assemblée des Saints. Cette spiritualisation des promesses ne va pas cependant jusqu'à supprimer les privilèges d'Israël comme nation. Le côté politique des espérances ne disparaît pas. Nous en trouvons lapreuve jusque dans le cantique de Zacharie, où il est parlé du peuple délivré de ses ennemis et habitant en paix sous un roi pacifique.

Sous l'effet des mêmes causes, la notion du Messie s'agrandissait. Il devenait le sauveur des âmes en même temps que le roi temporel. Facilement l'idée du Messie roi s'est unie à celle du Messie transcendant de Daniel. Le roi d'Israël, glorieux et immortel, ressemble au Fils de l'homme de la vision de Daniel. Une autre idée prophétique a subi une transformation analogue. Les anciens Prophètes parlaient d'un jour terrible de vengeance et de jus-

tice de Jeliovah. C'étaient les peuples qui devaient être ainsi jugés et châtiés. Une fois l'idée de l'immortalité personnelle développée dans les âmes, le jour de Jehovah est devenu le jugement des vivants et des morts et le Messie a été considéré comme le juge suprême. Nous avons dit que le type du Messie souffrant, du serviteur de Jehovah n'avait pas, en général, été confondu avec celui du Messie roi. Les caractères de ces personnages semblent inconciliables. C'est ce qui paraît même dans l'Évangile ; ceux qui reconnaissaient Jésus pour le Messie, ne voulaient pas croire à ses souffrances. Il dut néanmoins se faire déjà un certain rapprochement entre ces types.

C'est à la fin de cette évolution progressive des idées régnantes en Israël que parut le vraie Messie, Jésus de Nazareth. La question qui se posa d'abord était de savoir s'il possédait les qualités du Messie roi. Ceux qui le croyaient, le saluaient sous le nom de fils de David. Lui-même prit le titre de Fils de riiomme, en s'attribuant le rôle sublime de ce personnage en Daniel. Quant au rôle du Messie souffrant, ce ne fut qu'après la résurrection que les Apôtres le comprirent. Les Apôtres, ayant sous les yeux la vie et la mort du Sauveur, en retrouvèrent les traits dans les Prophètes; chacun des trois types se trouvant réalisé : le premier d'une façon spirituelle par la royauté du Christ sur les âmes,

le second d'une façon littérale par sa Passion, et le troisième, celui de Fils de l'homme, par l'affirmation même du Christ qui prit ce nom et déclara qu'il paraîtra au dernier jour sur les nuées, d'une manière conforme à la vision de Daniel.

L'ascension du Christ produisit un nouveau changement dans l'interprétation des Prophéties. Le règne messianique terrestre disparut pour être remplacé par le règne du Christ gouvernant son Église du haut du ciel; les textes prophétiques furent ainsi interprétés dans un nouveau sens pai* une sorte de transposition de ton. En même temps, les deux avènements du Christ, jusque-là confondus, rêvent de se séparer l'un de l'autre et l'on attendit le retour du Christ sur les nues pour juger les vivants et les morts. Une partie cependant de l'ancienne interprétation subsistait encore. Israël restait le centre de la nouvelle Église et l'on croyait que la destruction annoncée du temple et de la ville de Jérusalem coïnciderait avec la fin du monde. La catastrophe de l'an 70 détruisit ce dernier reste de l'interprétation terrestre et temporelle des Prophètes. Les promesses relatives au temps messianique furent transférées à l'Église chrétienne qui devint le vrai peuple de Dieu.

Ainsi, à la suite d'une longue évolution de la pensée, s'est produite l'interprétation chrétienne

des Prophéties : un sens nouveau fut substitué à celui qui avait été admis jusque-là.

Tel est l'exposé historique que Kuenen nous donne de la formation de l'idée messianique et de l'interprétation variable et progressive des textes prophétiques. Malgré les erreurs que ce récit contient, l'idée générale nous en paraît exacte. C'est une vue originale, qui permet de relier les uns aux autres des textes qui sans cela ne forment qu'un amas incohérent : c'est une manière d'étudier l'Écriture Sainte et l'histoire qui devrait être imitée à notre avis par les exégètes catholiques ; elle fournirait d'utiles arguments à l'apologétique. C'est ce que nous allons constater en examinant les conséquences qui ont été et qui peuvent être tirées de ce récit.

Après avoir ainsi exposé le développement des idées relatives au Messie, voici comment notre auteur raisonne^.

Il n'y a point eu, dit-il, d'accomplissement des prophéties messianiques.

Les prophéties relatives au Messie, fils de David, et au temps messianique, dans leur vrai et primitif sens, ne s'appliquent qu'au royaume temporel d'Israël et à la nation juive. Cette nation devait conserver la prééminence, rester le vrai peuple de

1. Cette dernière partie a été publiée pour la première fois, après la mort de l'auteur, dans la revue citée plus haut.

Dieu. Les autres peuples ne devaient être unis à Dieu que par son intermédiaire. Le Messie devait régner sur la terre entière ; son royaume devait être un royaume temporel. Tout cela n'est pas arrivé et ne peut arriver dans l'avenir, puisque, depuis la ruine de Jérusalem, la race royale, la race sacerdotale, la ville sainte et le temple saint ont disparu. Donc cet échec complet des espérances juives est la preuve qu'il n'y a pas eu de vraies prophéties surnaturelles.

La même conséquence est tirée du troisième type de la vision de Daniel. C'était aux Saints du Très- Haut que l'empire du monde devait appartenir. Or, pour Daniel, ces Saints étaient les Israélites. La destruction de Jérusalem et la dispersion des juifs sont un démenti donné à cette prophétie. Quant au chapitre d'Isaïe sur la Passion et aux promesses messianiques, ce ne sont point des prophéties ; ce sont des peintures de la souifrance du peuple fidèle : c'est à tort que les chrétiens ont appliqué ces textes à Jésus. Ainsi reparaît le grand dilemme : Pas de prédictions surnaturelles, puisque les prophéties sont démenties. Donc les prophéties et leur accomplissement apparent doivent être expliqués naturellement.

Notre première réponse ici, c'est que Kuenen part d'une fausse notion de la prophétie.

Il suppose que les textes prophétiques n'ont qu'un seul sens, que ce sens doit être clair, qu'il doit être celui que les prophètes et leurs contemporains ont compris. Il n'admet d'accomplissement de prophétie que quand les événements sont conformes au sens ainsi fixé. Tout autre est la vraie notion de la prophétie. C'est une parole de Dieu, adressée aux générations futures et qui ne doit être comprise qu'après l'événement : c'est une énigme dont l'événement doit donner la clef. Organe de cette parole, le prophète la comprend-il lui-même ? A-t-il une vision claire de ce qu'il prédit? Nous l'ignorons. Ce qui se passe en lui sous l'impression de la lumière divine est un mystère. Nous ne savons que ce qu'il dit et nous ne pouvons fixer le sens de ses paroles, qu'en cherchant ce que ses contemporains ont dû comprendre, ce que lui-même aurait compris si, au lieu de lui être infusées d'en haut, ses pensées lui étaient venues spontanément ou lui avaient été communiquées par d'autres hommes. Mais ce sens est-il celui que Dieu a voulu? Si Dieu a voulu que

la prophétie ne fût intelligible qu'après l'événement, le sens compris par les contemporains n'est qu'un sens apparent, un sens inexact, un sens dont Dieu a permis l'apparition dans les esprits, mais dont il n'a pas affirmé la vérité. Le vrai sens divin, c'est celui que l'événement révèle et que les contemporains de l'événement peuvent saisir. La prophétie est une vision lointaine; l'événement est vu, au travers des nuages, mêlé à d'autre^ événements intermédiaires ou plus éloignés. 11 faut en approcher pour que ses traits propres se dégagent. Quelquefois le même événement parait sous des aspects successifs, différents; c'est de près que l'on voit comment ils s'accordent. Le sens chrétien est le vrai sens des prophéties. Le non-accomplissement du sens judaïque ne prouve nullement que la prophétie ne vient que de Dieu. Kuenen a une prétention vraiment étrange, celle de fixer, lui, rationaliste, la notion de la prophétie et de déterminer les conditions de l'accomplissement ou du nonaccomplissement des prédictions des prophètes. Cela ne lui appartient pas. C'est à ceux qui croient à une action surnaturelle de Dieu qu'il appartient de définir en quoi consiste cette action, quelles en sont les limites, quelle en est la mesure, comment elle peut être constatée. Donc sa thèse négative est mal établie. En se servant de la notion exacte de la prophétie, il reste possible et permis de main-

tenir l'idée de vraies prophéties surnaturelles, contenues dans l'Ancien Testament.

Non seulement cela est possible et permis, mais cela est nécessaire. C'est ce que nous allons constater en discutant la théorie rationaliste de Kuenen, appliquée aux prophéties messianiques.

Comme on peut s'y attendre, c'est à la théorie du progrès nécessaire et fatal, enseignée par Jouffroy et Hegel, que Kuenen a recours, pour rendre compte des phénomènes de la prophétie en Israël et de ses rapports avec le christianisme. Muir qui, dans sa préface, résume avec une grande clarté la pensée de Kuenen, a donné un nom à cette application de la doctrine du progrès : il l'appelle théorie organique et historico-critique ; ce nom représente clairement la pensée de Kuenen.

Cette évolution des idées, que nous venons de raconter, est, suivant lui, semblable à un développement organique : c'est un germe qui va croissant et s'épanouit. La transformation du judaïsme au christianisme, quelque longue qu'elle paraisse, n'est point un obstacle à cette idée de progrès

continu. Le christianisme est, en effet, selon Kiienen, le fruit naturel, le terme logique du vrai judaïsme, du judaïsme des prophètes. Le Christ est le dernier et le plus grand des prophètes ; il reprend et achève l'œuvre des prophètes. Ce qu'il rejette, c'est la partie inférieure du judaïsme, c'est le judaïsme légal : c'est la lettre qui périt et c'est Fesprit qui prend le dessus. Pour revenir à la comparaison de l'organisme, c'est le fruit savoureux qui sort de la sèche écorce, c'est l'écorce qui tombe et laisse le germe grandir.

