LE CONFLIT ACTUEL
Il y a un conflit de fait. — Quel en est l'objet? — A quoi se ramène-t-ilau juste? — La première impression qu'il produit.
L'immense travail de critique qui s'accomplit, en notre siècle, sur toutes les parties de l'histoire de l'humanité, et en particulier sur l'histoire des religions, est un des faits contemporains les plus dignes d'attention. Les chrétiens, certains d'avance qu'il n'y a pas de dissentiment réel entre la raison et la foi, ne peuvent douter que cette grande œuvre, à laquelle travaillent tant d'esprits éminents, ne
conduise à des résultats définitivement favorables à la défense de la vérité. Mais il faut prévoir que souvent, dans le cours de cette œuvre, des objections inattendues viendront au jour, et que certains anciens arguments, jusqu'à présent considérés comme invincibles, se trouveront contestés. Il n'est donc pas permis à l'apologétique, sous peine de devenir impuissante, de se tenir en dehors de ce développement progressif de la critique, ni d'ignorer le travail tant des savants indépendants que des adversaires déclarés des convictions chrétiennes. A chaque attaque nouvelle il faut opposer une nouvelle défense, et ce serait vainement qu'on essayerait de soutenir la lutte avec les vieilles armes contre les armes de précision dont les adversaires d'aujourd'hui font ou prétendent faire usage.
Cette vigilance continuelle, cette surveillance attentive des objections nouvelles, nécessaire partout, l'est surtout en ce qui concerne l'histoire d'Israël. Par suite du lien étroit qui existe entre le christianisme et la religion qui a été destinée à; en préparer l'avènement, toute attaque, soit contre le caractère surnaturel de cette religion, soit même contre l'histoire traditionnelle du peuple choisi de Dieu, retombe sur la religion de Jésus-Christ. Et d'un autre côté, cette histoire commence à dés époques très reculées : les documents sur lesquels elle repose, par leur antiquité même et par l'effet
de la distance qui sépare leur origine, telle que la tradition la présente, des temps où l'histoire peut constater certainement leur existence, sont exposés à être vivement contestés. Il y a, sous ce rapport, une très grande différence entre les origines du christianisme et celles, du judaïsme. Celles-là sont baignées dans la pleine lumière de l'histoire de l'empire romain, et tous les efforts de la critique rationaliste ne tendent qu'à contester des parties peu importantes de l'Évangile, ou à augmenter de quelques années l'intervalle entre l'époque de la composition des documents historiques chrétiens et celle des faits contenus dans ces documents. Les origines du judaïsme, au contraire, sont antérieures de plusieurs siècles à l'établissement de la monarchie en Israël : il faut aller les chercher par delà l'époque presque barbare décrite par le livre des Juges ; et le Pentateuque, si réellement il est, comme l'affirme une double tradition séculaire, juive et chrétienne, l'œuvre de Moïse lui-même, précède de plusieurs siècles le reste de la littérature hébraïque, et ne peut être saisi par l'histoire avec une certitude incontestée qu'à l'époque de la traduction des Septante, époque postérieure de plus de dix siècles à celle où il a été rédigé.
Si à ces considérations on ajoute le caractère miraculeux des faits rapportés dans le Pentateuque et la continuité du surnaturel dans la suite de l'his-
toire du peuple de Dieu, on comprendra qu'aucun champ n'était plus favorable aux attaques de la critique rationaliste, et on ne s'étonnera pas de l'immense activité déployée, de nos jours, par ceux qui ont pour principe de rejeter le surnaturel, dans l'étude de l'histoire d'Israël.
Deux circonstances rendent plus grave encore cette observation, et doivent porter les défenseurs de la foi à s'en préoccuper d'une manière toute spéciale.
La première est l'abandon des opinions traditionnelles par la plupart des protestants. Jusque vers le milieu du xvm® siècle, les chrétiens qui, en se séparant de l'Église catholique, avaient prétendu faire de la Bible le fondement unique de leur foi, avaient énergiquement défendu l'authenticité des livres dont la Bible se compose. Leur témoignage était d'une grande force, surtout à l'époque où la foi chrétienne était encore dominante en Europe : l'union des diverses communions chrétiennes constituait une autorité puissante, devant laquelle les adversaires n'étaient que des individus isolés, ou bien se rendaient suspects par leur hostilité contre les croyances communes. Or, de nos jours, la plus grande partie des écoles protestantes est tombée dans le rationalisme, et parmi ceux qui restent fidèles aux principes chrétiens, il en est un grand nombre qui, essayant d'éta-
blir ces principes sur une base différente de celle qu'adoptaient leurs pères, font aux théories rationalistes de très larges concessions. Selon M. Vigouroux, il n'y aurait plus en Allemagne qu'un seul écrivain protestant connu, Keil, qui défende l'authenticité absolue du Pentateuque ^.
