QUELQUES IDÉES DIRECTRICES
Maintenant est-il réellement à craindre que cette critique nouvelle produise un véritable conflit entre la science et la foi? Si, comme je crois l'avoir démontré plus haut, la foi exige que nous attribuions la législation entière du Pentateuque à Moïse luimême, est-il à craindre que les assertions contraires acquièrent jamais une valeur scientifique certaine?
Nous sommes convaincu d'avance que ce danger n'est pas réel ; mais il sera utile de confirmer cette certitude par quelques considérations qui serviront en même temps d'indications quant à la méthode qu'il me semble utile de suivre pour combattre ces redoutables adversaires.
Il importe d'abord d'observer que l'histoire traditionnelle d'Israël a pour elle la possession. C'est
l'histoire écrite de la nation juive contenue dans ses documents nationaux. Ces documents, bien que contenant des faits surnaturels, n'ont pas paru absurdes aux générations chrétiennes qui les lisent et s'en nourrissent depuis dix-neuf siècles; ils ne peuvent donc pas être légèrement rejetés. C'est aussi l'histoire traditionnelle d'Israël, c'est la croyance séculaire et unanime de la nation. Que la loi ait été promulguée par Moïse, c'est ce qu'ont cru tous les Israélites, au moins depuis la captivité. C'est l'explication que ce peuple avait reçue, ou, si l'on veut, qu'il se donnait à lui-même de sa destinée; c'est le trait qui le distinguait à ses propres yeux des autres peuples.
Or, une possession de ce genre est un fait d'une immense importance. Elle ne produit pas, j'en conviens, la certitude absolue; mais elle produit une très forte présomption. La critique des documents peut ébranler la valeur de cette possession et substituer la probibalifcé ou même le doute à la certitude, je le veux bien; mais cette critique peutelle créer de toutes pièces, et sans nouveaux documents, une certitude contraire à l'ancienne croyance? Peut-elle dire avec une certaine assurance : l'hisloire traditionnelle est mensongère, la vraie histoire est celle que nous allons enseigner? Cela est étrange, a priori; cela est invraiseniblable. En tout cas, pour pouvoir parler avec une telle
assurance, il faut que la critique s'appuie sur des arguments puissants, certains, irréfutables. Lorsque l'on soutient que ce qui est attribué par la nation entière à Moïse est en partie l'œuvre d'auteurs postérieurs à Esdras, lorsqu'on dit que les Prophètes sont les créateurs de la Loi et lui sont antérieurs, lorsqu'on déclare que le Deutéronome, le livre de la seconde loi (son nom l'indique), est précisément la première des grandes lois du Pentateuque qui ait été promulguée, lorsqu'on prétend retourner ainsi bout par bout l'histoire d'Israël, il faut apporter, à l'appui d'une assertion si invraisemblable, des preuves absolument démonstratives et non de simples vraisemblances..
Nous devons dès lors considérer la thèse nouvelle comme ayant a ■priori une très forte présomption contre elle, d'où résulte le droit de critiquer ses arguments avec sévérité et de rejeter ceux qui sont faibles ou douteux. Et lorsque les rationalistes opposent à la thèse traditionnelle certaines invraisemblances qu'elle contient, nous devons répondre qu'il est bien plus invraisemblable encore que les Juifs se soient si complètement trompés sur leur propre histoire.
Cela posé, examinons quelle doit être la portée des arguments rationalistes, pour que leur thèse soit établie et pour que le conflit naisse entre la foi et la science.
Avec l'opiiiion traditionnelle sur l'histoire d'Israël, le conflit n'existe pas; au contraire, il y a parfait accord entre la foi et la tradition humaine. La foi nous dit que Moïse est l'auteur des lois du Pentateuque, puisque cela est affirmé dans un livre inspiré. La tradition juive nous dit la même chose. Ces deux autorités, naturelle et surnaturelle, s'appuient l'une l'autre.
Pour créer le conflit, il faut diviser ce témoignage, il faut remplacer l'opinion traditionnelle par une opinion diamétralement opposée. Il ne suffit pas de montrer que la véracité de la tradition qui attribue les lois du Pentateuque à Moïse peut être contestée ; il faut montrer qu'elle est certainement mensongère. Ce n'est pas assez de prouver que les choses auraient pu à la rigueur se passer autrement que ne le dit l'histoire traditionnelle; il faut établir qu'elles se sont nécessairement passées autrement.
Si l'on ne faisait qu'affaiblir la certitude de la tradition en faveur de l'authenticité des livres de Moïse, on ne produirait aucun conflit véritable. Cette authenticité, incertaine alors pour le rationaliste, resterait certaine pour le croyant qui s'appuie sur l'inspiration. Le doute du premier ne contredirait pas la certitude du second. Le croyant pourrait perdre une partie de sa certitude naturelle et humaine relativement à l'origine de la législation
hébraïque; il conserverait intacte sa certitude surnaturelle.
La cause des rationalistes ne serait même pas gagnée, s'ils parvenaient à prouver que l'histoire traditionnelle contient certaines invraisemblances. Il y a des invraisemblances dans bien des parties de l'histoire. Qui croirait à l'histoire de Jeanne d'Arc, si elle n'était pas attestée? Le peuple juif est un peuple exceptionnel, dont l'histoire entière sort des invraisemblances générales *. La foi chrétienne, remarquons-le bien, ne repose pas exclusivement, ni même principalement, sur le Pentateuque ; elle repose sur l'Évangile et sur un grand nombre d'autres preuves très puissantes. Appuyé sur ces motifs de crédibilité, le croyant peut dire, sans manquer à la logique : Si la foi ne m'assurait pas que la Bible est un livre inspiré, je me demanderais si une formation graduelle des lois mosaïques ne serait pas plus conforme à la vraisemblance historique; mais comme je sais qu'elle est inspirée, je dois admettre sur son témoignage le système moins probable, mais cependant possible, de la révélation simultanée du Code entier.