Kuenen expose avec certains détails cette théorie. Gela ne lui est pas difficile et il n'a pas eu besoin d'inventer ces développements. Il les a trouvés tout faits d'avance dans une doctrine qui a avec celle qu'il expose une analogie partielle très grande. Ce qu'il dit ressemble à, s'y méprendre à ce qu'enseigne saint Paul. Kuenen le reconnaît et cite souvent le grand apôtre. Qu'est-ce, en effet, qu'un développement organique? C'est, selon la belle définition de Claude Bernard, un développement qui se fait suivant une idée directrice ; c'est, en d'autres termes, un progrès qui tend vers un but défini et prévu, le germe vers la plante, la plante vers la fleur, la fleur vers le fruit. Croissance et reproduction, c'est-à-dire le présent dirigé et gouverné par l'avenir : telle est la loi du monde organique. Aussi est-ce dans le monde organique que se rencontrent

ces exemples si frappants de finalité qui servent aux philosophes à trouver que le monde a été organisé par une cause intelligente.

Maintenant, qu'est-ce que le judaïsme, selon saint Paul? C'est un progrès continu qui s'accomplit suivant une idée directrice, l'idée du Christ, qui tend vers un but défini qui est le Christ, sa mort et sa résurrection. Finis legis Christus, ad justitiam omni credenti. Qu'est-ce que la loi juive, suivant saint Paul? C'est un pédagogue que l'on renvoie quand l'enfant est adulte ; c'est une forme passagère qui doit disparaître : c'est vraiment l'écorce qui pourrit pour que la semence puisse germer.

L'analogie est donc très grande entre la théorie de Kuenen et la doctrine de saint Paul. La ressemblance est même complète quant à l'exposé historique des faits. Le passage du judaïsme au christianisme et le rôle provisoire de la loi cérémonielle sont identiques dans les écrits de l'apôtre et dans ceux du professeur de Leyde. Ne nous y trompons pas cependant et n'allons pas jusqu'à croire identiques des doctrines très différentes. Non seulement leur but est opposé, non seulement l'on se sert de cette explication pour prouver l'action surnaturelle de Dieu et la divinité du christianisme, et de l'autre pour supprimer toute intervention spéciale de Dieu et anéantir les preuves de la vérité de l'Évangile ; mais, comme nous le montrerons plus loin, le rap-

port que Kuenen suppose entre le germe et la plante, entre l'idée directrice et la croissance de l'être, est tout autre que celui qui est soutenu dans la pensée de saint Paul et manifesté dans ses écrits.

Nous constaterons cette différence plus lard. Pour le moment, essayons de discuter la théorie même de Kuenen et l'application qu'il en fait aux prophéties.

En disant que' le développement successif de la pensée religieuse est un développement organique, Kuenen entend un développement purement naturel qui s'accomplit suivant les lois nécessaires à l'histoire. Et voici comment il croit pouvoir démontrer cette assertion.

Je cite ses paroles textuelles : « Le phénomène qui se présente à nous, lorsque nous comparons le Nouveau Testament avecl'Ancien, est très facilement explicable et évidemment naturel. Il ne devrait pas nous surprendre s'il était isolé, mais tel n'est pas le cas. Il est répété partout lorsqu'une forme de religion plus élevée, ou plus généralement une forme différente, se développe et naît d'une forme existante. La nouvelle forme, au début du moins, s'attache ordinairement à la tradition et aux écrits reconnus comme sacrés et essaie de prouver son identité avec ces écrits; mais en réalité cette identité n'existe plus, ou du moins n'existe plus pleine-

ment; et alors on doit trouver dans la littérature sacrée ou bien en faire sortir, par voie de développement, quelque chose que cette littérature ne contient pas ou qu'elle contient partiellement et seulement en germe. L'exégèse allégorique, en prenant ce terme dans le sens le plus large, comme indiquant toute méthode d'interprétation libre de l'Écriture, l'exégèse allégorique est la compagne inséparable du progrès et de la clarification des notions religieuses. )) Comme exemple unique à l'appui, il cite les interprétations allégoriques des prophètes faites par Philon. Il convient qu'il y a une grande différence entre les allégories de Philon et l'interprétation spirituelle des prophéties de l'Ancien Testament ; mais cette différence, qui provient de ce que l'école de Philon était composée de Grecs et le corps apostolique d'Israélites, ne détruit pas l'analogie.

Faisons sur cette théorie une première remarque.

L'exemple unique que Kuenen apporte est sans valeur. Il n'y a que des analogies fort éloignées entre les allégories de Philon et l'interprétation chrétienne de l'Ancien Testament. Les allégories grecques sont factices et arbitraires. Philon n'a fondé aucune religion ; il a fondé à peine une école. Seulement, si Kuenen a choisi cet exemple, c'est qu'il n'a pu en choisir d'autres. Cela parait sin-

gulier en présence de l'assurance avec laquelle il affirme que ce passage d'une religion à l'autre est habituel ; mais cela est certain pour quiconque a étudié sincèrement l'histoire des religions. Ce passage d'une religion à une religion supérieure, accompli comme celui du judaïsme au christianisme sous la forme d'un progrès organique, c'està-dire qui suit une idée directrice et qui tend vers un but fixe, ne se rencontre nulle part. Il y a, sans doute, des religions qui, pendant un certain temps, se purifient et ensuite se corrompent ; il y en a qui naissent et qui périssent. Mais une religion qui, pendant huit ou dix siècles, est organisée de manière à en préparer une autre, qui est, par rapport à l'autre, ce qu'est le germe à l'arbre adulte ou à son fruit, où la trouvera-t-on?

Ce n'est pas dans le polythéisme gréco-romain, qui, après avoir été spiritualisé en partie par la philosophie de Platon, a fini par le grossier culte du soleil, forme bâtarde du monothéisme greffée sur le sabéisme de peuples barbares.

Ce n'est pas dans l'Inde. Le bouddhisme, malgré ses rapports fonciers avec le brahmanisme, malgré les notions de la métempsycose et la métaphysique panthéiste qui leur sont communes, ne prétend pas procéder de la religion précédente par purification allégorique des idées. La littérature bouddhique ne prétend pas être un commentaire allégorique du

Véda ; elle prétend être un commencement absolu : elle parait ignorer ce qui la précède. Les bouddhistes ont sans doute leurs prophètes, leurs Bouddhas antérieurs à Çakia-Mouni ; mais ce sont des prophètes de leur invention, qui ne se rattachent pas aux prophètes historiques d'une autre religion. Au sens du brahmanisme, il en a été autrement. C'est par la voie de commentaires successifs des livres sacrés que se sont produits les changements d'idées religieuses. Mais quels ont été ces changements? Sont-ce des purifications, des transformations des notions précédentes les rendant plus élevées et plus spirituelles? Hélas ! que l'on regarde le culte actuel de l'Inde, les grossières idées du Sivaïsme et du Vichnouisme, leurs rites obscènes et féroces : on verra bien qu'il s'agit non de progrès, mais de décadence. Les différents commentaires successifs du Véda se succèdent-ils en marchant vers une idée nnique, comme les notions des Israélites tendent vers le Christ? Qui ne sait, au contraire, que l'incohérence des idées, la division, l'émiettement, si j'ose ainsi parler, des sectes, sont le spectacle que présente l'Inde moderne?

Serait-ce la transition du catholicisme au protestantisme, au seizième siècle, qui pourrait être comparée au passage du judaïsme au christianisme? Les premiers réformateurs ne l'ont pas cru : ils prétendaient, non marcher dans le sens du pro-

grès, mais revenir au passé. Kuenen lui-même n'a pas osé faire cette assimilation. Probablement, il considérait la réforme de Luther, non comme un progrès, mais comme le terme de ce progrès et la négation même du surnaturel : il a jugé la différence trop grande pour qu'il fût loyal de citer cet exemple. En outre, c'est bien plutôt par un retour plus ou moins bien fondé au sens littéral que par une exégèse allégorique, que le protestantisme se distingue.

C'est donc une prétendue loi générale d'histoire des religions, celle de la transformation d'une religion en une religion supérieure, par voie d'allégorie, qui repose sur un seul exemple et contre laquelle toute l'histoire proteste, sauf dans le seul cas dont il s'agit. Singulière manière de procéder pour établir une loi.

Mais nous pouvons aller plus loin encore. Ce que l'histoire démontre est vraisemblable d'une vraisemblance qui touche à la certitude. Il n'est pas vrai, en effet, qu'il y ait dans l'humanité un principe de progrès nécessaire. L'homme a des instincts élevés; il a aussi des instincts bas, et ceux-ci prédominent. Il est capable de progrès, mais il est aussi capable de décadence. L'évolution des idées s'accomplit par "une lutte entre les tendances spiritualistes et les tendances matérialistes. Cette lutte s'accomplit elle-même sous l'action de circonstances

variables. Les accidents y jouent un grand rôle. Les grands hommes, les grands penseurs, les hommes d'action, les individualités puissantes qui naissent inopinément et dont rien ne peut faire prévoir l'apparition, ont une immense influence sur le cours général des idées et des faits. Voyez ce que Mahomet a fait d'une part pour améliorer l'état religieux des Barbares, et, d'autre part, pour arrêter tout progrès religieux chez ses sectateurs et les fixer dans un état inférienr de religion et de civilisation. Au treizième siècle, saint François et saint Dominique ont arrêté la décadence du catholicisme qui semblait commencer. Des réformateurs pareils ont manqué au quinzième siècle , et le grand déchirement du seizième s'est produit. Il y a aussi l'action des institutions, les rapports de la politique avec la religion, qui soumettent ces vicissitudes delà pensée aux vicissitudes de l'état social; les révolutions, les victoires et les défaites, les conquêtes et les aifranchissements influent sur le mouvement des idées et des croyances. Et ces faits eux-mêmes, de quelles circonstances accidentelles et minimes ne dépendent-ils pas? Un rayon de soleil, un brouillard peuvent faire passer l'empire d'une nation à une autre, d'une race à une autre et donner ainsi à la pensée et à la croyance une impulsion nouvelle. Il y a donc des instincts opposés en lutte sous l'action de circonstances accidentelles et variables.

OÙ trouver, dans cet ensemble de causes, la raison suffisante d'un progrès qui dure huit siècles, qui traverse de nombreuses vicissitudes, la captivité, le retour, la servitude sous Antiochus, l'indépendance sous les Machabées; d'un progrès auquel travaillent d'une manière continue des hommes qui ne se connaissent pas, et qui aboutit au temps de l'Évangile à une poussée si puissante vers l'idéal. N'est-il pas évident que ce développement quasi organique qui, en fait, est unique dans l'histoire, est nécessairement unique, qu'il est transcendant, qu'il exige une cause supérieure, qu'il est surnaturel? La vraie philosophie de l'histoire confirme ce que nous ont montré les faits. C'est donc à tort que Kuenen a recours à l'histoire des religions ; cette histoire se prononce contre lui.