Le second fait digne d'attention est l'état d'esprit des catholiques sur ce point. On peut reconnaître chez ceux-ci trois courants d'opinion. Les uns croient qu'il faut conserver la plupart, non seulement des thèses traditionnelles relatives à la sainte Écriture, mais aussi des arguments de l'ancienne apologétique en faveur de ces thèses, arguments qui, selon eux, n'ont rien perdu de leur valeur. La défense de la Bible, selon cette opinion, consiste principalement, sinon uniquement, à, chercher dans les découvertes historiques modernes la confirmation des anciens arguments, ou peut-être quelques arguments nouveaux, mais joints et superposés aux anciens qui conservent toute leur force : rien ne doit être changé à la méthode de défense de la Bible.
Il est d'autres catholiques, très croyants et sincèrement soumis à l'autorité de l'Église, dont la pensée est directement opposée à cette tendance si fortement conservatrice. Ceux-ci croient que nous
1. 11 ne s'agit que de l'Allemagne, car en Angleterre les doctrines traditionnelles ont de nombreux et éminents défenseurs.
approchons d'une époque où les idées sur un grand nombre de points relatifs à la sainte Écriture seront totalement changées, où nombre de doctrines qui ont été couramment enseignées jusqu'à nos jours seront abandonnées, et où quelques-unes des thèses soutenues aujourd'hui par les rationalistes seront admises dans l'enseignement orthodoxe. Le livre de M. Lenormant sur les origines de l'histoire représente cette tendance. Les partisans de cette opinion ne fixent pas les points qu'ils croient ainsi contestables et modifiables : ils ne considèrent pas cette fixation comme possible aujourd'hui, mais ils professent sincèrement leur résolution de se soumettre à toute décision de l'Église sur les points douteux.
Entre ces deux extrêmes, se place une opinion intermédiaire. Certains catholiques sentent qu'il est très dangereux de s'écarter de la tradition en ce qui concerne l'Écriture sainte, que l'interprétation d'une parole divine et la critique appliquée à un document inspiré sont choses fort délicates. Ils comprennent que sur de tels sujets la tradition prend souvent un caractère dogmatique; ils s'aperçoivent, non sans inquiétude, que le point exact où la conscience chrétienne est engagée est difficile à déterminer. Mais si telle est leur opinion comme chrétiens, comme critiques, et comme historiens, ils sont frappés d'un grand nombre des objections
des adversaires : ils trouvent faibles quelques-unes des raisons données dans l'enseignement habituel de l'apologétique en faveur des thèses traditionnelles; ils voudraient que ces thèses, si elles doivent être maintenues, fussent du moins mieux prouvées et mieux défendues.
C'est donc contre une armée divisée et incertaine sur le choix de sa ligne de bataille que sont dirigées les attaques de la critique rationaliste. Et comme cette critique est affirmative, audacieuse, intolécante, comme elle transforme facilement ses hypothèses en certitudes, comme les savants étrangers à la foi sont à peu près unanimes sur certaines thèses contraires à la tradition, il suit de là que le conflit semble exister entre la tradition et la science indépendante, l'une s'appuyant principalement sur la théologie et l'autorité doctrinale, l'autre ne faisant appel, ou plutôt ne prétendant faire appel qu'aux faits et à la raison.
Sans doute, ce n'est qu'un conflit apparent.
Nous sommes certains qu'aucun conflit réel n'existe entre deux ordres de vérités qui toutes deux viennent d'un même Dieu, auteur de la nature et de la grâce. D'ailleurs, en y regardant de près, on s'aperçoit que l'indépendance, dont la critique rationaliste se vante, peut être justement contestée. On rencontre chez elle des dogmes négatifs tout
aussi nettement affirmés que les dogmes positifs du christianisme. Ne citons comme exemple que le dogme de la négation du surnaturel. A défaut d'une autorité doctrinale officielle, on trouve dans cette école certaines autorités personnelles très intolérantes et contre lesquelles il est dangereux de s'insurger i. Le reproche que les rationalistes font aux défenseurs de la tradition, d'être les avocats d'une thèse a priori et de la défendre par tous les moyens possibles, bons ou mauvais, peut être rétorqué contre les adversaires du christianisme. Dans le cours de cette étude, nous pourrons donner de nombreux exemples de cette manière de procéder contraire à la vraie impartialité scientifique; et si nous devons avouer que l'on trouve chez certains apologistes un plaidoyer en faveur de la Bible, il ne faut pas beaucoup d'attention pour découvrir, chez les meilleurs et les plus modérés des rationalistes, un véritable réquisitoire contre l'authenticité des écrits de Moïse. Néanmoins, l'apparence de conflit subsiste ; elle est une cause de faiblesse pour la défense de la foi, et de force pour les adversaires de l'Évangile. Il est donc essentiel que ces questions soient sérieusement examinées.