Ce que les rationalistes devraient avoir prouvé, pour qu'il existât un conflit entre la science et la foi, c'est que l'histoire traditionnelle est absolu-
1. Voir le développement de cette idée dans Les nouveaux Mstoriens d'Israël, p. 36. Putois-Cretté, Paris, 1889.
ment impossible ; c'est que les choses n'ont pu aucunement se passer comme la tradition l'enseigne. C'est alors, et alors seulement, que le conflit existerait.
Mais pour démontrer l'impossibilité absolue de la croyance antique, il faut avoir des arguments très puissants et pleinement démonstratifs. La critique nouvelle possède-t-elle de tels arguments? Ceux qu'elle présente sont- ils à l'abri d'une contre-^ critique qui en montrerait la faiblesse? C'est ce que nous verrons dans la suite de cette étude. Pour le moment, contentons-nous d'observer que l'une des causes du grand malentendu qui règne sur la question, c'est la méconnaissance des principes que nous venons d'exposer. Beaucoup de personnes se croient obligées à rejeter l'authenticité des lois attribuées à Moïse, uniquement parce que cette authenticité ne leur semble pas prouvée ou parce qu'elle leur paraît invraisemblable. Elles ne remarquent pas que tant qu'il n'est pas prouvé que l'opinion traditionnelle est impossible, cette opinion, qui a pour elle la possession d'une part, et d'autre part l'affirmation d'un auteur inspiré, peut et doit être maintenue.
Il est un autre élément de la question qu'il faut traiter à part, à cause de son importance : c'est le ïôle du surnaturel dans l'histoire traditionnelle d'Israël.
Que soutenons-nous, nous chrétiens, quand nous disons que Moïse a donné une loi au peuple d'Israël? Disons-nous que Moïse est un législateur humain, à la façon de Lycurg-ue ou de Solon? Non; nous disons que Moïse est un prophète, que la loi lui a été révélée par Dieu, et qu'il a été chargé de la promulguer en son nom .
Or, qui ne voit que cette idée, qui fait partie intégrante de la doctrine et de la croyance chrétienne, modifie complètement la manière de considérer les lois de Moïse et les principes selon lesquels on doit discuter leur authenticité?
Cette simple considération fait tomber un grand nombre d'arguments de la nouvelle école d'exégèse. Une loi révélée, en effet, n'est pas soumise aux mêmes règles que les lois faites par les hommes. Une législation révélée peut être faite toute d'un bloc, tandis qu'une législation humaine compliquée doit être l'œuvre des siècles. Dieu peut im-
poser ses volontés quand il lui plaît, et comme il lui plaît, tandis que les législateurs humains ne font en général que codifier des coutumes préexistantes. Une législation humaine est faite pour être immédiatement appliquée et doit correspondre à des besoins présents ; une législation révélée peut être faite pour l'avenir, elle peut même être proposée comme un idéal imparfaitement réalisable, ou qui ne sera réalisé qu'à l'époque voulue par Dieu,
Beaucoup des arguments de l'exégèse nouvelle s'écroulent ainsi, parce qu'ils sont fondés sur une fausse assimilation entre les lois divines révélées et les lois humaines. Si je ne me trompe, c'est encore une des causes du malentendu qui divise les chrétiens sur une question qu'ils devraient tous résoudre d'une manière unanime : c'est pour avoir imprudemment voulu traiter les lois révélées de Dieu comme des lois humaines, et pour n'avoir pas considéré avec assez d'attention leur caractère surnaturel, que certains chrétiens sincères et savants se sentent impuissants à répondre aux arguments de MM. Reuss et Wellhausen, et s'aperçoivent qu'ils sont acculés, malgré eux sans doute et avec efiroi, à la pénible et odieuse extrémité d'attribuer à certaines parties de la parole de Dieu une origine apocryphe, analogue à celle des fausses décrétales ou des constitutions apostoliques. Être réduit à adop-
ter une pareille solution, n'est-ce pas avouer presque que l'on est prisonnier de l' ennemi i?
Il faut donc tenir compte de ce caractère nécessairement surnaturel des lois révélées ; il faut tenir compte aussi de ce fait, que l'histoire religieuse d'Israël, et en particulier la conservation du monothéisme dans ce peuple, est d'ordre surnaturel.
Cette considération confirme ce que nous avons dit plus haut, à savoir que la simple invraisemblance ne doit pas suffire pour rejeter l'ancienne croyance sur la religion d'Israël. Au point de vue naturaliste, en effet, le surnaturel est invraisemblable. Si la vraisemblance se tire des lois psychologiques générales qui gouvernent la nature humaine, il est certain que là où se rencontre l'action réelle et surnaturelle de Dieu, ces lois doivent souvent être en défaut. La contradiction avec ces lois générales n'est donc pas un argument concluant contre l'ancienne histoire d'Israël. Cette histoire est un fait unique de son espèce. Ce fait a produit un résultat unique et transcendant, à savoir l'adoration de Jéhovah par la moitié de l'univers. Quoi d'étonnant à ce que, l'effet étant souverainement inattendu, il y ait des invraisemblances dans ses causes?