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Tome Ier, page

DES SOCIÉTÉS MODERNES. v 351'

de propre qu'elles n'admettent pas le gouvernement civil dans le sens où nous l'entendons. Le pouvoir, pour le Juif comme pour l'Arabe, vient toujours de Dieu : système déplorable, qui a livré les peuples musulmans au despotisme, sans une ombre de garantie ni de tempérament, et a créé cet affreux état de société qu'offre l'islam depuis six ou sept cents ans ! La. théocratie, en attribuant au pouvoir une origine spirituelle, plaît aux esprits élevés; mais elle renferme un poison caché, qui la rend toujours funeste : elle ne peut produire que des pouvoirs absolus. Le principe germanique, que le pouvoir, à ses différents degrés, est la propriété de celui qui l'exerce, en apparence si mesquin, est en réalité bien meilleur; car, selon cette manièrede voir, tout devient droit personnel : chacun a sa charte, chacun est roi dans sa forteresse. Il est certain du moins que c'est la notion de la souveraineté ainsi conçue qui a fondé dans le monde la liberté.

Là est la grande différence qui sépare M. Salvador de nous autres libéraux. M. Salvador veut unir et fonder; il songe à un pouvoir spirituel, il voudrait un symbole et un dogme établi. Nous autres, nous voudrions que chacun eût son symbole; nous craindrions de trop fortes unions, car elles nuiraient à la liberté. Comme toutes les natures exaltées, M. Sal-

vador aime l'unité. Pour nous, au contraire, la division est la condition de la liberté. Il dépendrait de quelqu'un de fondre les nations en une seule nation, les Églises en une seule Église, les sectes, les écoles, en une seule secte, en une seule école, qu'il faudrait s'y opposer. Le vieux monde romain a péri par l'unité, le salut du monde moderne sera sa diversité. M. Salvador invite le siècle à regarder vers l'orient et le sud ; nous autres, nous lui disons : Fuyez vers le nord et vers l'ouest. L'Orient n'a jamais rien produit d'aussi bon que nous. Qu'y a-t-il de juif dans notre christianisme germanique et celtique, dans saint François d'Assise, dans sainte Gertrude, saint Bernard, sainte Elisabeth, et plus récemment dans Vincent de Paul, Schleiermacher, Channing? Est-ce à ces fleurs écloses au souffle romantique et charmant de nos mers et de nos montagnes que vous comparerez vos Esther et vos Mardochée? Qu'y a-t-il de juif dans le livre deY Imitation, dans la vie monastique, cet élément si capital du christianisme, dans la pauvreté, cette charmante vertu toute chrétienne, dans nos saints de l'époque mérovingienne, nos vrais saints? Restons Germains et Celtes; gardons notre a évangile éternel », le christianisme tel que l'a fait notre verte et froide nature. Tout ce qu'il y a de bon dans l'humanité s'y est greffé, tout progrès moral

s' est identifié avec lui. Une sorte de crudité native, et comme un çéché originel, distingue les pays et les races sur lesquels cette excellente discipline n'a point passé. Remarquons, d'ailleurs, que le fait historique des origines est ici peu de chose, que la biographie est' d'intérêt secondaire : l'idée est tout en pareille matière. Il sortirait de dessous terre un document qui montrerait que l'estime personnelle qu'on a faite jusqu'ici d'Aristote a été exagérée, qu'il n'est pas l'auteur des écrits ou des doctrines qu'on lui attribu e, nous n'en resterions pas moins aristotéliciens. Le nom propre n'est ici qu'une marque d'origine, dont l'exactitude n'importe qu'à l'érudit.

La question religieuse de l'avenir se trouve ainsi fort limitée. Aucune grande création religieuse complètement originale ne naîtra dans notre civilisation. Les tentatives dans le genre du saint-simonisme reposent sur un malentendu; elles veulent appliquer le nom de religion à des choses qui n'ont rien de religieux, telles que le bien-être, l'industrie. Où trouver, en tout cela la part de l'abnégation, du dévouement, le sacrifice du réel à l'idéal, qui est l'essence même de la religion? Les tentatives de l'école révolutionnaire ne sont pas moins entachées d'erreur. La Révolution est un fait tout profane; son dernier mot, c'est le code civil. Si l'Amérique renferme