1. Voir, dans la Revue de l'histoire des religions, mai-juin 1886, l'article de Kuenen contre Halévy, qui cependant est luimême rationaliste.
Elles le seront, nous n'en doutons pas, dans les travaux nombreux qui se préparent en ce moment au sein de l'Église catholique sur la Bible. Le Congrès projeté des savants catholiques ne pourra pas laisser ce sujet de côté; et bien que cette assemblée soit dépourvue de toute autorité dogmatique et ne prétende à en exercer aucune, les entretiens entre les savants chrétiens éminents qui seront ainsi réunis, leurs conversations avec les maîtres en théologie qui viendront se joindre à eux, l'échange mutuel de leurs idées dissiperont, nous en sommes convaincus, beaucoup d'équivoques et de malentendus, et montreront que l'accord est plus facile à réaliser qu'on ne le suppose entre la vraie science et l'orthodoxie.
La réfutation des attaques contrôles Livres saints, et la solution des problèmes soulevés par la critique moderne à leur occasion, seront aussi l'objet des travaux de la nouvelle Société d'études bibliques, née à Rouen de la même pensée que le Congrès futur des savants catholiques.
Mais en attendant que la lumière soit portée
sur les faces nombreuses de cette grave question,
il est un point essentiel qu'il me semble urgent d'examiner dès à présent, tant au point de vue de l'orthodoxie qu'à celui de la Science historique.
Ce point capital, qui touche tout ensemble à la critique biblique et à l'histoire des religions : c'est l'authenticité de la partie législative du Pentateuque, authenticité à laquelle est étroitement liée la véracité générale de l'histoire religieuse du peuple d'Israël. Toute cette histoire repose, selon la Bible et selon la tradition, sur l'idée d'une loi révélée par Dieu à Moïse, promulguée par ce prophète et contenue dans le Pentateuque. Cette loi contient des prescriptions dogmatiques, morales, cérémonielles et civiles. C'est cette loi qui a fait du peuple d'Israël un peuple à part, un peuple unique, lequel, ayant les mêmes tendances vers ridolâtrie et la corruption des mœurs que les peuples voisins, a conservé, pendant toute la durée de son histoire, un idéal religieux et moral d'une élévation et d'une pureté admirables, et a préparé, par la diffusion de ces principes sublimes dans l'univers, l'avènement de la religion chrétienne.
Les annales d'Israël nous attestent que cette loi, présentée comme un idéal, n'a été que très imparfaitement appliquée ; que, pendant de longues périodes, elle a été ouvertement et publiquement
violée dans ses prescriptions principales et même dans son principe fondamental de l'interdiction de l'idolâtrie. Elles nous disent aussi qu'aux diverses époques de la vie du peuple de Dieu, des hommes inspirés, les Prophètes, ont eu pour mission de rappeler l'enseignement de Moïse et de ramener le peuple à l'observation de sa loi, tout en développant les principes dogmatiques et moraux qui y étaient contenus. Elles nous indiquent, en outre, certaines époques de réforme religieuse, où la nation, entraînée dans l'idolâtrie au point d'avoir presque oublié les prescriptions du premier législateur, est revenue à la pratique de la loi, soit complètement, soit d'une manière partielle et imparfaite. EUes parlent de deux grandes réformes à la fin de la monarchie 3 uive, sous Ézéchias et sous Josias. Elles nous disent enfin qu'après la captivité de Babylone, la restauration de la nation s'est faite en prenant pour règle fondamentale la loi de Moïse ; que tout a été organisé pour rendre, non seulement facile, mais presque nécessaire l'accomplissement des prescriptions de cette loi; et que, pendant les quatre cent cinquante ans qui ont suivi la reconstruction de Jérusalem par Esdras et Néhémie, la loi du Pentateuque a été presque universellement pratiquée par la masse du peuple juif, qui, pour lui rester fidèle, a soufî'ert la per-
sécution des rois idolâtres de Syrie et a secoué plus tard leur domination tyrannique.