Mais ce n'est pas tout. Non seulement l'histoire des religions se prononce contre l'idée que le développement du judaïsme et la transformation du christianisme seraient un fait naturel, mais elle oblige à modifier la théorie organique elle-même : elle oblige à admettre, entre le passé Israélite et le présent chrétien, un rapport tout différent de celui qui existe entre le germe et le fruit, entre la plante jeune et la plante adulte. C'est ici que se trouve la différence essentielle que nous avons annoncée, entre la théorie de Kuenen et celle de saint Paul ; c'est ici que ces deux théories très ana-

logùes, partiellement identiques en ce qu'elles considèrent toutes deux le judaïsme comme tendant vers l'Évangile, comme ayant l'Évangile pour terme logique, se séparent complètement l'une de l'autre.

Voici en quoi consiste la différence.

Selon Kuenen, le judaïsme tend vers le christianisme ; mais, en même temps, il produit le christianisme : il y a entre la religion préparatoire et la religion définitive le rapport qui existe entre le germe et la plante. Selon saint Paul, le judaïsme tend vers le christianisme : il le prépare, il marche vers le Christ, mais il ne produit pas le christianisme. Le christianisme tient au judaïsme, mais il est original. Il y a dans le christianisme l'élément' juif; il y a l'élément supérieur, la doctrine du Christ. Aussi le rapport n'est pas celui du germe à la plante, ce serait plutôt celui de la plante sauvage à la plante greffée : il y a une greffe entée dans le judaïsme. Ce n'est pas dans ce sens, il est vrai; c'est dans un sens différent que saint Paul emploie cette comparaison : il l'applique aux Gentils greffés sur le tronc j uif . Mais nous pouvons nous en servir pourexpliquer notre pensée.

La différence est donc celle-ci :

Le judaïsme qui, d'un commun aveu (ici Kuenen et saint Paul sont d'accord), tend vers le christianismecommeterme, produit-il lui-même son terme.

LES PROPHETES. 36i

OU bien ce terme supérieur lui vient-il d'ailleurs et d'au-dessus de lui? Ici l'histoire des religions donne raison à saint Paul. Jamais on n'admettra que le christianisme soit une secte juive, un simple développement du judaïsme : il est la continuation du judaïsme, mais il est autre chose. Le Christ est, si l'on veut, le dernier et le plus grand des prophètes; mais il est plus qu'un prophète : il est le maître de l'humanité. Son génie dépasse la limite du génie d'une nation quelconque. Gela est si évident que l'on a souvent cherché à expliquer l'idée chrétienne par une fusion entre le judaïsme et l'hellénisme; mais cela n'est pas vrai historiquement parlant. Le caractère propre du christianisme est original ; la doctrine du Christ , en tant qu'elle s'élève au-dessus de celle des prophètes, ne provient pas du dehors. La Grèce ne lui a fourni qu'une forme extérieure et un langage. Il n'entre pas dans le cadre de ce travail de développer cette assertion ; mais elle sera acceptée, je crois, par tous ceux qui ont étudié impartialement les origines chrétiennes. Renan lui-même ne fait du christianisme ni une secte juive, ni un mélange de judaïsme et d'hellénisme. Il reconnaît l'originalité puissante et unique, la transcendance du Christ, seul et véritable auteur de la religion qui porte son nom.

Jusqu'ici nous avons apprécié, dans son ensemble et d'une manière générale, la théorie de Kuenen : nous avons constaté qu'elle est démentie par l'histoire des religions. Il nous reste à voir comment cette théorie s'applique aux prophéties, comment elle sert à expliquer l'accord apparent entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Ici nous devons prendre acte d'abord de l'analogie partielle entre la théorie de Kuenen et celle de saint Paul et en tirer la conséquence.

En disant que le judaïsme tend vers le christianisme par développement organique, en admettant que la transformation d'une des religions en l'autre, par voie d'interprétation de plus en pliis spiritualiste des textes antiques, est analogue à la croissance d'une plante, Kuenen reconnaît que la relation qui existe entre les prédictions des prophètes et les événements évangéliques n'est pas accidentelle. Ce n'est pas par hasard que les textes se sont trouvés tels, que les Apôtres ont pu les considérer comme des prophéties relatives à Jésus, à sa vie, à son œuvre. Bien que Kuenen nie que ce soient des prédictions proprement dites, bien qu'il déclare que les apôtres ont donné aux pro-

pliéties un sens nouveau diJBférent de la pensée des prophètes, il convient que cette nouvelle interprétation n'est pas arbitraire, qu'elle est conforme à la loi évolutive des idées. Il fait même une distinction très précise entre certaines interprétations de l'Anciea Testament qu'il déclare factices et arbitraires, telles que l'application à la fuite en Egypte du texte d'Osée : « J'ai rappelé mon fils d'Egypte », et d'autres qui sont solides et sérieuses, qui font partie du développement naturel et du progrès réel de la pensée hébraïque. Il reconnaît que plusieurs types contenus dans l'Ancien Testament, le Roi, fils de David, le Serviteur de Jéhovah, le Prophète attendu, convergent vers le Christ, que ces types ont une véritable adaptation, une sorte de tendance vers la notion du Christ. Il reconnaît qu'on peut, en groupant les textes de l'Ancien Testament, en donnant à quelques-uns d'entré eux, suivant une règle uniforme, un sens spirituel, tracer une sorte de portrait du Christ et une description de sa vie et de ses œuvres.

C'est bien, en effet, ce que veulent dire ces mots, théorie organique ou théorie du développement. Les pensées et les croyances, les images qui, par développement, ont pu s'adapter au Christ, étaient auparavant développables dans ce sens. Avant d'être adaptés à représenter le Christ, ces textes étaient adaptables à ce rôle d'images de l'avenir.

Dire cela, c'est exclure absolument le hasard comme raison de l'accord entre les prophéties et les événements ; qui dit développement organique, déclare qu'il ne s'agit pas d'un accord accidentel. C'est dans le monde minéral que les formes se produisent par accident; dans le monde organique elles se produisent par l'idée directrice. La vie et l'œuvre du Christ sont contenues dans les écrits des prophètes : les Apôtres les ont dégagées par interprétation, ils ne les y ont pas placées arbitrairement. Dès lors, comment expliquer arbitrairement cet accord? Comment expliquer que d'avance des textes si nombreux se soient trouvés adaptés à un événement futur, que des types distincts et qui semblaient inconciliables se soient trouvés aptes à converger vers un type unique encore inconnu quand les premiers ont été créés? Le hasard étant écarté, il n'y a qu'une seule manière d'expliquer naturellement un tel accord : c'est de supposer que la pensée des prophètes a produit elle-même les événements auxquels elle s'adapte.

En soi, et d'une manière générale, l'idée d'un tel rapport n'aurait rien de déraisonnable. La pensée est une puissance. La pensée tend à se réaliser dans les faits : les idées sont des forces, selon la théorie de M. Fouillée, qui règne dans les philosophies d'aujourd'hui. Supposons un vif mou-

vement d'opinioir traduit par des discours et des écrits et demandant certaines réformes sociales, certains changements dans les institutions d'un pays. Il est naturel, il est vraisemblable qu'au bout d'un certain temps, ces réformes s'accompliront, qu'il se trouvera des hommes qui chercheront à réaliser l'idée. Si le mouvement tend à établir une monarchie, il se trouvera quelqu'un qui en profitera pour se faire nommer roi. On peut donc se demander si les textes historiques, adaptés d'avance à figurer les événements évangéliques, auraient ainsi produit ces événements euxmêmes.

On peut se le demander. J'ajoute qu'on doit se le demander, quand on veut établir la théorie dont nous parlons. En effet, le hasard étant écarté, c'est absolument la seule explication naturelle des faits. S'il y a un rapport réel et non accidentel entre les textes et les faits, comme les textes sont antérieurs, ce sont les textes ou plutôt c'est l'état d'esprit et l'ordre des pensées, des croyances, des sentiments que les textes représentent, qui a dû produire les événements à l'image de ces pensées, de ces croyances. Sans cela, il y aurait une similitude réelle et non accidentelle, et cette similitude serait sans cause : ce qui implique contradiction. La production des événements évangéliques par la pensée prophétique : telle est donc la vraie inter-

prétation de l'accord, selon la théorie organique et naturaliste que nous exposons.

Cet accord est un problème historique. Kuenen

en convient. Par ces mots de développement organique, il exclut le caractère accidentel de l'accord; l'accord est, pour lui, une réalité et, par conséquent, demande une cause. Je ne mentionne pas, comme cause possible, la prévision naturelle des événements par les prophètes. Prédire naturellement, à sept siècles de distance, prédire la naissance d'un grand homme; cela est rigoureusement impossible ; la prévision naturelle dans ces conditions est une absurdité. Donc il faut nécessairement admettre que ce sont les pensées, les paroles et les écrits des prophètes qui ont produit les événements annoncés. C'est la dernière ressource des partisans de cette théorie ; c'est la dernière carte, qu'ils ont entre les mains. L'accord étant réel et non accidentel, l'antériorité des textes par rapport aux événements étant évidente, la prévision naturelle étant impossible et absurde, il ne reste que l'idée de l'évolution, laquelle implique que l'avenir sort du passé et par conséquent que les pensées, les paroles et les écrits des prophètes sont la cause des événements annoncés par eux, que la prophétie est une idée-force qui s'est réalisée par son énergie propre.

L'explication réussit-elle ?

Nous sommes déjà certain du contraire, du moment que nous savons que le christianisme n'est pas le produit exclusif du judaïsme, mais une doctrine supérieure et originale. Il sera cependant utile d'entrer ici dans quelques détails.

Quels sont les événements du christianisme dont l'origine et l'existence devraient, selon le système, être expliquées par la prophétie qui les annonce, qui doivent être l'effet de la prophétie tendant par saproprepensée à sa réalisation? Ce sont la personne et le génie de Jésus, sa vie et sa mort, et enfin son œuvre, quiestlafondationmême de l'Église. Lapersonne et le génie de Jésus s'expliquent-ils par le mouvement d'idées suscité par les prophètes? Kuenen essaie de le dire. Selon lui, Jésus appartient à la série des prophètes : il est le dernier et le plus grand des prophètes, résumant tous ses devanciers.

Cela est-il exact?