encore assez d'ignorance et d'énergie de nature pour qu'il puisse y éclore un de ces mouvements singuliers qui n'ont guère de titre à la créance que d'avoir résisté aux sarcasmes de deux ou trois générations, on peut affirmer que le rationalisme environnant sera néanmoins assez fort pour les empêcher de doubler le cap après lequel la foi aveugle devient tradition. Les religions, comme l'araignée, ont besoin d'un point d'attache pour suspendre leur toile. Ce point d'attache manquera aux essais nouveaux. Le christianisme seul reste donc en possession d'un avenir. Seulement, le christianisme est tout un monde : il faut, pour se faire une idée de ses révolutions futures, étudier son état actuel et la proportion des partis qui se sont formés dans son sein.

De tout temps, le christianisme a été très-divisé. Résultat de trois siècles d'efforts individuels, il trouva le principe de sa force dans cette division même et dans l'extrême activité qu'elle produisait. L'organisation primitive du christianisme fut en quelque sorte municipale, chaque Église existant par elle-même et

toutes les Églises communiquant entre elles par des épîtres et des envoyés reconnus. Les Églises ne firent, à vrai dire, que continuer le vaste système de synagogues qui couvrait l'empire à l'époque d'Auguste, et qui s'est continué chez les juifs jusqu'aux temps modernes. La vie intime des communautés juives, au moyen âge et encore de nos jours dans les pays où le judaïsme a conservé son organisation originale, est le modèle de ce qui se passait dans les Églises du temps de saint Paul : mêmes rivalités, mêmes cabales, même éveil sur les questions de doctrine, de discipline, de hiérarchie. « Les Églises » ont devancé « l'Église », et même quand celle-ci, devenue officielle, cherche à reproduire dans son sein l'unité de l'empire, la division s'opère par un autre côté. Un parti d'opposition rationnelle se fait jour sous le nom d'arianisme et balance pendant près d'un siècle la destinée de l'Église orthodoxe. Quand ce type de christianisme , trop avancé pour le temps, disparaît, sauf à revivre mille années après, une opposition bien plus profonde, celle qui tient aux races, commence à se manifester. L'Église se coupe selon la division des deux grandes familles du monde an- . tique. Ce que Rome impériale n'avait pu faire, Rome chrétienne ne le put davantage. De même que la langue latine, à l'heure où elle étendait ses conquêtes

jusqu'en Ecosse, s'arrêtait à Naples, devant la ligne grecque du midi de l'Italie; de même l'Église romaine se trouva impuissante devant l'Église grecque. Photius ne fit qu'obéir à une nécessité historique; la séparation était faite depuis Constantin. Ces deux branches du christianisme continuent leur propagande durant tout le moyen âge : l'une s'assimile les peuples germaniques, l'autre les peuples slaves; longtemps elles se disputent l'empire. L'Église grecque, supérieure en culture à l'Église latine jusqu'au xe ou xie siècle S lui devient très-vite inférieure du côté de la force morale : l'islamisme l'écrase; les Slaves, qu'elle s'est affiliés, se réveillent tard ; le latinisme, au xvie siècle, prend une immense supériorité. Cette supériorité aboutit, comme toutes les renaissances, à une scission. Le grand réveil chrétien, le protestantisme, sç produit dans l'Église latine. La force, la profondeur, la liberté du génie germanique éclatent. Ce génie, qui ne s'était assu-

1. La première moitié du moyen âge latin n'a pas un homme d'une aussi vaste lecture ni d'une aussi belle instruction que Photius. Au xnc et au xme siècle, l'Occident est supérieur ; aucun Byzantin n'égale Abélard et Roger Bacon. Cependant, au xrv6 et au xvc siècle, les Grecs sont encore nos maîtres ; c'est à eux en grande partie qu'on doit la renaissance italienne. Pléthon, Manuel Paléologue et Bessarion étaient après tout les premiers hommes de leur temps pour la culture de l'esprit.

Jetti qu'à regret au gouvernement spirituel de Home, réclame ses droits et se crée un christianisme à sa manière, lequel, après beaucoup de tâtonnements, arrive, vers la fin du xviii* siècle et au xix% à une hauteur inconnue jusque-là. L'Allemagne à cette époque réalise la plus belle religion qui ait été professée, et cette religion s'appelle toujours christianisme. Ainsi, à côté des deux vieilles orthodoxies, grecque et latine, qui restent enchaînées dans leurs symboles, se produit une nouvelle forme de christianisme, dont la dernière conséquence, qui est le christianisme libre, ne s'aperçoit que de notre temps. Trois puissances destinées à toujours se combattre sans jamais s'anéantir ni même s'affaiblir, à plus forte raison sans pouvoir se réunir, divisent la chrétienté, et, en la préservant de toute domination exclusive, assurent son avenir, j'ose dire aussi l'avenir de la philosophie et de la liberté.