Cette histoire bien connue de la religion d'Israël est maintenant déclarée chimérique par une école moderne d'exégèse. Selon cette école, non seulement Moïse n'aurait pas écrit le Pentateuque, mais il ne serait même pas l'auteur de la plupart des lois qui portent son nom. Peut-être est-il l'auteur du Décalogue et de quelques rares lois promulguées à la même époque que cette règle fondamentale de la religion et des moeurs. Cela même n'est pas certain, selon les docteurs modernes ; mais ce qui, selon eux, est hors de contestation, c'est que Moïse n'est l'auteur ni des lois rituelles du Lémtique, ni du Deutéronome . Ce qu'ils affirment, c'est que la législation du Pentateuque, attribuée à Moïse, lui est en grande partie postérieure ; c'est que cette législation est le résultat du travail de plusieurs siècles, travail qui, selon les plus éminents des exégètes de cette école, se serait continué après la captivité et même après la restauration du culte et de la nation par Esdras.
De là un changement dans le rôle attribué aux Prophètes. Au lieu d'être chargés de rappeler au peuple la loi, de la commenter, d'en développer le sens et d'en réaliser l'application dans la mesure possible à chaque époque, les Prophètes se-
raient, en grande partie, les créateurs de la loi. Ce seraient leurs enseignements séculaires qui auraient été résumés dans le Deutéronome ; ce serait l'un d'entre eux, Ézéchiel, qui aurait formé le projet et tracé le plan de l'organisation sacerdotale et des lois rituelles du Lévitique. Au lieu de dire, comme on l'a dit jusqu'à nos jours ; « la Loi et les Prophètes », il faudrait dire, pour être exact : « les Prophètes et la Loi ».
Tout autre est encore la conception de la nouvelle exégèse rationaliste relativement aux grands mouvements religieux des règnes d'Ézéchias et de Josias, et à la restauration du peuple juif au temps d'Esdras. Ce qui, selon l'histoire traditionnelle et biblique, est une série de réformes destinées à ramener la religion vers un type idéal préexistant, est, selon l'exégèse dont nous parlons, une série de créations nouvelles, aboutissant à un type définitif, lequel, au lieu d'être le principe de la vie religieuse d'Israël, ne serait au contraire que le résultat de son histoire. Quelques auteurs vont plus loin encore : ils ne craignent pas de couper en deux, au temps de la captivité, l'histoire religieuse du peuple aimé de Jéhovah et de distinguer deux religions distinctes successives : le Mosaïsme avant la captivité et le Judaïsme dans les temps postérieurs.
Or, à l'égard de ces théories nouvelles, deux
questions importantes peuvent se poser : sont-elles conciliables avec l'orthodoxie? Sont-elles vraiment appuyées sur la science?
Il semble tout d'abord étonnant que la première question puisse même être posée. Le système dont je viens de montrer les bases est si contraire aux idées reçues, il semble si fortement inspiré par le rationalisme, qu'il parait ne devoir exister aucun doute au sujet de son incompatibilité avec la foi chrétienne.
Néanmoins, les idées sont si confuses à notre époque sur les questions bibliques, que certains esprits sérieux, sincèrement décidés à rester orthodoxes, sont quelquefois ébranlés par les arguments des nouveaux docteurs, et se demandent si l'hypothèse de la formation successive, dans le cours des siècles, de la loi attribuée à Moïse ne pourrait pas être admise dans une certaine mesure, etsi une atténuation du système que nous venons d'exposer ne pourrait pas trouver grâce devant les exigences de l'orthodoxie. Ils se demandent aussi, ce qui est plus grave, si cette concession si large aux idées
nouvelles n'est pas, ou du moins ne sera pas, dans un avenir prochain, nécessaire pour satisfaire aux exigences rigoureuses d'une critique historique digne du nom de science et capable d'affirmer avec certitude ses résultats.
Il est donc urgent à mon sens d'examiner cette question.