Non. Si Jésus était le dernier terme de la série, produit par le même mouvement que la série entière, cette série continuerait jusqu'à lui, elle irait croissant jusqu'au sommet. Or la prophétie a cessé quatre cents ans avant Jésus-Christ : c'est un fait absolument avéré. Yoici, en effet, ce que nous dit le premier livre des Machabées, IX, 27 : « Il y eut une grande désolation en Israël, telle qu'il n'y en a pas eu de pareille depuis le jour où Ton n'a

pas VU de prophète en Israël. » La cessation de la prophétie était donc un fait connu : c'était comme une sorte d'ère à partir de laquelle on comptait les époques. Au chapitre IV, il est dit que Judas Machabée, ne sachant que faire de l'autel des holocaustes, le fit détruire et mettre les pierres de côté, jusqu'à ce qu'il parût un prophète que l'on pût consulter. Au chapitre XIV, il est dit que le pouvoir fut donné à Simon, jusqu'à ce que vint le prophète fidèle. N'est-ce pas là un fait étrange? A une époque où l'on lisait les prophéties, où l'attente du Messie était l'objet des préoccupations de tous, il n'est pas parlé de prophètes. N'est-ce pas, disons-le en passant, la preuve évidente du caractère surnaturel de la prophétie ?

Maintenant, après quatre cents ans d'interruption, paraissent Jean-Baptiste d'abord et ensuite Jésus-Christ. Est-ce une idée admissible que celle d'un mouvement de pensée et d'opinion qui s'arrête pendant quatre cents ans et qui, au bout de ce temps, se remet à marcher brusquement, pour arriver d'un bond plus haut qu'il ne s'est élevé jusquelà? N'est-il pas certain qu'un mouvement qui s'interrompt ainsi périt entièrement ? Il peut, sans doute, en rester des traces : il reste un souvenir, il reste des écrits; une imitation peut se produire plustard, mais on ne saurait dire que c'est le même mouvement qui continue.

Et d'ailleurs, est-il vrai que Jésus ne soit que le dernier et le plus grand des prophètes? Le définir ainsi, est-ce exprimer la grandeur de sa personnalité? Jésus ! Mais il dépasse infinimentles plus grands prophètes. Sa pensée embrasse un horizon que les prophètes ignoraient. Son génie est universel : il pénètre et domine la pensée grecque autant que la pensée hébraïque, la pensée moderne comme la pensée antique. Il est prophète, il est juif, sans doute ; mais il estenmèmetemps le docteur de l'humanité, il ne rentre dans le cadre d'aucune école comme d'aucune nation : il est l'homme idéal; et la parole de Pilate : « Voici l'homme, » est sa vraie définition. Mettez à la place de Jésus, non pas un des docteursjuifs de ce temps, un Hillel ou un Gamaliel; mais un des plus grands prophètes d'autrefois, un Isaïe, un Jérémie, un Daniel, un Élie.Et dites si le christianisme serait né, si le monde se serait ému à la parole d'un de ces hommes, comme il s'est soulevé à la parole du Christ. Non; la personne de Jésus n'est pas expliquée par le mouvement prophétique.

Sa vie l'est -elle davantage? A-t-il pu calquer sa destinée sur les textes évangéliques? A-t-il pu surtout préparer lui-même sa mort pour correspondre au texte d'Isaïe ? A-t-il pu se donner à lui-même le précurseur que les prophètes annonçaient? Estce lui qui a armé la main de ses ennemis, qui a

obligé les soldats à se partager ses Yêtements? Et l'œuvre de Jésus est-elle l'efTet du mouvement prophétique ?

Ici, il me semble que la Providence ait voulu donner un démenti direct à la théorie naturaliste. Que voyons-nous, en effet, dans l'histoire? Les paroles et les écrits des prophètes avaient produit en Isral^l l'attente du Messie ; cette attente était devenue fiévreuse et importante. Elle avait un objet très défini : On attendait un roi, fils de David, qui rétablirait le trône de son père, qui affranchirait Israël, un souverain glorieux et pacifique, ou bien un conquérant, maître du monde, sous le règne duquel commencerait une félicité indéfinie. Cette attente était une force morale très puissante. L'idée tendait à se réaliser. Cette réalisation aurait consisté à rétablir d'abord la royauté juive, à créer un empire qui aurait conquis les autres peuples, les aurait, soit par la parole, soit par son prestige, convertis au culte du vrai Dieu. Israël, gardant son privilège de peuple élu, aurait été le peuple souverain de l'univers : il aurait joué le rôle du peuple romain. Voilà ce qui était l'attente messianique. Or, qu'est-il arrivé? Le mouvement ^échoué, il s'est buté d'abord contre la résistance du Christ qui a refusé la couronne, qui n'a pas voulu jouer le rôle qu'a joué Mahomet à Médine. Il s'est brisé en causant la mort du Christ,

LES PROPIIETES. 371

c'est-à-dire en détruisant l'espérance messianique elle-même par le sacrifice de l'Homme en qui les traits les plus frappants du Messie brillaient à tous les yeux. Il s'est brisé enfin contre la puissance romaine et a péri dans le cataclysriie de l'an 70.

Voilà ce qu'a produit la prophétie, considérée comme une idée-force tendant à se réaliser ? elle a produit un puissant effort terminé par un échec complet. Et pendant ce temps, que se passait-il? Un petit groupe d'hommes dispersés et cachés lors de la Passion, réunis plus tard au Cénacle, faibles, vaincus, sans éloquence, ont produit à leur tour un mouvement, tendant à passer de la pensée aux faits extérieurs : leur conviction, leur foi a tendu à se produire au dehors. Ce mouvement, faible d'abord, a grandi et s'est manifesté à la lumière. Et qu'a-t-ilproduit? lia produit une image supérieure, une image céleste et divine de ce royaume qu'Israël attendait sur la foi de ses prophéties mal interprétées. Il a produit l'Église, l'empire universel du Christ sur toutes les nations. lia converti les Gentils au culte du vrai Dieii. Il a créé un nouvel Israël, un Israël spirituel, substitué aux privilèges de l'ancien.

Ainsi, la prophétie a tendu par elle-même, par sa propre force, à s'accomplir dans son sens grossier et inférieur, dans le sens que lui auraient

donné les Juifs. Et pendant que cette œuvre, continuation humaine, mais naturelle et logique d'une œuvre divine, > marchait vers le cataclysme, un autre mouvement provenant, non de l'effet des prophéties sur le peuple, non des écrits des prophètes, mais du Christ seul, du Christ mort et ressuscité, accomplissait, dans le sens supérieur et divin, les mêmes prophéties. Ne voit-on pas que l'explication naturaliste s'écroule de toutes parts? Et n'est-on pas forcé de dire en présence de tels faits : « Le doigt de Dieu est ici »^?

Nous voici donc ramené, comme nous l'avons prévu, à l'explication supra-naturaliste des prophéties. C'est Kuenen lui-même qui nous y ramène par l'échec de sa théorie. Il a posé loyalement le problème de l'accord entre les textes prophétiques et les événements évangéliqaes. Il a exclu la solution du hasard. Il a dédaigné celle de la prévision humaine ; il a présenté celle de la prophétie se traduisant en faits par sa propre force et il a été démenti par l'histoire. Il ne reste donc plus que la solution supra-naturaliste, que nous allons rapidement définir et exposer.

1. Cette idée avait déjà été développée par l'abbé deBroglie, dans SCS conférences à la chapelle de l'École des Carmes (1894). Je l'ai moi-même exposée dans Vapologétiqite de l'abbé de Broglie, (p. 21-24). Je dois remercier M. H. Joly d'avoir bien voulu m'aider à la reconstruire.

Tout s^éclaircit dans une question, quand on tient le principe de la vraie solution.

Si nous admettons que la religion juive, la religion chrétienne et leurs rapports sont l'œuvre libre du vrai Dieu, il n'y a plus de difficultés à comprendre cette longue évolution tendant vers un but fixe, ni cette succession de deux religions dont l'une prépare l'autre. C'est Dieu qui l'a voulu ainsi : c'est, lui qui, ayant résolu d'accomplir son œuvre au milieu des temps, a choisi le peuple d'Israël pour être le gardien de ses paroles et pour conserver la croyance monothéiste jusqu'au jour où elle devait être prêchée dans le monde entier.

Même solution d'un autre problème. Pourquoi ce qui s'est passé en Israël ne s'est-il pas passé ailleurs? C'est à cause du choix libre de Dieu. Point de difficulté encore à expliquer comment le christianisme, tout en étant la continuation historique et logique du judaïsme, lui est en même temps tellement supérieur et en est tellement différent. Cet élément nouveau vient d'en haut : c'est la révélation apportée par le Christ lui-même, envoyé par son Père.

Mais ce qu'il faut bien expliquer en partant de ce principe, c'est la nature de la prophétie.

Comme nous l'avons dit plus haut, la prophétie est, en général, obscure, ambiguë, énigmatique. Je ne dis pas toujours : il a pu, il a dû exister certaines prophéties différentes; mais c'est le cas le moins fréquent. La plupart des prophéties étant adressées aux générations futures, leur sens est caché aux contemporains du prophète : c'est l'événement qui donne la clef de l'énigme.

Quelquefois cette obscurité provient de ce que l'idée énoncée par le prophète est si étrange, si contraire aux idées régnantes que, ne pouvant l'accepter, les hommes cherchent nécessairement un sens différent ou bien sont forcés d'avouer leur impuissance à comprendre. Tel a été le chapitre LUI d'Isaïe, la prédiction de la Passion qui n'a été comprise, même par les Apôtres, qu'après la résurrection.

Une autre cause d'obscurité consiste dans les sens divers et superposés, que permet un même texte, selon lesquels on peut l'appliquer à des événements très différents. C'est le cas du plus grand nombre des prophéties messianiques : elles peuvent être interprétées soit dans le sens de la prospérité temporelle du peuple d'Israël, soit dans celui de la béatitude céleste. Il y a l'Israël selon la chair et l'Israël selon l'esprit, la Sion terrestre ma-

térielle,laSioii spirituelle qui est l'Église militante et la Sion céleste qui est l'assemblée des saints dans le Ciel. Ce sont des textes ambigus. En général, le sens inférieur est celui qui apparaît à première vue à la lecture ; ce sont les sens supérieurs qui correspondent à l'événement. Ceux qui les interprètent selon le sens inférieur, ce qui devait arriver aux Israélites qui voyaient à l'horizon des promesses temporelles, sont dans l'erreur. Selon ce sens, les prophéties ne se sont pas accomplies; néanmoins, avant l'événement, cette erreur n'était pas coupable: c'est leur obstination seule qui a attiré le châtiment sur les Juifs.