Cette triple division de la famille chrétienne, en effet, n'est pas, comme l'arianisme, le pélagianisme, une simple division de sectes : elle correspond à des divisions naturelles, à celles que trace dans le monde civilisé la séparation des races latines, germaniques, gréco-slaves. L'Angleterre tout entière se laisserait séduire à la critique inintelligente du docteur Pusey, qu'elle ne se réconcilierait

pas avec le pape. Les théologiens grecs et latins s'entendraient sur filioque, que Rome pour cela ne régnerait pas à Moscou. L'inutilité des efforts que ces trois Églises ont faits pour s'absorber est désormais démontrée. Au moyen âge, l'Église latine pèse sur l'Église grecque et sur les petites Églises orientales, qu'on peut considérer comme des annexes de l'Église grecque, du poids de sa supériorité militaire ; depuis le xvie siècle, elle pèse encore sur elles du poids de sa diplomatie et de toute l'importance que lui donne parmi les Slaves la possession de la Pologne. Elle détache du tronc oriental des branches entières, Arméniens unis, Maronites, grecs unis. Les Turcs infligent à l'Église grecque un affront en apparence éternel. Mais voici qu'au bout de quatre ou cinq cents ans, l'Église grecque ressuscite. Une conquête qui pendant des siècles sembla de peu d'importance, celle des Russes, lui confère en un jour un principat égal à celui des Latins. La race imaginative et résistante des Slaves se substitue à la race grecque affaiblie, et, au bout de dix siècles , l'œuvre de Photius se retrouve comme un phénomène capital de l'histoire du monde. Le protestantisme ne s'est pas montré moins obstiné : Philippe II, Pie V, le duc d'Albe, les jésuites, Louis XIV s'y sont brisés ; l'hérésie, qu'on proclamait exterminée, est restée maîtresse des parties les plus

vivantes de l'Europe, Rien donc ne sortira de la lutte réciproque des trois familles chrétiennes : leur équilibre n'est pas moins assuré que celui des trois grandes races auxquelles le monde appartient; leur division préservera l'avenir contre les excès d'un pouvoir religieux trop fort, comme la division de l'Europe doit empêcher à jamais le retour de cet orbis romanus, de ce cercle fermé, où nul recours n'était possible contre la redoutable tyrannie qu'engendre toujours l'unité.

La propagande de ces trois grandes Églises sur les portions non encore chrétiennes du monde changera-t-elle quelque chose à leur situation respective? En d'autres termes, quel est l'avenir des missions catholiques, gréco-russes et protestantes? Une constante expérience permet de s'exprimer sur ce point avec beaucoup de précision. Peu de dévouements sont aussi respectables que celui du missionnaire; peu d'institutions ont rendu et peuvent rendre aux sciences historiques et géographiques des services aussi grands que les établissements de propagande. Si de nos jours les missions protestantes remplissent presque seules ce noble rôle, par suite de la fâcheuse indifférence pour les sciences que montrent trop souvent-les missionnaires catholiques, il ne faut pas oublier les belles missions

360 L'AVENIR RELÏGIEfUX

catholiques du xviue siècle, celles des jésuites en Chine, celles des missionnaires italiens dans l'Inde et au Thibet,.les Horace délia Penna, les Paulin de Saint-Barthélémy, les Tieffenthaler. Mais, une fois cet hommage rendu à un courage digne d'admiration et à de réels services, il faut reconnaître que les missions modernes n'ont eu sur l'histoire religieuse du monde que des effets de second ordre. Cette façon d'agir en colporteur isolé de la vérité convient aux grands apostolats fondateurs qu'on trouve à, l'origine de toutes les religions ; elle est insuffisante quand le premier feu de la création est passé. Saint Paul de nos jours ne se ferait pas missionnaire. On ne citerait pas une communauté chrétienne sérieuse qui soit l'œuvre des missions modernes. Les Églises de la Chine et du Japon étaient bâties sur le sable. Ni l'héroïsme de François Xavier, ni l'habileté et parfois la largeur d'esprit des jésuites n'ont pu les empêcher de crouler. Les efforts pour attaquer les grandes religions de l'Asie* l'islamisme, #le brahmanisme, le bouddhisme, lareligion lettrée de la Chine, ont été impuissants. Ce n'est pas vers le christianisme que l'Afrique semble se tourner ; à l'heure qu'il est, par une coïncidence singulière, elle se convertit d'un bout à l'autre à l'islamisme. Quant aux races sauvages, »