Il importe d'abord de la distinguer d'une autre qui l'enveloppe, pour ainsi dire, celle de l'authenticité absolue du Pentateuque tout entier. Les cinq livres attribués à Moïse sont-ils entièrement de sa main? Ses disciples et ses successeurs ont-ils partiellement travaillé à cette œuvre? La rédaction a-t-elle été remaniée à des époques postérieures? Je crois devoir écarter cette délicate question. Je sais que la théologie, qui laisse généralement une grande liberté aux discussions relatives à l'authenticité humaine des Livres saints et se contente ordinairement de demander qu'on respecte leur canonicité et leur inspiration, se montre plus rigoureuse en ce qui concerne les livres de Moïse, et que la plupart des théologiens considèrent la tradition qui rapporte à ce prophète la composition entière des œuvres qui lui sont attribuées comme ayant "un caractère semi-dogmatique, et ne croient pas permis de s'en écarter. L'Église néanmoins ne s'est pas prononcée officiellement sur cette question ; et comme les hypothèses
sur la composition entière du Pentateuque sont très nombreuses et très diverses, comme la rigueur absolue de l'attribution de la composition à Moïse est tempérée par des exceptions relatives au dernier chapitre du Deutéronome et à certaines gloses insérées dans le texte, comme les exceptions connues et évidentes permettent d'en supposer d'autres plus cachées, la limite de ce que permet l'orthodoxie sur ce point ne semble pas, tant que l'Église n'aura pas parlé, pouvoir être tracée avec une complète exactitude. D'ailleurs, nous aurons peut-être lieu de nous demander, dans le cours de cette étude, si la solution de la question plus générale ne dépend pas de celle que je me propose de traiter d'abord ; et si l'attribution nécessaire à Moïse des lois du Pentateuque n'entraîne pas, par voie de conséquence, celle de la plus grande partie du livre, et ne restreint pas beaucoup le champ des hypothèses relatives au livre entier. Qui sait si ce n'est pas le sentiment instinctif d'un lien entre l'authenticité du texte et celle des lois révélées qui serait cause de la sévérité spéciale des théologiens en ce qui concerne l'authenticité des livres attribués à Moïse?
Bornons-nous donc en ce moment à traiter de l'authenticité de la partie législative du Pentateuque. La question ainsi réduite peut, ce me semble, être très rapidement tranchée d'une manière in-
contestable, parce que cette authenticité résulte de la véracité qu'on ne saurait refuser à un livre inspiré.
Ici nous pouvons observer qu'aucun passage du Pentateuque n'affirme que l'œuvre entière soit de Moïse ; les seules preuves qu'on en donne sont des preuves extrinsèques, tirées du témoignage de l'Évangile et de la tradition. Il n'en est pas de même au sujet de la partie législative. Sur ce point, le texte même du Pentateuque est formel. Il affirme que les lois ont été révélées par Dieu à Moïse lui-même, et promulguées par ce prophète au peuple d'Israël. La formule législative constamment répétée, le titre officiel sous lequel sont inscrites toutes les lois, les lois civiles comme leslois moralesou cérémonielles, est celui-ci : « Dieu dit à Moïse : Vous parlerez ainsi aux enfants d'Israël. » En outre, les circonstances dans lesquelles la révélation et la promulgation de la loi ont été faites sont clairement indiquées. C'est sur le mont Sinaï, dans les différentes stations de Moïse sur la montagne; c'est à la porte du tabernacle, après qu'il a été érigé; c'est sur les hauteurs de Moab, en vue du Jourdain, que certaines lois ont été révélées par Dieu et promulguées par Moïse.
Il suit de là que non seulement les déclarations placées en tête des lois seraient fausses, si la révélation n'en avait pas été faite à Moïse ; mais que le
récit lui-même, en tant qu'il encadre ces promulgations successives, serait mensonger d'un bout à l'autre. Selon M. Reuss, d'ailleurs, la construction du tabernacle du désert n'aurait jamais eu lieu, le tabernacle lui-même serait une chimère, et toutes les circonstances relatives à la promulgation des diverses lois du Pentateuque auraient été fictivement imaginées bien des siècles plus tard. Ces étranges conséquences sortent logiquement du principe du système ; elles en sont une partie intégrante.
Maintenant, est-il possible d'admettre qu'un récit de ce genre et que des formules si précises, indiquant la révélation faite à Moïse, puissent ne pas être vraies, le livre qui contient ce récit et ces indications étant inspiré de Dieu? Cela est-il conciliable, je ne dis pas avec la notion traditionnelle de l'inspiration, mais avec une notion quelconque de l'inspiration qui ne serait pas illusoire, je dirai même dérisoire?