Une autre espèce d'ambiguïté est celle qui se trouve dans les prophéties qui annoncent plusieurs événements en perspective. Alors chaque événement, quand il survient, éclaire une des paroles de la prédiction. Ainsi les prédictions des grands prophètes annoncent à la fois la délivrance et la captivité de Babylone, la venue du Messie, l'avènement du Messie humble et caché et son apparition glorieuse sur la nuée. A mesure que le temps s'est écoulé, les événements confondus se sont séparés les uns des autres et la prophétie s'est trouvée vérifiée par partie. Considérée comme la prédiction d'un seul et unique événement, elle n'aurait pas été accomplie. Ainsi obscure ou ambiguë, la prophétie est, pour ainsi dire, nécessaire-

ment mal comprise. Avec le temps, il peut se faire que l'intelligence devienne plus claire, ou bien, au contraire, que l'idée s'obscurcisse. On pourrait comparer la prédiction à des croquis successifs, qu'un voyageur ferait d'une montagne éloignée vers laquelle il marcherait : ces croquis seraient plus ou moins confus, les plans divers se recouvriraient et se confondraient, quelquefois les croquis successifs sembleraient ne pas représenter le même objet; mais, en arrivant au terme, en distinguant les divers plans et discernant la vraie forme de la montagne, l'artiste comprendrait pour la première fois clairement ce que représentaient les diverses parties des dessins qu'il avait tracés : il rapporterait chaque trait à un objet réel, connu.

Cette forme de prophéties n'a rien de contraire à la véracité divine. Dieu ne trompe pas les hommes ; il permet seulement qu'ils se trompent en comprenant mal ses paroles. Mais des conséquences importantes sortent de cette idée bien entendue.

Il en résulte, en effet, que, pour trouver le vrai sens, le sens divin, le sens qui doit être conforme à l'événement, ce n'est pas la croyance des contemporains du prophète ou celle de ceux qui ont vécu à l'époque intermédiaire entre la prophétie et l'événement qu'il faut consulter. Le sens que ceuxci donnent au texte prophétique peut n'être pas

le vrai sens divin. Il est même vraisemblable qu'il le sera rarement; ce sera un sens erroné, un sens inférieur qui prévaudra. Pour connaître le vrai sens divin de la prophétie, il faut d'abord connaître l'événement, regarder ensuite les textes prophétiques et discerner dans ces textes l'image anticipée de cet événement. C'est ce qu'ont fait les Apôtres. Ils ont contemplé le Christ; puis, lisant l'Ancien Testament, ils y ont vu son Image, tracée d'avance par Dieu. Cette image était assez distincte et assez complexe pour ne pas pouvoir être attribuée au hasard. Sur ce point, Kuenen est d'accord avec nous. N'étant pas l'effet du hasard, n'étant pas l'effet d'une prévision humaine, elle ne peut être que l'œuvre de Dieu et le signe qui garantit sa parole.

Peu importe que, pour apercevoir cette image, il faille faire subir aux textes une interprétation; n'est-ce pas ce que nous faisons quand nous regardons un dessin compliqué? Ne faut-il pas l'interpréter pour en discerner les différents plans et n'arrive-t-il pas souvent que, pour faire cette interprétation, il faut avoir vu l'objet représenté? Peu importe également que les traits qui forment l'image soient puisés dans divers livres et appartiennent à divers auteurs et à des époques différentes. Si ce tout réuni compose une image trop compliquée pour être parfaite, cette image n'en

doit pas moins venir de Dieu : son unité, provenant de sources diverses, est la preuve que les prophètes ont été inspirés par un même Dieu.

Bien loin d'affaiblir la preuve, cette multiplicité des traits dispersés la fortifie. Les types différents qui convergent vers le même Christ, les aspects distincts de la même œuvre qui, séparés dans les textes anciens, viennent s'adapter tous à l'événement futur, c'est ce qui exclut le mieux le hasard et la prescience humaine : c'est ce qui rend plus évidente l'action de Dieu qui connaît l'avenir et qui appelle les choses qui ne sont pas encore comme si elles existaient déjà. Il n'est pas nécessaire de prouver, comme veulent le faire certains exégètes, que le texte prophétique ne peut s'appliquer qu'au Christ ou à son œuvre; au contraire, rares seront les textes qui auront cette adaptation exclusive. Beaucoup, considérés séparément, seront susceptibles de divers sens; mais leur ensemble forme une image qui ne s'applique qu'au Christ.

Ici, sans doute, il faut se garder de parti pris. Il ne faudra pas faire d'applications forcées des textes ; il faudra que le choix entre les sens divers soit logique et rationnel, qu'il se fasse suivant des règles uniformes, que l'interprétation spirituelle des textes capables de plusieurs sens superposés se précise d'une manière régulière et normale. Ici

encore nous avons Kuenen avec nous. Il distingue très bien les applications forcées et arbitraires de l'interprétation normale des textes qui tend vers le Christ et l'Église, vers le terme où aboutit la pensée prophétique. Seulement il ne veut pas que cette manière d'interpréter soit légitime, et il croit que le seul vrai sens du texte est celui des contemporains du prophète. Là, et là seulement, est son erreur.

Remarquons, en outre, que ce sens, tel qu'il a été compris par les contemporains du prophète, ce sens inférieur est digne d'être étudié. C'est un objet d'étude historique plein d'intérêt, que la pensée des Hébreux et la manière selon laquelle ces textes prophétiques ont été compris aux diverses époques. Pour faire cette étude spéciale, il faut évidemment suivre la méthode que Kuenen emploie, c'est-à-dire faire abstraction du Nouveau Testament et interpréter l'Ancien par lui-même et par l'histoire des Israélites. Cette étude est nécessaire. Il est regrettable qu'elle ait été si rarement faite par des auteurs catholiques. Mais cette étude nécessaire du sens inférieur et apparent des prophéties ne conduit pas à méconnaître leur sens divin. Les prophéties, ainsi interprétées par les contemporains, ne sont souvent pas accomplies parce qu'elles ne doivent l'être que suivant leur vrai sens; c'est donc à tort qu'on

tire une objection du non-accomplissement des prédictions ainsi entendues.

Telles sont les réflexions, que nous a suggérées, au sujet des prophéties, le savant livre de Kuenen. Contrairement aux conclusions de l'auteur, il nous paraît que la preuve des prophéties subsiste tout entière, qu'elle demeure une des plus solides preuves de la religion. Elle est sans doute, comme toutes les preuves, toujours entourée de certaines ombres. Aucune preuve ne s'impose avec l'évidence mathématique. Mais la preuve des prophéties est très puissante et très convaincante. Et, si de nos jours elle produit peu d'effet, c'est parce qu'on n'étudie pas les textes prophétiques avec méthode; c'est qu'on les lit au hasard sans s'occuper d'en distinguer les divers sens; c'est que, du côté des catholiques, on se borne à répéter par routine ce qu'ont dit ceux qui nous ont précédés et que, du côté opposé, on rejette, sans motif, l'ancienne méthode d'examen des prophéties, celle des Apôtres et de Bossuet; c'est qu'on ne suit pas les conseils des Saints Pères qui, tout en nous. recommandant de tenir compte de la tradition, demandent qu'à chaque époque, on poursuive et renouvelle, en présence des objections sans cesse renaissantes, l'étude et la défense des textes sacrés.

TRIOMPHE DU MONOTHEISME

Une idée qui domine toutes ces considérations et les enveloppe d'une lumière nouvelle, c'est le triomphe du monothéisme hébraïque.

Après son entrée victorieuse dans le pays de Ghanaan, le peuple d'Israël a possédé cette terre, à travers des vicissitudes nombreuses de défaites et de victoires, pendant plus de huit cents ans. Durant cette longue période, la religion instituée par Moïse s'est trouvée en lutte perpétuelle avec deux puissantes causes de destruction : d'une part l'exemple des peuples qui entouraient Israël et la contagion de leurs croyances, et d'autre part le caractère même du peuple d'Israël, ses instincts semblables à ceux des peuples voisins et sa tendance à imiter leur polythéisme.

Sous l'action de ces deux causes, la religion

1. Âvent de 1891 prêché à l'Église des Carmes, V Conférence. — Je ne reproduis ici de ces pages à la Bossuet que ce qui concerne le sujet en question dans ce volume.

établie au Sinaï semblait devoir périr. Comment en effet aurait-elle pu subsister? On aurait compris que le peuple d'Israël restât fidèle à son Dieu et à son culte, malgré l'exemple des peuples voisins, s'il avait été vraiment attaché par le cœur à ce Dieu et à cette religion; mais comment a-t-il pu rester fidèle malgré lui? Gela est étrange, cela semble impossible. Cela n'a pu se faire que par l'action directe de Dieu. Il nous sera facile de le prouver. Mais il faut auparavant que nous essayions, l'histoire à la main, de mesurer la difficulté de cette œuvre et d'apprécier les deux causes puissantes de destruction, l'une intérieure, l'autre extérieure, dont la religion instituée par Moïse a dû subir l'action.

Si nous jetons un regard sur l'état religieux du monde avant Jésus-Christ, nous serons frappés par un étonnant contraste. D'une extrémité à l'autre de l'univers, des régions glacées du nord aux déserts de l'Afrique, des lies de l'extrême-Occident, des pays de Cettim, comme disaient les Hébreux, jusqu'à l'autre extrémité du monde, jusqu'à ces contrées mystérieuses et inconnues, arrosées par

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rindus et le Gange, partout règne le polythéisme, partout sont adorés un grand nombre de dieux, limités et imparfaits, souvent même visibles et matériels ; et cette superstition étrange, dont nous avons peine à comprendre aujourd'hui la possibilité, a subsisté jusqu'à la prédication de l'Évangile dans le monde entier : elle subsiste encore dans l'extrême-Orient. Au milieu de ces peuples païens, une petite nation seule adorait le Créateur du monde, le Dieu unique, infini, principe de Justice, le Dieu bon et miséricordieux, le Père céleste. Ce trésor de vérités, qui forme depuis dix-huit siècles le patrimoine des nations civilisées chrétiennes, Israël en était alors le seul possesseur.