ces tristes survivants d'un monde en enfance, à qui l'on ne peut souhaiter qu'une douce mort, il y a presque dérision à leur appliquer nos formulaires dogmatiques. Avant d'en faire des chrétiens, il faudrait en faire des hommes, et il est douteux qu'on y réussisse. On style le pauvre Taïtien à aller à la messe ou au prêche ; on ne corrige pas l'irrémédiable mollesse de son cerveau, on le fait mourir de tristesse ou d'ennui. Oh! laissez ces derniers fils de la nature s'éteindre sur le sein de leur mère ; n'interrompez pas de nos dogmes austères, fruit d'une réflexion de vingt siècles, leurs jeux d'enfants, leurs danses au clair de lune, leur douce ivresse d'une heure ! La grande erreur des jésuites, cette idée que l'éducation de l'homme se fait par le dehors, au moyen de procédés artificiels et de machines pieuses, est au fond de toutes les missions. On crée des Paraguay, des joujoux d'enfant, et l'on croit faire revivre l'Éden !

Est-ce à dire que toute espérance d'agrandissement soit fermée pour le christianisme? Non certes. Si nous prenons l'état géographique du christianisme vers Tan 1500 et si nous le comparons à ce qu'il est de nos jours, nous sommes frappés de ses vastes accroissements; mais ces accroissements ne • sont pas dus aux missions : ils sont dus à la propa-

gation de la race européenne, en d'autres ter\ la conquête et à la colonisation* La conque t colonisation renferment tout le secret de l'ave christianisme; il faut voir laquelle des trois ce nions chrétiennes peut se promettre sous ce r les plus grands avantages.

On ne peut nier que le protestantisme ne s sente ici avec une certaine supériorité. Les i colonisatrices sont presque toutes protestant protestantisme, par son esprit d'individualité, simplicité de son culte, par son peu de besoin d munier avec le reste de la chrétienté, semi excellence la religion du colon. Avec sa bible glais trouve au fond de TOcéanie l'aliment re que le catholique ne peut recevoir sans tout u blissement officiel d'évêques et de prêtres, « £ hommes, dit très-bien i\L Prevost-Paradol, < hache et le fusil à la main, s* avancent dans d{ tudes inexplorées, y établissent leur cleme bientôt une cité, y fondent une famille et biei État» un seul à peine appartient à l'Église ro et le plus souvent, s'il n'en sort pas lui-même maintient pas ses enfants1. » Aussi le protesta

l. On estime que, si les catholiques qui émigrem ftuc Kl étaient restés fidèles à leur culte, Us formeraient une j«

a~t-il bénéficié des meilleures conquêtes que le christianisme ait faites, les États-Unis, l'Australie, les Indes hollandaises, le cap de Bonne- Espérance. L'Hindoustan et la Chine ont même reçu une forte semence protestante. Presque toute l'Océanie semble destinée à devenir protestante, et ce qu'il y a de plus grave, c'est que ces riches dépôts de race anglosaxonne jetés au bout du monde colonisent et fructifient à leur tour avec une admirable fécondité. Il y a là une sourde conquête dont les résultats sont incalculables. — On se tromperait cependant si l'on croyait que, dans ce partage de la terre par la race de Japhet, les deux Églises orthodoxes n'ont pas aussi, à la suite de la politique, d'importantes conquêtes à accomplir.

La Russie, en effet, gagne à l'Église grecque des tribus nombreuses dans le nord et le centre de l'Asie; les populations bouddhiques paraissent appelées à se souder à la branche orientale de la société chrétienne. Ces conquêtes se font sans violence et avec assez d'habileté. La Chine recevra probablement du même côté l'apport chrétien le plus énergique. Enfin quelques petites chrétientés schis-

de 7,500,000 âmes; or, les États-Unis* ne renferment que 2 millions de catholiques, malgré l'annexion du Texas et de la Californie.

matiques de l'Orient, les Arméniens par exem semblent destinées à se rattacher à l'Église gp russe, quand elles sortiront de leur isolement, voit quel énorme domaine semble ainsi dévolu famille chrétienne qui un moment avait paru < damnée à périr.