Que Dieu n'ait pas eu pour but d'enseigner aux hommes les sciences physiques et l'astronomie, qu'en conséquence les Livres saints parlent très souvent, en ce qui regarde le monde physique, le langage vulgaire du temps; qu'il soit imprudent dès lors de chercher dans ces Livres ce que Dieu n'a pas voulu ymettre, c'est-à-dire des révélations scientifiques précises, cela peut se soutenir sans
manquer aurespect dû à l'inspiration ; au contraire, c'est respecter le texte sacré que d'éviter de compromettre son autorité en la mêlant aux hypothèses et aux systèmes imparfaits de la science humaine. Que, dans les parties qui ne touchent ni au dogme, ni à la morale, ni à l'histoire religieuse en tant qu'elle est l'appui, la preuve et comme la forme concrète de l'enseignement dogmatique, certains faits de détail, empruntés souvent par l'auteur inspiré à des traditions ou à des documents profanes antérieurs et pouvant être considérés comme des citations implicites de ces sources, ne soient pas sous la garantie de l'inspiration ; qu'il puisse exister, comme l'a dit le cardinal Newman, des ohiter dicta dans les Livres sacrés * , que la narration de la Bible soit faite souvent, sinon toujours, à la manière approximative des narrations humaines, et qu'on ne doive pas lui demander, en raison de l'inspiration, une précision mathématique qui ne se trouve dans aucun autre livre ; que tout au moins une liberté assez grande soit laissée pour expliquer, par des divergences possibles entre le texte
1. Ce passage est antérieur à l'encyclique ProtJidewiwiiMm*. D'ailleurs, je crois pouvoir aifîrmer que l'abbé de Broglie n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour l'hypothèse des ohiter dicta. S'il en parle ici, c'est uniquement pour montrer que sa pensée se fonde, non sur des opinions courantes, mais sur le fond même de la parole sacrée.
primitif inspiré et les textes ou les versions que nous possédons, les différences de détail et les apparentes contradictions de la Bible soit avec ellemême, soit avec l'histoire profane : ce sont des opinions dont aucune n'a subi jusqu'à ce jour la censure de l'Église, dont quelques-unes ont été énoncées par de hautes autorités, et qui peuvent, à notre avis, être tolérées ou même soutenues, bien que quelques-unes d'entre elles soient combattues par un grand nombre de théologiens éminents.
Que, dans certains cas et pour certains livres, on soit libre de substituer une interprétation morale et allégorique à l'interprétation historique; qu'il puisse y avoir incertitude sur la question de savoir si tel récit ou telle portion de récit est une histoire ou une parabole, représente une vision ou une réalité ; qu'il faille tenir compte du style des divers écrits et ne pas prendre à la lettre certaines expressions poétiques qui seraient exagérées s'il s'agissait d'un récit en prose, ce sont des règles connues d'interprétation qu'il est permis d'appliquer avec plus ou moins de largeur, quoique toujours avec prudence, pour résoudre les difficultés d'exégèse. Un littéralisme trop rigoureux serait encore, à notre avis, un respect très mal entendu de la Parole divine. Ces doctrines étroites conduisent à engager, au sujet de cette Parole, des discussions minutieuses et stériles qui en voilent la beauté mysté-
rieuse et en diminuent le caractère divin. Elles rendent presque nécessaire de conserver les parties les plus défectueuses des vieux livres d'exégèse, ces solutions faibles dont la naïveté fait sourire, ces subtilités en apparence peu loyales qui donnent envie de dire à ces défenseurs imprudents : Non eget Deus mendacio vestro, Dieu n'a pas besoin, pour se justifier, de vos artifices de solution.
Mais ici la question est toute différente. Il ne s'agit pas de telle ou telle notion plus ou moins rigoureuse de l'inspiration, il s'agit de l'inspiration elle-même. En effet, je ne connais aucune règle, aucun principe d'interprétation compatible à un degré quelconque avec la notion d'un livre ayant Dieu pour auteur, qui permette de justifier la pensée que les formules qui servent de titres aux lois du Pentateuque ne soient pas absolument véridiques. Supposer que le Pentateuque soit mensonger, lorsqu'il affirme que la Loi a été révélée par Dieu lui-même; imaginer que la déclaration solennelle d'une parole divine faite à Moïse soit inexacte : c'est, à mon sens, refuser toute espèce de véracité, même dogmatique, au texte inspiré.
Afin de mieux comprendre cette conséquence, il importe de bien examiner le sens de cette phrase — « Dieu a dit à Moïse sur le mont Sinaï : Parle aux enfants d'Israël, etc. » — Les lois qui suivent cette formule sont-elles ou ne sont-elles pas rêvé-
lées de Diea? Si elles ne sont pas révélées, le texte affirmant qu'elles le sont contiendrait une erreur absolument et complètement dogmatique. Faire passer une loi cérémonielle ou civile qui serait une invention humaine pour une loi révélée, confondre le droit divin et le droit humain : ce serait tromper les hommes sur une question de dogme. Si, maintenant, elles ont été révélées, et qu'elles n'aient pas été révélées à Moïse sur le mont Sinaï, elles ont été révélées à quelque prophète postérieur, à Isaïe ou à Esdras, par exemple. Mais se figure-t-on un prophète recevant de Dieu une loi révélée et déclarant, encore sous l'inspiration de Dieu, que la révélation qu'il reçoit lui-même en ce jour a été faite à Moïse plusieurs siècles plus tôt? Quelle foi peut-on avoir dans l'une de ces assertions, si l'autre est fausse?