Entre la pensée des 'Israélites et celle de tous les autres hommes, il y avait une opposition complète, un véritable abîme. Pour les autres peuples, quels qu'ils fussent, barbares ou civilisés, le soleil, la lune, les plantes étaient des divinités. Nous avons encore dans le nom de plusieurs de ces astres la trace de ce culte. Nous appelons ces globes Jupiter, Vénus, Saturne, parce qu'ils ont été adorés autrefois. Le vent, l'orage, les nuages, l'aurore, étaient aussi divinisés ; et si quelques esprits moins grossiers se refusaient à adorer le phénomène matériel lui-même, tout au moins admettaient-ils un génie, un esprit ayant pour

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fonction de produire ou de diriger les diverses portions de la nature visible. L'univers était ainsi partagé en régions qui dépendaient chacune d'un dieu spécial, attaché à un phénomène sensible. Aucune philosophie n'a détruit cette erreur. Platon, Aristote, Zenon, ont été également impuissants contré cette folie; et quand le paganisme mourant a soutenu ses derniers combats contre l'Évangile, ce n'est pas au nom d'un dieu philosophique, ce n'est même pas au nom de Jupiter, roi de l'Olympe; c'est au nom de Mithra, le soleil invincible, qu'il a tenté de se redresser. Le culte naturaliste du soleil est le deirnier culte païen de l'Occident.

L'Israélite, lui, ne voyait partout que la puissance de « Jehovah ». Un seul maître, un seul créateur, <c Jehovah », a fait le ciel et la terre : il a placé le soleil dans le firmament; il a réglé ses mouvements; par sa volonté, à la parole de Josué, ce disque éclatant s'est arrêté dans les cieux. Le ciel est le trône de Jehovah; la terre est son marchepied; il vole sur l'aile des vents. Il est le fort, le Tout-Puissant. Il est l'Être par soi, devant qui tous les autres êtres sont comme le néant. Il porte encore un autre nom, un nom étrange, profond, mystérieux. Il est Jehovah Sabaoth, le: Dieu des multitudes. Qu'étaient ces multitudes, aux yeux des Israélites? Étaient-ce les étoiles, ou des

anges préposés à la garde des étoiles? Les deux idées se trouvent dans la Bible, et Job nous parle de la joie des astres du matin, quand Jehovah débrouilla le chaos.

Mais, astres ou anges, tous ces êtres qui remplissaient les vastes régions du ciel étaient les créatures de Jehovah, soumises à son empire absolu. Voilà ce que croyait Israël. 11 chantait dans ses PsauQies : Jehovah a parlé et les astres ont été créés ; il a ordonné et ils ont apparu dans les deux. Voilà ce qu'ignoraient les sages de l'antiquité. Et maintenant, après deux mille ans, la science humaine est venue à pas lents , par ses progrès, confirmer la foi des Israélites à l'unité du monde. Le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, nous sont maintenant mieux connus. Nos télescopes les ont rapprochés de nos yeux. Nous savons que ce sont des globes minéraux composés de la même matière que notre globe terrestre. Nous ne pouvons plus croire que ce soient des anges, et nous devons interpréter métaphoriquement les textes qui leur supposent des sentiments humains : ces textes s'y prêtent d'ailleurs facilement. Mais ce que nous savons avec certitude, c'est que ce ne sont pas des dieux, des puissances indépendantes, que composés de la même matière, soumis aux mêmes lois, ils sont l'œuvre d'un même Créateur, qu'ils sont éclos de la parole-

d'un même Verbe, qu'ils sont soumis au même maître. Gomme Israël, nous pouvons saluer le vrai Dieu sous le nom de Jehovah Sabaoth, Dieu des astres innombrables qui brillent dans les cieux. Seulement, ce qui nous est facile à nous qui sommes éclairés par la science, était pour les Israélites un acte de foi prodigieux. Jehovah était le Dieu national d'Israël seul. II n'était reconnu comme Dieu que dans la Palestine; partout ailleurs on lui opposait des dieux nouveaux. Et il fallait que l'Israélite crût que son propre Dieu, son Dieu national, était le souverain non seulement de la terre entière, mais de l'univers, des astres et des armées célestes. Quelle force de persuasion ne fallait-il pas pour cela!

Si du moins ce Dieu national avait bien voulu montrer sa toute-puissance en rendant toujours Israël glorieux et vainqueur de ses ennemis, on aurait compris que, l'orgueil national venant à l'appui de la tradition paternelle, les Israélites eussent mis leur amour-propre à croire à la grandeur de leur Dieu. Ainsi ont fait les Musulmans qui, forts des victoires de leurs Califes qui ont en un siècle conquis la plus grande partie du monde connu, dont les armées maltresses de la moitié de l'Afrique, du tiers de l'Asie, auraient conquis l'Europe, si elles ne s'étaient brisées à Poitiers contre celles des Francs, ont uni la gloire du Dieu créa-

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CONCLUSIOiS. 387

teur à celle de leur prophète. Ils pouvaient, au milieu de leurs victoires, dire qu'Allah est le maître du monde. Mais Israël, sauf pendant les règnes de David et de Salomon, n'a tenu qu'une très petite place dans le monde connu ; il à été presque toujours vaincu, humilié, asservi. Gomment concilier ces défaites avec la toute-puissance du Créateur? La croyance générale était que les dieux protégeaient la fortune du peuple qui les adorait, et que si certains peuples étaient vaincus, c'était que leurs dieux étaient plus faibles que les autres. Israël devait avoir une autre pensée. Ses prophètes lui ordonnaient de croire que ses défaites étaient le châtiment de ses crimes, que c'était à lui-même et non à son Dieu qu'il devait attribuer ses malheurs; et comme ces malheurs étaient continus et incessamment renouvelés, il fallait qu'il se crût toujours coupable. A la place de l'orgueil des musulmans vainqueurs, il fallait que les Israélites eussent l'humilité des chrétiens pénitents. Comment expliquer qu'ils aient ainsi conservé leur croyance à la toutepuissance de Jehovah, en présence de l'universelle croyance de tous les peuples, de leurs propres faiblesses et de leurs défaites?

Voulez- vous d'ailleurs mesurer la puissance dé cet exemple des peuples païens ? Prenons un terme de comparaison dans nos propres pensées. Qu'estil arrivé en ce siècle? La science a étudié les reli-

gions des peuples de rextrême-Orient. Elle nous a montré certaines pensées, certains écrits, qui, bien que très inférieurs à la Bible, contenaient cependant parfois, au milieu d'étranges superstitions, une morale pure et une philosophie élevée. On nous a dit également que le nombre des adhérents à ces religions était égal, peut-être même supérieur à celui des chrétiens. Aussitôt voilà la foi des chrétiens qui s'ébranle. Quoi? il y a d'autres religions que la nôtre, et elles ne sont pas évidemment absurdes de tout point ! Quoi? il y a des peuples nombreux qui ne sont pas chrétiens! Comment notre Dieu supporte-t-il cela? C'est donc qu'il est impuissant? Et cependant le christianisme est la religion qui a conquis le monde romain : il a créé une civilisation supérieure, il envoie ses missionnaires aux extrémités du monde; les peuples orientaux ne peuvent résister à l'Europe, et leurs religions disparaissent devant la lumière de notre science.

Que dirions-nous donc si, au lieu des religions éteintes de l'antiquité, ou des cultes grossiers de l'extrême-Orient, au lieu de ces idoles hideuses et ridicules de la Chine et de l'Inde, nous voyions en face de nous les cultes pompeux de la Grèce et de Rome, ces divinités revêtues d'une beauté idéale et parées de tous les prestiges de l'art et de la poésie ; si nous les voyions vivantes et régnantes, entourées d'une foule d'adorateurs, attirant auprès

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de leurs autels la Grèce tout entière, maltresses de l'opinion publique et des lois, faisant condamner Socrate à mort pour avoir parlé de l'unité de Dieu, forçant Platon à transiger avec leur culte, ou bien servant d'appui à la gloire des armées romaines et unissant leur majesté à celle du peuple-roi?

Que dirions- nous si, en présence de ce spectacle, nous devions convenir que notre religion n'est professée que par un petit peuple à demi barbare, regardé avec mépris par les autres peuples, et dont le culte austère est considéré par les sages de l'univers entier comme une triste et abjecte folie? Voilà cependant dans quelle situation a été Israël pendant quinze siècles; voilà contre quelle force immense de croyances opposées, sa propre croyance a résisté. Il est resté, pendant tout ce temps, dans un état d'hostilité avec le monde entier, excommuniant l'univers au nom de son Dieu, excommunié à son tour et mis comme au ban du monde civilisé, à cause de l'étrangeté de ses usages et de la sévérité de la loi religieuse à laquelle il obéissait.

Je ne crains pas de le dire : quand, éclairés comme nous le sommes par les progrès de l'ethnographie et de l'histoire des religions, nous contemplons cet isolement du peuple d'Israël et de sa croyance, cette fermeté de foi en face du monde entier, quand nous pensons que ce petit peuple a

cru et affirmé devant l'univers païen les grandes vérités spiritualistes, les vérités de bon sens qui sont la lumière et la nourriture des âmes dans le monde civilisé, l'unité de Dieu, sa bonté, sa justice, les droits de la conscience, la supériorité de la jus-' tice sur la force ; quand nous contemplons ce spectacle, nous sommes portés à penser que l'existence du monothéisme d'Israël, pendant ces siècles d'isolement, est plus miraculeuse que ne l'a été plus tard la propagation de l'Évangile dans l'univers.

On a dit avec raison, au sujet de la prédication de l'Évangile, que le succès de cette prédication est par lui-même miraculeux et qu'il le serait davantage encore si la parole des apôtres n'avait été appuyée par des miracles. On peut dire la même chose du Monothéisme d'Israël. Par lui-même, ce phénomène est miraculeux ; et il serait plus inexplicable et plus paradoxal encore qu'il ne l'est, si l'on devait effacer de l'histoire les miracles de Moïse et des prophètes.

L'exemple des peuples païens n'est cependant pas la seule cause de destruction à laquelle le Monothéisme d'Israël a résisté. A voir subsister et gran-

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îB?-,' .

dir cette croyance en face de la croyance opposée régnant dans tout l'univers, on devait supposer que lé peuple d'Israël était vivement attaché à son culte, qu'il avait pour sa religion austère et simple une sorte de fanatisme, qu'entre son culte et ses aspirations il y avait accord et union, comme cela existe chez les musulmans, et même chez certaines sectes protestantes qui aiment les temples nus et sans images, et leurs assemblées dépourvues de pompe et d'éclat extérieur.