Quant au catholicisme, si son avenir colonial moins brillant que celui du protestantisme, il ne pas s'arrêter à cette vue partielle. Certes l'Àméri espagnole et portugaise, le Canada, les Philippi ne valent pas les États-Unis et l'Australie; ir sur tout le littoral de la Méditerranée, Rome ] faire d'importantes conquêtes. Une Église qui celle de la majorité des Français ne peut mapc d'être réservée à bien des fortunes imprévues e recevoir plus d'un glorieux reflet. Les, écoles c

1 tiennes et les établissements charitables que le du catholicisme français multiplie en Orient, cor pour combler l'effroyable lacune que l'islami porte au cœur, ont de l'avenir. Il est un élém d'ailleurs, sur lequel le catholicisme a beaucoup ] de prise que le protestantisme, et même que l'ɧ

1 gréco-russe : je veux parler des petites communa chrétiennes déchirées ou flottantes que les désas de l'Église grecque l'oflt empêchée de s'assimi Abyssins, Coptes, Arméniens, jacobites et nestor

de Syrie. Rome, par ses apparences traditionnelles, a des avantages auprès de ces Églises, et les disputera souvent avec succès à la Russie. La fidélité qu'elle a su inspirer jusqu'à ces derniers temps aux Ma-, ronites est un fait très-caractéristique. La manière abstraite dont le protestantisme aborde ces populations n'est pas, en général (il faut faire une exception pour la belle mission américaine établie chez les nestoriens d'Ourmia), celle qui paraît la plus propre à assurer auprès de chrétientés aussi abaissées un bien solide succès. Enfin, l'Église romaine, si elle n'avait perdu le secret de son habileté traditionnelle, aurait certainement une magnifique partie à jouer dans la crise que traversent les provinces de la Turquie d'Europe. La majorité chrétienne des provinces slaves et roumaines est en communion avec l'Église orthodoxe. Mais l'espèce d'hégémonie religieuse que la partie la plus corrompue de l'Église grecque (celle qui se traîne dans les fanges de Constantinople) a toujours exercée sur ces provinces a soulevé, surtout chez les Bulgares, une vive et légitime répulsion. Il est douteux que le patriarche de Constantinople, le jour où l'unité de l'empire ottoman sera détruite, f reste le centre d'unité religieuse des provinces slaves et roumaines. L'Église latine, d'un autre côté, a déployé en Orient, dans ces dernières années, une poli-

tique si aveugle, qu'il est peu probable que ce héritage doive, lui échoir. Infidèle à son anciei sage habitude1 de conserver aux petites Église s'unissaient h elle» leurs usages, leur discîpl leur liturgie, l'Église catholique, depuis qu temps, poursuit ou du moins laisse poursuivr ses agents les plus actifs, les jésuites, un bul à fait chimérique. Ce qu'elle veut, c'est de latii complètement les petites Eglises, jadis dissid< qui se sont réunies à elle; ce qu'elle veut, qu'un seul bréviaire et un seul missel puissent d'ufl bout à l'autre du monde oriental. 11 est po que cette imprudence rompe le lien qui ratta Rome les Maronites et les grecs unis. 11 est s moins qu'elle nuira beaucoup aux acquisitions ( papauté aurait pu faire au milieu de la débâcl rible que va traverser l'Orient.

Cette débâcle sera un événement religieux e plus que politique. L'Église grecque et l'ei ottoman avaient contracté une alliance intini retour de l'argent qu'elle payait et des humilh qu'elle acceptait, le sultan garantissait à l'I

U On peut citer comme un modèle de cette politique I* c dat conclu en 1509 entre le légat Daudiui et les Maronites.