Je comprends qu'un rationaliste attribue à Esdras certaines lois données sous le nom de Moïse. Pour lui, Esdras est un pur homme faisant une œuvre humaine ; il est admissible, il peut devenir même vraisemblable, que, pour donner à son œuvre plus d'autorité, il la couvre du patronage du premier législateur d'Israël. Gela même est-il croyable, vu le caractère et les idées des Juifs du temps d'Esdras? c'est ce que nous examinerons plus tard. Cependant en soi et d'une manière abstraite, du moment que tout surnaturel et toute inspiration
sont écartés, cela est admissible. Mais qu'un prophète, un révélateur inspiré, déclarant actuellement aux hommes une volonté de Dieu, fasse, relativement à l'époque et à l'organe humain de cette parole divine, une déclaration fausse, cela ne se conçoit pas. Pourquoi le prophète agirait-il ainsi? Est-ce que Dieu s'est interdit de parler par une autre voix que celle de Moïse? Pourquoi donc celui à qui la révélation a été faite T aurait-il mise sous le nom de Moïse?
C'est en vain que l'on essayerait d'ébranler cette argumentation en citant des ouvrages de l'Ancien Testament qui peuvent être légitimement attribués à des auteurs différents de celui que le texte indique. La question est ici toute différente. Le livre de la Sagesse, par exemple, semble, d'après ce qu'on lit au chapitre VII, être écrit par Salomon. Mais c'est un livre moral et non historique. Le chapitre où Salomon parle peut facilem ent être considéré comme une sorte de prosopopée qui cesse au chapitre XL Il y a loin de là à l'affirmation précise et répétée du Pentateuque. Je ne parle pas des titres de l'Ecclésiaste, des Psaumes et de certains autres livres, parce qu'il n'y a aucune difficulté à admettre qu'ils ne font pas partie du Canon inspiré. Observons, d'ailleurs, que la question présente ne regarde que très indirectement et par voie de conséquence la critique littéraire ; elle concerne directement l'his-
toire religieuse et dogmatique. Il ne s'agit pas, en effet, de l'attribution d'un écrit à un aiuteur; il s'agit de la promulgation d'une loi divine, qui est donnée comme ayant été révélée à un prophète déterminé, promulguée par lui à un certain moment et appuyée, quant à son origine divine, par certains miracles. Ce n'est pas tant l'inspiration que la révélation même qui serait associée à des allégations fausses.
J'ajoute que, si l'on en croit les docteurs de la nouvelle école, ce serait après la captivité, c'est-àdire à une époque où l'idée d'une loi écrite donnée par Moïse était dominante dans le peuple, que cette attribution à Moïse de lois qu'il n'a pas faites se serait produite. Les hommes qui auraient commis cette fraude auraient donc abusé de la croyance du peuple à l'autorité de Moïse, pour lui imposer, au nom de Dieu, des lois très pénibles et très lourdes. Et ce seraient des auteurs inspirés, ce seraient des hommes recevant actuellement une révélation divine et la promulguant qui auraient agi ainsi ! Autant vaudrait dire que ces lois sont humaines et non révélées; ce serait plus respectueux pour la révélation. Seulement, si ces lois sont humaines, et si elles sont données par l'auteur inspiré comme révélées par Dieu, on attribue par là àr auteur inspiré une erreur sur une question absolument dogmatique. Que reste-t-il de l'inspiration?
Il me seirible qu'il serait très dangereux de ne pas vouloir s'arrêter à ces considérations. Quand on est croyant, il faut l'être pleinement, jusqu'au bout; et quand il se présente une grave objection contre la foi, la loyauté veut que l'on regarde cette objection courageusement en face et qu'on n'essaye pas de la dissimuler par des palliatifs. Le texte du Pentateuque est un texte inspiré : cela n'est pas douteux ; c'est de foi. L'erreur sur un point dogmatique, et à plus forte raison sur un point aussi grave que la révélation d'une loi, est incompatible avec l'inspiration. Qui oserait dire le contraire? Le texte inspiré affirme solennellement à de nombreuses reprises que les lois du Pentateuque ont été révélées à Moïse et promulguées par lui; donc cette dernière assertion tient à la foi.
Et si la thèse opposée parait appuyée sur la science, c'est qu'il y a en ce point un grave conflit apparent entre la science et la foi, conflit auquel on ne peut pas espérer d'échapper par une interprétation nouvelle de l'Écriture sainte, puisque sur ce point l'interprétation ancienne est évidente et incontestable, ou plutôt puisqu'il ne s'agit pas de l'interprétation, mais du sens naturel et clair du texte inspiré. Nous sommes donc amenés à regarder l'autre face de la question, à savoir la prétendue certitude scientifique du système de la composition graduelle des lois du Pentateuque.