Il n'en est rien. Le peuple d'Israël, tel qu'on le trouve après la conquête du pays de Chanaan, n'était point fanatique et passionné pour la religion de Moïse. Au contraire, il la subissait comme un joug. L'Israélite des temps anciens était païen par le cœur et par les instincts. Comme les Sémites ses frères, il était voluptueux et porté à la satisfaction des appétits sensuels : comme eux, il était vindicatif et rapace ; comme eux, il éprouvait une passion étrange, un désir monstrueux à associer le sentiment religieux aux voluptés charnelles et aux tortures des victimes humaines. Yainement Moïse l'avait prévenu contre cette tentation par des avertissements et des menaces ; vainement il avait cherché à l'en détourner en l'attirant à des fêtes brillantes, à la joie honnête et pure d'un banquet succédant à la pompe des cérémonies saintes. L'Israélite fuyait les fêtes pieuses et douces.

pour aller vénérer dans l'ombre quelque idole hideuse ou obscène, pour se mêler aux danses des prêtres d'Astarté et s'associer aux infamies que couvrait l'obscurité de leurs bois sacrés, ou pour jeter ses propres enfants au dieu Moloch et les précipiter dans le feu en son honneur. J'ai dit que l'histoire du peuple d'Israël atteste ces dispositions. Elle est étrange, en effet, cette histoire des Israélites, racontée par leurs propres historiens. Elle est bien différente des histoires primitives des autres peuplés, pleines de légendes brillantes, où les premiers ancêtres se confondaient avec les dieux, et où leur gloire et celle de la nation sont unies. L'histoire d'Israël, depuis les temps antiques qui ont suivi l'établissement du peuple dans le pays de Chanaan jusqu'à la prise de Jérusalem et la conquête de la Palestine par le roi de Babylone, est celle d'une grande lutte entre les instincts païens de la nation, et une force supérieure, mystérieuse, qui la ramène au culte du vrai Dieu. C'est l'histoire d'une série de vicissitudes, d'infidélités, de prévarications, d'apostasies, interrompue par des réformes et des tentatives toujours passagères de rétablir le culte national : l'histoire d'Israël est comme la confession publique des crimes de la nation.

Après les miracles de l'Exode et la conquête de Chanaan, on aurait pu croire que le peuple serait longtemps fidèle au Dieu qui l'avait délivré. L'bis-

toire nous apprend, au contraire, que la longue période des Juges est remplie par une série de chutes du peuple dans le polythéisme. A la voix des Juges envoyés par Dieu, le peuple revenait au culte de Jehovah; puis il retombait dans son infir délité. A la fin de cette période, sous l'influence de deux grands hommes zélés pour le culte de Jehovah, du prophète Samuel et du roi David, le culte national est restauré, La nation reste fidèle pendant un siècle au moins dans sa pratique publique et extérieure ; car nous savons que le polythéisme a été pratiqué d'une manière suivie dans la maison même de David. Salomon consacre au Dieu d'Israël son magnifique temple, l'une des merveilles du monde. Le culte légitime de l'Arche y est établi. En même temps, le royaume des Hébreux arrive au comble de la puissance politique et guerrière, et sa gloire se répand dans l'univers. Jehovah avait donc rempli ses promesses : il avait donné au peuple d'Israël la terre qui lui était promise ; il l'avait comblé de gloire et de richesses ; il avait promis la perpétuité du trône à la descendance de David et il semblait que le lien établi entre le Dieu d'Israël et son peuple fût redevenu indissoluble. Eh bien! que nous dit l'histoire? A peine Salomon est-il mort que l'empire Hébreu se partage en deux royaumes. Celui du Nord, renouvelant l'apostasie que le peuple avait commise au pied du

Sinaï, adopte immédiatement le culte réprouve par " 2à Moïse et injurieux pour le Créateur, le culte du Veau | d'or. Les Israélites dansent autour du taureau.de .J^ Bethel, en disant : « Voilà le dieu qui nous a fait sor- "''} tir d'Egypte. » Bientôt paraît une abomination plus grande encore : c'est l'infâme culte de Baal et d'As- :! tarte ; c'est le culte d'un dieu ennemi de Jehovah, ' d'un dieu honoré par le vice et la débauche qui s'établit à Samarie. Sous l'action des prophètes', ce , culte est détruit; mais celui da Veau d'or subsiste jusqu'à la conquête de Samarie par les Assyriens. - Dans le royaume de Juda où se trouvent le temple et l'Arche d'alliance, le grand prêtre de s-- cendant d'Aaron, le roi descendant de David, défenseur-né du culte pur de Jehovah, on aurait dû espérer plus de fidélité. Néanmoins, les prophètes reprochent à Juda le même crime qu'à Israël. Les hauts lieux, où se célébrait un culte toujours illégitime et souvent idolâtrique, ont subsisté pendant toute la durée de la monarchie d'Israël. Le temple même a peu à peu été profané. Le roi Achaz, sous - ^ prétexte de favoriser les arts, y introduisit des idoles tyriennes. Ses successeurs firent pis encore; et, si nous voulons juger de l'état du culte à la fin de la monarchie de Juda, nous n'avons qu'à lire le récit de la réforme faite par le roi Josias. Ce récit nous montre la grandeur des abus qui doivent être réprimés.

Êr- CONCLUSION. 395

. : Le roi ordonna au grand prêtre, aux prêtres et aux gardiens des prêtres, d'enlever du temple de Jehovah les ustensiles qui avaient été faits pour

-.Baal, pour Astarté et pour toute l'armée des cieux :

. il les brûla hors de Jérusalem. Il chassa les prêtres des idoles établis par les rois de Juda, et ceux qui offraient des parfums à Baal, au soleil, à la lune et à l'armée des cieux. Il fit enlever de la maison de Jehovah l'idole d' Astarté; il la fit brûler et réduire en poussière. Il abattit la maison des prêtresses d' Astarté qui était dans le temple de Jehovah, où les femmes dressaient des tentes pour Astarté. Il profana le lieu où l'on rendait un culte à Moloch, afin que personne ne fit passer ses enfants par le feu ' en l'honneur de Moloch. Il fitdisparaitre de l'entrée

. de la maison de Jehovah les chevaux que le roi de . Juda avait consacrés au soleil, et il brûla le char du Soleil. Il démolit les autels qui étaient sur le toit de la chambre haute d'Achaz et ceux qu'avait faits Manassé dans les deux parvis de la maison de Jehovah. Il détruisit les chapelles qui étaient en face de Jérusalem sur le mont des Oliviers et que. Salomon avait bâties en l'honneur d' Astarté, l'idole

' des tribus de Ghamos, l'idole de Moab, l'idole des Ammonites. Voilà donc ce qu'était devenu le culte

. pur, établi par Moïse et rétabli par Samuel et David. Les crimes contre la loi de Moïse sont imputés

' aux Rois; mais les peuples étaient complices des

rois, et souvent les rois n'agissaient ainsi que pour complaire au peuple.

N'est-il donc pas vrai que le peuple d'Israël avait toutes les passions des autres peuples, que les instincts qui ont produit les épouvantables cultes de la Syrie, de la Phénicie et de Garthage, bouillonnaient dans son cœur, que la loi austère de Moïse était un joug insupportable qu'il secouait à tout instant? Mais s'il en était ainsi, si à l'exemple du dehors se joignaient les passions du dedans, comment l'enseignement de Moïse n'a-t-il pas entièrement péri ! Commentle monothéisme a-t-il subsisté? comment a-t-il grandi dans le peuple d'Israël? Supposez une lumière placée sur un chandelier et exposée à tous les vents ; si de plus cette lumière n'est alimentée que par une huile impure et visqueuse, si par elle-même et par l'action du dehors elle est toujours prête h s'éteindre, comment pourra-t-elle continuer à briller? N'est-ce pas un incroyable paradoxe?

Et cependant, c'est une réalité. La tradition du monothéisme ne s'est jamais éteinte à partir de l'Exode. Sur le point de disparaître, elle a reparu constamment avec plus d'éclat; elle a fini par vaincre tous les obstacles, et a répandu sa lumière au dehors. C'est elle qui nous illumine à l'heure qu'il est, et qui fait briller la connaissance du Créateur dans toutes les régions de l'univers. Il y a

dans l'histoire d'Israël une contradiction étrange. Tout à riieure, nous contemplions les apostasies de

- la nation ; maintenant nous pouvons regarder ses retours vers le vrai Dieu, vers son culte antique. Les réformes ont été nombreuses et continuelles. Au temps de Samuel, au temps de Joad, au temps

, d'Ézéchias, nous voyons se relever le monothéisme. Peu d'années avant la captivité, le roi Josias détruit l'idolâtrie dans toute la nation, établit avec énergie la loi de l'unité du culte et de l'unité d'autel, célèbre une Pâque si brillante et si fervente, que tout le peuple était convaincu qu'aucune fête pareille n'avait eu lieu dans le temps de Moïse.

Quelle a donc été la force assez puissante pour ramener constamment le peuple vers son Dieu, pour rétablir l'ancien culte corrompu, pour le transformer, pour faire qu'après la captivité il ait été aussi passionné pour son Dieu qu'il l'avait été pour les idoles? Est-ce une force humaine et terrestre? Est-ce la force même de Dieu, et comment s'est-elle exercée? C'est ce qui nous reste à examiner.

Est-il possible qu'un peuple soit maintenu par

une institution purement humaine dans une religion élevée et spiritualiste, contrairement à des instincts qui le portent au paganisme? A la rigueur cela est possible, mais il. faut pour cela certaines conditions.

Il faut qu'il existe une autorité religieuse capable d'enseigner et munie d'un pouvoir exécutif pour se faire obéir. Il faut que cette autorité ait un point d'appui, soit dans la volonté énergique d'un chef d'État, soit dans la croyance d'un autre peuple supérieur en puissance et en civilisation, soit dans une tradition non interrompue, remontant à une époque de foi puissante. Il faut enfin qu'il s'agisse de maintenir constamment une pratique religieuse, et non de la restaurer quand elle est interrompue, ce qui est tout autrement difficile.

Les peuples païens, conquis par les musulmans et ayant adopté la religion du vainqueur, nous donnent l'exemple d'un monothéisme assez grossier, il est vrai, imposé à ces peuples malgré eux. L'histoire des derniers temps du peuple d'Israël nous fournit un autre exemple, celui d'une tradition antique, ainsi conservée par une organisation à la fois religieuse et civile. Après la captivité de Babylone, le pouvoir civil et politique fut uni au sacerdoce; la loi de Moïse rigoureusement aj)pliquée devint loi de l'État. Les prescriptions de celte

loi étaient enseignées chaque jour du sabbat dans les synagogues. Cette organisation avait pour point d'appui la tradition antérieure d'Israël et les écrits des prophètes : le présent était maintenu dans l'ordre par le souvenir du passé. Cette organisation n'a pas fléchi ; elle a été pour les Israélites comme une carapace destinée à les défendre contre toute attaque du paganisme. Elle a été même si solide et si exclusive, qu'il a fallu que l'Évangile la brisât, et la résistance de la synagogue a été l'un des obstacles les plus puissants dont la résistance des apôtres ait dû triompher.