2. a Lutin it en Orient, «'est pas synonyme de a i Les Maronites, les grecs mus sont catlioliques et non pas tati

grecque des provinces entières, dont les revenus dédommageaient le haut clergé fanariote des cadeaux simoniaques qu'il faisait au sultan et au grand vizir. Si la Russie n'avait pris depuis un siècle en Orient une attitude qui déjoue tous les calculs, on eût pu craindre que la ruine de l'empire turc ne fût en même temps la ruine de l'Église orthodoxe, l'unité de cette dernière étant en partie constituée par la Turquie. Mais la Russie conservera toujours à l'Église orthodoxe une position de premier ordre. La propagande catholique, trop souvent exercée sous le couvert de la France , a d'ailleurs excité, depuis quelques années, de fortes antipathies dans tout le Levant. Nous inclinons à croire que le protestantisme plutôt que l'Église de Rome héritera des populations orientales qui, comme les Bulgares, tiennent l'Église de Constantinople pour une marâtre et désirent s'en séparer.

Laissons ces considérations d'un ordre profane, revenons à la conscience ; demandons à chacune des trois grandes communions chrétiennes par quel programme elle entend répondre aux exigences des sociétés modernes, et quel compromis elle peut offrir entre la tradition et les besoins nouveaux de l'esprit humain.

Le christianisme a pris dans les sociétés hum* trois positions qui répondent à peu près aux familles que les races et l'histoire ont formées le sein du christianisme lui-même.

Pendant les trois cents ans de sa lutte prem le christianisme ne demanda naturellement ri TÉtat ; il fit ses affaires à lui seul. Persécuté l'État, il triompha à force de patience et força 1 à signer une paix qui, par un singulier retour beaucoup plus onéreuse pour lui que pour YÉU semble qu'il soit dans la nature du christianism ne pouvoir être simplement libre et toléré. Dès n est plus persécuté, il devient religion offici La machine romaine était si puissamment organ que devenir la religion de l'État, c'était devenir fonction de l'État. En effet, depuis Constantin, toutes les parties du monde qui suivent le soi vieil empire, l'Église est dominée par l'État. Les *sions épiscopales sont calquées sur les divisioc l'empire ; l'évêque de Constantinople, siège si

derne, devient pape de l'Orient parce qu'il estl'évêque de la cour, à peu près comme si révoque de Versailles fut devenu primat des Gaules. L'Église grecque, qui représente cette vieille tradition romano-byzantine, en a gardé la tracé ineffaçable ; la Russie en a hérité, l'empereur y est chef absolu de la religion. Danâ les communautés chrétiennes soumises à la Turquie, par un phénomène inverse, mais très-logique, l'Église est devenue l'état civil ; le patriarche est un administrateur civil autant que religieux nommé par le sultan. La religion est devenue la nationalité, ou, pour mieux dire, la formation de nationalités, dans le sens que nous attachons à ce mot, a été rendue impossible en Orient.

L'Occident eût, j'imagine, suivi la même ligne si l'unité de l'empire s'y fût maintenue. Le monde byzantin, dans sa décrépitude, nous représente au fond ce qu'eût été l'empire d'Occident sans les barbares, un monde dénué de liberté et du sentiment de l'infini. Mais les Germains, en brisant l'empire et en fondant des royaumes distincts, créèrent pour l'Église des conditions meilleures. Chacun de ces royaumes ne pouvant avoir la prétention de représenter à lui seul l'Église universelle, on fut amené à concevoir l'Église et l'État comme deux choses distinctes, l'Église formant un ensemble plus étendu

•m L'AVENU* RELIGIEUX

que l'État, savoir la catholicité , avec le pa chef K Le génie des grauds papes italiens xnû et xme siècles donna à ce système un ca merveilleuse splendeur; l'Occident lui doit s vocable primatie* La distinction des deux ] est pendant tout le moyen âge la condition grès, la garantie d'une certaine liberté. Poui précîer la valeur, il faut jeter les yeux sur Tisls L'islamisme ne connaît pas la distinction d pouvoirs; le monde musulman en a péri; il i Jean Chrysostome, ni Grégoire Vil, ni Thon ket. On cite quelques belles résistances d mais jamais de tout cela ne s'est formé ui indépendant et jaloux de ses privilèges; jan plus ne s'est constitué, en opposition avec religieux, un état civil bien défini. Si aujout Turquie fait de vains efforts pour constit société fondée sur l'égalité des droits, c'es lutte contre un principe séculaire et fata fier des khalifes, c'est-à-dire vice-prophète, tan ne peut pas plus présider un État nu croyants et infidèles auraient les mêmes que le pape ne pourrait, si la moitié de st

4. Sous Chortonragnc et ïea Othons, qui ramènent ti'uniié pour rcmpiif! d'Occident, ri-iliM. Lutine offre un <lilTi h nt Je l'Église gi'ecque.