La loyauté m'oblige à dire que les raisons présentées par les rationalistes, pour changer du tout au tout l'histoire d'Israël, ont une valeur apparente plus grande, lorsqu'on les étudie en détail, que l'on ne pourrait le supposer au premier abord, et lorsqu'on ne connaît que l'énoncé du système. Un chrétien, élevé dans le respect de la Bible et habitué à concevoir l'histoire religieuse d'Israël comme elle a toujours été enseignée dans l'Église, a peine à croire que l'on puisse sérieusement soutenir une doctrine aussi singulière que celle que nous venons d'exposer plus haut. Il est disposé à traiter un pareil système de pure folie.
Mais lorsqu'on entre dans l'étude détaillée des arguments par lesquels l'exégèse nouvelle essaye de prouver ses thèses, on change d'impression. On se trouve en présence d'une accumulation d'objectipns contre les thèses traditionnelles, dont quelques-unes sont très difficiles à résoudre et dont la masse semble telle qu'il parait impossible de ne pas abandonner ces thèses ; et une fois qu'on a, ainsi vu s'accomplir sous ses yeux cette œuvre de destruction, la reconstruction de l'histoire religieuse
d'Israël, habilement appuyée sur une nouvelle inierprétation des faits contenus dans la Bible (car il n'y a pas d'autres documents), apparaît à première vue avec une certaine vraisemblance. Il est vrai que cette vraisemblance disparaît dès qu'on examine avec plus d'attention le système; il n'est pas très difficile d'en reconnaître les points faibles. Mais la partie négative de l'argumentation subsiste, et on ne se soustrait qu'avec peine à son influence.
L'argument capital contre l'histoire traditionnelle consiste dans une série de faits contenus dans les livres historiques de la Bible, au moyen desquels les exégètes de la nouvelle école essayent de prouver que la loi de Moïse, dans ses principales prescriptions et principalement dans celle de ne sacrifier qu'en un seul lieu, a été ignorée des Israélites avant le temps de Josias, et que les prophètes, loin de rappeler l'existence de ces prescriptions, ont agi et se sont comportés comme si elles n'existaient pas. En rassemblant ces faits, qui étaient cependant connus de tout temps par les chrétiens, on peut tirer de leur ensemble une objection assez plausible contre l'histoire traditionnelle. Les mêmes auteurs observent en outre que les passages où il est question, d'une manière expresse, d'une loi donnée par Moïse ou d'une loi écrite, sont extrêmement rares dans la période antérieure à Josias, si tant est qu'ils existent.
Ces arguments ne sont pas les seuls; il y en a une foule de divers ordres et de valeur très inégale, mais qui, rassemblés autour des arguments principaux, produisent par leur masse une forte impression.
Le livre qui produit cet effet de conviction négative avec le plus de puissance est celui de M. Reuss : L'Histoire sainte et la Loi. Ce livre est le résultat d'une longue vie d'étude. L'auteur connaît à fond toutes les faces de son sujet et n'ignore aucune des réponses de l'apologétique traditionnelle. Sa connaissance de tous les détails du texte sacré est étonnante. Il parait très convaincu de son opinion, et rien ne porte à douter de sa bonne foi. Puisque des chrétiens sincères sont tentés d'adopter cette thèse nouvelle, on ne voit pas pourquoi un rationaliste n'en serait pas persuadé. M. Reuss est en effet rationaliste dans sa pensée intime; mais il ne manifeste aucune hostilité apparente contre les croyances chrétiennes, et par une précaution qui ne donne que plus d'efficacité à son action destructive, il écarte systématiquement la discussion des faits miraculeux. C'est sur les faits naturels qu'il porte sa critique : cette critique tend à démontrer que l'histoire traditionnelle de la religion d'Israël est, non seulement invraisemblable, mais tout à fait impossible, contraire aux lois psychologiques et sociales qui régissent l'humanité.
Je conseille la lecture de ce livre à ceux qui, appelés par profession à, répondre aux attaques de l'incrédulité, désirent se rendre compte de l'état d'esprit de leurs adversaires et s'expliquer l'ébranlement des idées d'un certain nombre de chrétiens. Mais je me hâte de dire que je ne conseille cette lecture qu'avec précaution ; car, pour ne pas être ébranlé par une telle étude, il faut une attention continuelle, un examen sérieux, et une sorte de contre-critique exercée sur la critique de l'auteur, afin de reconnaître les points faibles de son argumentation et le caractère presque toujours inexact et souvent arbitraire de ses conclusions.