Mais rien de pareil n'a existé dans les premiers siècles de l'histoire d'Israël. Les tableaux des infidélités du peuple en sont la preuve. Moïse ne parait pas avoir établi quelque institution comparaîale à la synagogue ; le sacerdoce n'avait qu'un rôle liturgique ; la loi n'était pas confiée à un corps politique ou enseignant. En tout cas, lors même que Moïse aurait établi une institution pareille, cette institution n'aurait certainement pas suffi à la tâche. Il ne s'agissait pas en effet de conserver une doctrine traditionnelle. Il s'agissait de la faire renaître, de relever constamment le peuple vers le culte du vrai Dieu. C'est par une série de réformes venant après de terribles chutes, que la doctrine de Moïse a fini par triompher.

Or pour une telle œuvre, aucune institution

humaine n'aurait suffi. Nous savons d'ailleurs, par l'histoire, que ce n'est pas par aucune organisation sociale que cette œuvre a été accomplie ; c'est par un autre moyen, par un moyen inattendu, humainement inexplicable, que le monothéisme a triomphé des tendances premières du peuple :

c'est par la prédication des prophètes. Ici nous nous trouvons en face d'un phénomène historique, étrange, unique dans l'histoire du monde.

Pendant sept siècles, depuis le temps de Samuel jusqu'au retour de la captivité de Babylone et à la , reconstruction du temple de Jérusalem, des hommes se sont levés de diverses tribus d'Israël. Ils n'avaient aucune mission extérieure et officielle ; ils n'étaient ni fonctionnaires de l'État, ni rattachés à la hiérarchie sacerdotale ; ils ne parlaient ni au nom du Roi ni au nom du grand prêtre; ils parlaient au nom de Jehovah : ils se disaient envoyés directement par le Créateur du monde. Ils affirmaient les attributs du Dieu suprême; ils condamnaient l'idolâtrie, ils rappelaient au peuple l'alliance du Sinaï. Us le menaçaient des châtiments divins;, ils l'invitaient au repentir par les accents les plus éloquents, et lui promettaient le pardon; ils parlaient avec une vigueur extrême. Ils stigmatisaient sans ménagement les vices du peuple, ceux des grands personnages, ceux même des rois.

L'accueil fait à ces hommes était différent, suivant

les temps et les époques. Quelquefois on les écoutait, souvent on les raillait, on les traitait de fous, ou bien on les menaçait de mort, on les emprisonnait; beaucoup mouraient martyrs. Néanmoins, leur parole pénétrait dans l'âme du peuple. Elle y réveillait les vieux souvenirs de la croyance paternelle : elle maintenait dans un noyau fidèle l'horreur de l'idolâtrie. Puis il arrivait souvent, à la suite des calamités nationales, que le peuple entier se reconnaissait coupable envers Jehovah, et obéissant à la parole des prophètes, promettait de nouveau d'être fidèle à l'alliance de Jehovah. Ces promesses souvent violées étaient constamment renouvelées. Et c'est ainsi que la prédication des prophètes a fini par triompher des instincts polythéistes du peuple ; c'est ainsi qu'a été formée, après la captivité de Babylone, une nation absolument fidèle à Jehovah, dont le culte était pur d'idolâtrie ; c'est ainsi qu'a été formé un foyer de monothéisme si puissant, que, loin d'être comme autrefois obligée de lutter à l'intérieur contre le paganisme, la croyance au Dieu créateur s'est répandue au dehors et a illuminé le monde entier.

Telle est la grande œuvre, l'œuvre merveilleuse des prophètes d'Israël. Maintenant avons-nous besoin de dire que c'est une œuvre divine et que la parole des prophètes est la parole même de Dieu? Jamais prédication pareille n'a retenti dans l'uni-

vers. Ce n'est pas seulement rélévation de leur mo-i nothéisme, supérieur à toute philosophie humaine, la pureté de la morale des Prophètes, leur idée de justice absolue qui est merveilleuse, surtout quand on la compare à la corruption du peuple et aux crimes des rois; c'est le fait que, sans or- V^; ganisation hiérarchique, sans former un corps spécial, ces hommes se soient trouvés d'accord sur les mêmes principes, et qu'ils aient pu accomplir une grande et admiraïjle œuvre, bien qu'ils aient vécu à diverses époques, pendant sept siècles, et qu'ils appartinssent à des tribus différentes, à des conditions sociales diverses : Amos était ber- ger, Isaïe prince de la famille royale. Ils ont joint à la liberté spontanée de l'inspiration prophétique un parfait accord de vues et de principes, où la raison se joint en eux à l'enthousiasme.

Cet accord est un vrai miracle. Pour s'en rendre, compte, il suffit de se rappeler ce qui s'est passé dans d'autres circonstances. A toutes les époques de l'humanité et dans toutes les régions du monde, il s'est trouvé des hommes prétendant, à tort ou à raison, à l'inspiration prophétique. Mais qu'est-il arrivé? Ou bien ces hommes ont été sans influence, ou bien leur action irrrégulière a produit des hérésies, des schismes, des désordres vio- ' lents et souvent même contraires à la morale. Dans l'Église catholique, c'est la répression des prophé-

Y^ ties mensongères, qui est une des plus lourdes tâïA-i ches de l'autorité. Am second siècle, les Montanistes ; fe^'Vàii seizième et même de nos jours, les sectes illum\ minées sorties du protestantisme ont montré ce que ||', produit l'inspiration sans contrôle : les prophéties Ç; d'Israël forment une exception unique.

%l Si donc la spontanéité indépendante de leur fr, ffénic et de leur action est restée dans les bornes fr' de l'ordre; si, sans se concerter entre eux, ils ont |r accompli une grande œuvre, c'est parce que le J^, même Dieu les a tous inspirés, et parce que le Dieu ^"v qui les inspirait est le Dieu de l'ordre et de la sali, gesse infinie. C'est encore à l'action de ce Dieu qu'il ||î faut attribuer ce fait que leur vertu ne s'est pas hX démentie et qu'ils ont tous travaillé à la même ilvœuvre avec coui'age et désintéressement. C'est enfin Pi par une action divine seulement que l'on peut {'''f expliquer leur ascendant sur le peuple. 11 y avait fr . sans doute la tradition du monothéisme ; mais elle ^1" était attaquée, violée, corrompue. La prédication des prophètes blessait l'orgueil du peuple et des 2 rois : elle combattait leurs passions, elle troublait leur quiétude. Et à côté des vrais prophètes, il y avait une foule de prophètes menteurs, prophètes ' de Baal, ou prophètes infidèles parlant au nom de Jehovah, et flattant les passions du peuple et des rois. Au milieu de cette foule d'hommes se disant inspirés, comment le peuple a-t-il reconnu et deviné

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les vrais prophètes qui n'avaient aucune mission \M extérieure et officielle? C'est parce que le même ~|^ Dieu qui poussait les prophètes à prêcher, disposait -^^â intérieurement le cœur du peuple à les entendre; l^^i c'est parce que Dieu donnait efficacité à leur pa- '-'y\ rôle; il n'y a aucune autre explication possible; ^y^\ c'est aussi parce que Dieu lui-même a confirmé par des miracles la parole des prophètes. Des prodiges \ '^: analogues à ceux qu'avait accomplis Moïse nous \^-i sont racontés par l'histoire sacrée : Elle a com-' /f;! mandé à la nature, Elisée a ressuscité des morts.- /^J Mais il est un autre ordre de miracles qui a eu sui>~'{èll le retour définitif du peuple vers le culte du vrai .1^^

Dieu une action plus immédiate : ce sont les pré- J4 dictions de ces prophètes que l'événement a con-- ^^| firmées. Les prophètes avaient annoncé la destruc- '|li tion du royaume de Samarie par les Assyriens. ^- Samarie étant prise et une partie du peuple trans- f^ portée sur les bords de l'Euphrate, le reste de la- /sa nation crut à la parole des prophètes. Isaïe annonce ^ que Sennacherib, qui menaçait Jérusalem, serait ^ forcé de retourner à Ninive. Il dit que JehoVah % mettra à ce roi furieux une boucle à ses narines et, 1^ un mors entre ses lèvres, et le fera retourner d'où - i il vient. L'armée de Sennacherib est frappée de la "-j peste et est obligée de s'enfuir. Alors Israël voyant ' f| sa délivrance crut à la parole d'Isaïe. Aussi, ces ^^^. deux grandes prophéties accomplies, la ruine de M

à'";Saraarîe et la délivrance du ioug de Seniiacherib, li "ont -elles été suivies des réformes d'Ezéchias et de

^^' Josias. Les prophètes annoncent la captivité de Ba- ^Vbylone et la destruction du temple ; ils annoncent ,^ la délivrance du peuple et la reconstruction de |> Jérusalem ; Jérémie fixe la durée à 70 ans. Quand ces événements se sont réalisés, la foi des Israélites ■^~- revenus en Palestine à leur Dieu se trouve fixée à î jamais. Cette fois, le polythéisme était vaincu, et le ;; peuple d'Israël était devenu pour toujours fidèle à * Jehovah.

C'est donc une oeuvre divine et miraculeuse que ■'celle des prophètes d'Israël. Elle est aussi miraculeuse que celle du passage de la mer Rouge : c'est un miracle d'un autre ordre, un miracle moral à '. la place d'un miracle physique. Ce n'est pas seulement sur la nature visible; c'est sur le cœur de . l'homme que Jehovah exerce son invincible puissance. Ce ne sont plus les mouvements du vent et de la pluie; ce sont les événements de l'histoire, qui, se pliant sous la volonté du maître du monde, sont venus attester sa puissance en vérifiant la parole de ses prophètes. On peut ergoter, au sujet des miracles de l'Exode, en disant que les témoins qui les ont vus de leurs yeux sont morts depuis longtemps. Mais au miracle de la prédicalion des pro- ' phètes on ne peut rien objecter de pareil. L'histoire d'Israël est fixée sur des monuments qu'on ne peut

détruire; les annales de ce peuple, les écrits désl

prophètes subsistent, et sont entre nos mains; les^J annales des peuples voisins viennent les confirmer:Jp C'est ce qui est arrivé en particulier pour l'entré- pj prise de Sennacherib brusquement interrompue k^M la parole d'Isaïe : la trace du fait se trouve dans^^j les annales des Assyriens. Nous avons donc cu^J, raison de dire que Dieu seul a pu conserver dans*;| le peuple d'Israël la doctrine et le culte institués /|'

par Moïse, et que c'est Dieu qui a accompli cette !;|î grande œuvre.

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