étaient juifs ou protestants, leur faire une part dans les congrégations romaines ou le sacré collège. La lutte du sacerdoce et de l'empire a été de la sorte le fait générateur des temps modernes. La théocratie et le despotisme absolu ont été rendus impossibles. Si l'islamisme avait eu cette division féconde, un monstre comme le khalife Hakem n'eût pu se produire, et la science arabe n'eût pas été étouffée par le fanatisme laïque, le pire de tous les fanatismes.

Certes il s'en faut que le régime de division entre

les deux pouvoirs qui régna en Occident durant tout

le moyen âge fût un régime de liberté. L'Église latine,

bien plus indépendante que celle d'Orient, ne fut pas

plus exempte que cette dernière d'un mal funeste,

conséquence de l'extrême énergie avec laquelle le

christianisme affirmait sa vérité divine, je veux dire

de l'intolérance. En brisant la vieille « religion

d'État » de l'empire romain, le christianisme mit à

sa place la « religion absolue ». La dignité de la

conscience y gagna; mais des violences inconnues

jusque-là furent la conséquence de ce dogmatisme

exagéré, et, par un étrange renversement, cette

religion, dont la victoire avait été le triomphe de

la conscience, s'est trouvée être la religion qui a fait

couler le plus de sang. La raison en est simple : le

despotisme romain se souciait peu des âmes;

ligion était un règlement de police, qui atte

peu la liberté philosophique- Le christianisme

les âmes» le dehors ne lui suffit pas ; c'est auj

sciences qu'il porte le fer et le feu : de là ui

de conversion dont la vivacité ne connaît p

limites. L'empire romain n'a pas persécuté ui

philosophe pour sa philosophie abstraite; le ï

âge chrétien a étouffé la liberté de la pens^

d'atroces supplices* Des souverains que I'É(

tenus pour des modèles apparaissent aux ye

l'histoire impartiale comme d'impitoyables

reaux» Je ne prendrai pas pour exemple Philîj

qui fut à la fois un tyran religieux et un tyrai

tique, un vrai Domitien. Je prendrai le plu

nête homme peut-être qui ait régné, un v

béral, un souverain qui respecta tous les dn

dont la bonté de cumr n'a pas été surpassée

Louis est en religion un terrible persécuteur.

si convaincu de la vérité de sa croyance, qu'

en principe que l'homme laïque ne doit ré

aux objections qu'il entend faire contre la foi

perçant le ventre de celui qui les fait S et qu'i

1. Voyez Jonmïle, dans le Recueil des Histoires de et dû Ut France, t. XX, p. 198,

DES SOCIÉTÉS MODERNES. 3i3

sans le moindre scrupule l'horrible inquisition dominicaine décimer ses sujets par « l'immuration » et le bûcher en permanence. Dioclétien n'a pas fait cela ; on n*a pas vu sous Dioclétien un tribunal suivre contre les chrétiens une procédure aussi odieuse que celle qui est prescrite dans le Directorium Inquisitorutn de Nicolas Eymeric1. Aucun proconsul romain n'a écrit un poëme comme la Novelle de l'Hérétique, de l'inquisiteur Izarn, où chaque argument se termine par cette menace : « Et si tu ne le veux croire, vois le feu allumé où brûlent tes compagnons , » oji bien : « Mais déjà s'appareillent le feu et le tourment par lequel tu dois passer 2. » C'est en ce sens qu'il est permis de dire que la persécution théologiqùe est dans le monde l'œuvre du christianisme. L'islamisme, bien plus dur en un sens, ne chercha jamais à convertir. Son intolérance est celle du dédain : il étouffe le chrétien, il le pille, le massacre dans ses moments de fureur ; irçais il ne le prêche pas en lui offrant le choix entre ses syllogismes et le

1 . Les actes authentiques de ces horreurs, devant lesquelles pâlissent celles du tribunal révolutionnaire, sont encore en partie inédits. On peut lire les procès-verbaux de l'inquisition de Toulouse publiés par Limborch. Ceux de l'inquisition de Carcassonne sont à la Bibliothèque impériale (Saint-Germain latin, n°*395 et suiv.)» Le Directortum a été publié.

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